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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2306220

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2306220

jeudi 9 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2306220
TypeDécision
RecoursExécution d'un jugement
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantLAFONT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 octobre 2023 et le 31 octobre 2023, M. A C, représenté par Me Lafont, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 octobre 2023 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé son transfert aux autorités croates responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à l'Etat de l'admettre en procédure normale au titre de l'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté comporte une motivation insuffisante en ne faisant pas état des défaillances systémiques dans la prise en charge des demandeurs d'asile en Croatie et en n'expliquant pas la renonciation à appliquer l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'un vice de procédure dès lors que les éléments relatifs à la saisine des autorités croates et à leur acceptation ne sont pas produits ;

- l'arrêté révèle un défaut d'examen réel et complet de sa demande dès lors qu'il existe des doutes sérieux quant à l'existence de défaillances systémiques en Croatie concernant l'accueil des demandeurs d'asile ;

- l'arrêté méconnait les articles L. 571-1, L. 571-2 et L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que l'article 21 du règlement précité tenant à ce qu'aucun des documents d'information fournis au requérant n'étaient rédigés dans une langue qu'il pouvait comprendre ;

- l'arrêté méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 572-3 du code précité, compte tenu de son transfert aux autorités croates qui ne se conforment pas à leurs obligations.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 novembre 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement n° 604/2013 du parlement européen et du conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Besle,

- et les observations de Me Lafont, représentant M. C, et de M. C, assisté de Mme B, interprète.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant russe né en 2001, est entré sur le territoire français le 22 août 2023 en provenance de la Croatie. Il s'est présenté le 24 août 2023 à la préfecture de l'Hérault pour solliciter l'asile. La comparaison des empreintes digitales a mis en évidence que l'intéressé avait précédemment sollicité l'asile auprès des autorités croates. Saisies d'une demande de reprise en charge, les autorités croates l'ont acceptée le 25 septembre 2023. Par arrêté du 19 octobre 2023, le préfet de la Haute-Garonne a décidé de transférer l'intéressé aux autorités croates responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur la légalité de l'arrêté du 19 octobre 2023 :

3. En premier lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre Etat membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

4. L'arrêté contesté vise le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, et notamment ses articles 7-2 et suivants, 18 et 26. Il mentionne les conditions d'entrée en France de M. C et la procédure suivie pour le dépôt et le traitement de sa demande d'asile. Il mentionne que le relevé de ses empreintes décadactylaires a révélé qu'il avait introduit une demande d'asile en Croatie le 13 août 2023 et que la Croatie pouvait s'avérer être l'Etat membre responsable de l'examen de la demande en application de l'article 3.2 du règlement (UE) n°604/2013 et que les autorités croates, saisies le 11 septembre 2023 d'une demande de reprise en charge en application de l'article 18-1-b du règlement (UE) n°604/2013, ont fait connaître leur accord explicite le 25 septembre 2023. La circonstance que le préfet ne fasse pas mention des défaillances systémiques dans la prise en charge des demandeurs d'asile en Croatie et en n'expliquant pas la renonciation à appliquer l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, n'est pas de nature à révéler une quelconque insuffisance de motivation. Par suite, l'arrêté est suffisamment motivé.

5. En deuxième lieu, il résulte des mentions de l'arrêté en litige que le préfet a procédé à un examen réel et complet de la situation du requérant avant d'édicter l'arrêté en litige. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, () ; / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que, le 24 août 2023, M. C a été reçu en entretien individuel à la préfecture de l'Hérault, où lui ont été remises la brochure d'information " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' ", ainsi que celle intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", éditées en langue russe, qu'il a déclaré comprendre, contenant les éléments mentionnés à l'article 4 du règlement n° 604/2013. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. C a été assisté par un interprète en langue russe au cours de l'entretien du 24 août 2023, lors duquel il n'a pas fait état de difficultés de compréhension et a reconnu avoir compris la procédure engagée à son encontre, ainsi qu'en atteste le résumé de cet entretien. Par suite, le moyen tiré de la violation de l'article 4 du règlement UE n°604/2013 doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'Etat membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type () ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. C a été reçu en entretien le 24 août 2023. Cet entretien s'est déroulé grâce à l'assistance d'un interprète en langue russe et a été conduit par un agent de la préfecture de l'Hérault, lequel était qualifié en vertu du droit national. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'entretien ne se serait pas tenu dans le respect des prescriptions susvisées ou que le requérant n'aurait pas été mis à même de présenter toutes les observations utiles sur sa situation personnelle. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 précité doit être également écarté.

10. En cinquième lieu, en se bornant à soutenir que les éléments relatifs à la procédure de saisine des autorités croates et à leur acceptation ne sont pas produits, le requérant, qui n'a pas précisé son moyen à la suite de la communication du mémoire en défense produisant ces éléments, n'établit pas en quoi la procédure prévue par les stipulations de l'article 21 du règlement UE n°604/2013 aurait été méconnue. Ce moyen doit donc être écarté.

11. En sixième lieu, en vertu de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité () ". Il résulte de ces dispositions que si une demande d'asile est examinée par un seul État membre et qu'en principe cet État est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un État membre. Cette faculté laissée à chaque État membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.

12. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l'Union européenne, lorsqu'un État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet État membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet État membre l'intéressé soit susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet État de ses obligations.

13. M. C fait état de manière générale des mauvaises conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Croatie, pays toutefois présumé ne pas présenter de défaillances systémiques au sens de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, sans établir qu'il sera personnellement exposé à ce que sa demande d'asile ne soit pas traitée conformément aux règlements communautaires par les autorités croates. Il ne produit aucun élément tendant à établir les maltraitances qu'il a indiqué avoir subies lors de son passage en Croatie. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant présenterait des circonstances particulières qui justifieraient l'examen de sa demande d'asile sous l'égide de la France. Dans ces conditions, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision ordonnant son transfert vers la Croatie méconnaitrait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni que le préfet, dont il ne ressort ni des termes de la décision ni des pièces du dossier qu'il n'aurait pas procédé à un examen réel de la situation du demandeur, aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

14. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée, y compris les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C, au préfet de la Haute-Garonne et à Me Lafont.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 novembre 2023.

Le président,

D. Besle

Le greffier,

D. Martinier

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 9 novembre 2023.

Le greffier,

D. Martinier

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