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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2306218

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2306218

jeudi 2 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2306218
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantNDOYE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 octobre 2023 à 12h34, M. C A, représenté par Me Ndoye, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté n° 83-2023-1369 en date du 26 octobre 2023 par lequel le préfet du Var lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office, a prononcé à son encontre une interdiction de retour pendant le délai de deux ans avec inscription d'un signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, somme qui sera versée à son conseil sous réserve, par ce dernier, d'une renonciation expresse à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence ;

- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales eu égard aux risques qu'il encourt en cas de retour en Syrie, pays en proie à un conflit armé généralisé ;

- la décision lui faisant interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans est entachée d'illégalité du fait de l'illégalité de la décision affectant la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- cette décision est entachée d'erreur d'appréciation et présente un caractère disproportionné ;

- cette décision porte atteinte à sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi qu'aux stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire enregistré le 2 novembre 2023, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Rousseau pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rousseau, magistrat désigné ;

- les observations de Me Ndoye, avocat, représentant M. A, présent à l'audience, assisté de M. B, interprète en langue arabe, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- le préfet du Var, régulièrement convoqué, n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée après les observations orales du requérant en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant syrien né le 1er octobre 1988, déclare être entré en France en 2019 sans être muni des documents et visas exigés par les dispositions de l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ecroué le 14 avril 2023 au centre pénitentiaire d'Aix Luynes pour des faits de vol et outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique et menace de mort ou d'atteinte aux biens, dangereuse pour les personnes à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique et violence sur un militaire de la gendarmerie nationale suivie d'incapacité n'excédant pas 8 jour, puis transféré à la maison d'arrêt de Draguignan, il a été auditionné par les services de police le 21 septembre 2023. Par un arrêté du 26 octobre 2023, le préfet du Var lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office, a prononcé à son encontre une interdiction de retour pendant le délai de deux ans avec inscription d'un signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux actes attaqués :

3. Par un arrêté n° 2023/47/MCI du 21 août 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, numéro n° 156, le préfet du Var a donné délégation de signature à M. Lucien Giudicelli, secrétaire général de la préfecture du Var, à l'effet de signer tous actes, décisions, recours juridictionnels, saisines juridictionnelles, notamment en matière de police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ".

5. M. A, n'étant pas en mesure de justifier d'une entrée régulière sur le territoire français et s'y maintenant sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, entre dans le cas visé au 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile où l'autorité préfectorale peut prononcer une obligation de quitter le territoire français.

6. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

7. M. A soutient que son éloignement du territoire français est contraire aux stipulations précitées. Toutefois, la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai prise à l'égard de M. A n'a ni pour objet ni pour effet de désigner le pays de renvoi. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées invoquées à l'encontre de cette décision ne peut qu'être écarté en raison de son inopérance.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

8. Dans son arrêt du 23 août 2016, J.K et autres c/ Suède, n° 59166/1228, la Cour européenne des droits de l'homme a rappelé qu'il appartenait en principe au ressortissant étranger de produire les éléments susceptibles de démontrer qu'il serait exposé à un risque de traitement contraire aux stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à charge ensuite pour les autorités administratives " de dissiper les doutes éventuels " au sujet de ces éléments. Selon cette même cour (30 octobre 1991, Vilvarajah et autres c. Royaume-Uni, paragraphe 108, série A n° 215), l'appréciation d'un risque réel de traitement contraire à l'article 3 précité doit se concentrer sur les conséquences prévisibles de l'éloignement du requérant vers le pays de destination, compte tenu de la situation générale dans ce pays et des circonstances propres à l'intéressé. A cet égard, et s'il y a lieu, il faut rechercher s'il existe une situation générale de violence dans le pays de destination ou dans certaines régions de ce pays si l'intéressé en est originaire ou s'il doit être éloigné spécifiquement à destination de l'une d'entre elles. Cependant, toute situation générale de violence n'engendre pas un risque réel de traitement contraire à l'article 3, la Cour européenne des droits de l'homme ayant précisé qu'une situation générale de violence serait d'une intensité suffisante pour créer un tel risque uniquement " dans les cas les plus extrêmes " où l'intéressé encourt un risque réel de mauvais traitements du seul fait qu'un éventuel retour l'exposerait à une telle violence.

9. M. A soutient que son éloignement du territoire français est contraire aux stipulations citées au point 6 en raison de la menace militaire ou terroriste qui y règne et se réfère à un rapport du conseil de sécurité de l'ONU CS/15393 du 23 août 2023 faisant état d'un climat de violence aveugle et généralisée qui prévaut dans le pays. Le rapport de l'agence de l'ONU ne permet pas, à lui seul de corroborer les mauvais traitements que déclare encourir personnellement M. A. Il ne ressort pas des pièces du dossier que, malgré la gravité de la situation générale en Syrie exposée dans ce rapport, il régnait dans cet Etat, à la date de l'arrêté en litige, une situation de violence généralisée telle qu'un civil de nationalité syrienne devait de ce seul fait être regardé comme personnellement soumis à des risques de traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. M. A, qui n'a pas formulé de demande d'asile, n'établit pas être exposé à des risques personnels et actuels en cas de retour dans ce pays. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées n'est pas fondé et doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour en France :

10. Aux termes, d'une part, de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

11. Aux termes d'autre part, de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces dernières stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

12. M. A n'établit pas l'illégalité de la décision par laquelle le préfet du Var lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la décision lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans doit être annulée en raison de l'illégalité de la décision d'éloignement.

13. Il ressort des dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 que l'autorité compétente, en l'absence de circonstance humanitaire, doit, pour fixer la durée de l'interdiction de retour qu'elle entend prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit, d'une part, comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs et, d'autre part, attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger et de faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

14. La décision litigieuse atteste de la prise en compte par le préfet du Var, au vu des éléments portés à sa connaissance quant à la situation individuelle et familiale de M. A, de l'ensemble des critères prévus par la loi. M. A s'est vu refuser tout délai de départ volontaire pour exécuter l'obligation de quitter le territoire prise à son encontre de sorte que seules des circonstances humanitaires pourraient faire obstacle à ce que soit prononcée à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français. M. A déclare, sans pouvoir l'établir, être entré en France en 2019. Selon ses déclarations il n'a effectué aucune démarche en vue de régulariser sa situation administrative. Marié, son épouse qui serait enceinte réside en Allemagne et il est père d'une fille née en Jordanie qui vit avec sa mère. Il ne justifie d'aucune attache familiale en France ni ne démontre que la cellule familiale ne pourrait pas se reconstituer dans son pays d'origine. Il ressort en outre des pièces du dossier que M. A a été écroué le 14 avril 2023 et condamné le 17 avril suivant à 8 mois de prison ferme pour des faits de vol, outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique, menace de mort ou d'atteinte aux biens dangereuse pour les personnes à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique et violence sur un militaire de la gendarmerie nationale suivi d'incapacité n'excédant pas 8 jours. La décision du préfet du Var ne méconnaît pas l'intérêt supérieur de la fille du requérant dès lors que ce dernier n'apporte aucun élément caractérisant l'intensité des liens qu'il pourrait entretenir avec elle, déclarant d'ailleurs ne pas contribuer à son entretien. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni que cette décision porterait atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant.

15. Eu égard aux circonstances précisées ci-dessus, M. A ne peut se prévaloir de l'existence de circonstances humanitaires qui justifieraient que ne soit pas prononcée l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par suite, le préfet du Var n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en édictant à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français ni n'a entaché sa décision de disproportion en fixant la durée de cette interdiction de retour à 24 mois.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées ainsi que par voie de conséquence les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet du Var et à Me Ndoye.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 novembre 2023.

Le magistrat désigné,

M. Rousseau

Le greffier,

D. Martinier La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 3 novembre 2023

Le greffier,

D. Martinier

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