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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2401260

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2401260

jeudi 2 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2401260
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère chambre
Avocat requérantCISSE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er mars 2024, M. A C, représenté par Me Cissé, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2 °) d'annuler l'arrêté du préfet de l'Hérault du 28 février 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans ;

3°)d'enjoindre au préfet de l'Hérault de réexaminer sa situation administrative dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision à intervenir et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 48 heures à compter du jugement à venir et au-delà sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de condamner l'Etat à payer à son conseil, sous réserve qu'il renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros conformément aux dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il vit en France depuis qu'il a 12/13 ans et y demeure depuis plus de 20 ans ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il n'a plus aucun lien avec le Maroc, est bien intégré et maîtrise la langue française ;

Sur le refus d'accorder un délai de départ volontaire :

- elle est privée de base légale compte tenu de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le centre de ses intérêts privés et familiaux est sur le territoire français et qu'il dispose d'une garantie de représentation dès lors qu'il a un domicile ;

- le préfet s'est à tort cru tenu de refuser de lui accorder un délai de départ volontaire sans exercer son pouvoir d'appréciation sur les circonstances particulières de sa situation ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français de cinq ans :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle, au regard des dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et présente un caractère disproportionné ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation au regard des circonstances humanitaires.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 mars 2024, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Couégnat, rapporteure.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant marocain né le 19 avril 1989, qui déclare résider en France depuis l'âge de 13 ans, a été interpellé par les services de police le 28 février 2024 et placé en garde à vue pour des faits de " défaut de permis de conduire et port d'arme de catégorie D malgré interdiction judiciaire ". Par un arrêté du 28 février 2024, notifié le 29, le préfet de l'Hérault lui a fait obligation de quitter le territoire français, sans délai de départ volontaire, et a édicté une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans. Par la présente requête, M. C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ;() ". L'article L. 613-1 du même code prévoit que " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ".

4. La décision portant obligation de quitter le territoire français est fondée, en application du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur le motif que la demande de titre de séjour en qualité de parent d'enfant français déposée le 6 octobre 2022 par M. C a fait l'objet d'un refus par décision du 23 mai 2023, réputée notifiée le 27 mai 2023, et que l'intéressé se maintient de manière irrégulière depuis. Elle énonce ainsi les considérations de droit et de fait qui la fondent et est suffisamment motivée. Dans ces conditions le moyen tiré de son insuffisante motivation manque en fait.

5. Il ne ressort ni des termes de la décision ni des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle du requérant avant de prendre la décision contestée. Le moyen tiré de l'erreur de droit qui aurait ainsi été commise doit être écarté.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. M. C se prévaut de la durée de son séjour, de la présence de tous les membres de sa famille et de celle de son fils, de nationalité française. Toutefois, s'il justifie de la carte de résident de son frère jumeau et de la nationalité française de sa sœur et de son jeune frère, il n'apporte aucun élément quant à la présence de ses parents et quant à la réalité et à l'intensité des liens avec les membres de sa famille. S'il est père d'un enfant français, qui vit avec sa mère à Nîmes, la seule attestation établie par la mère de l'enfant ne suffit pas à établir qu'il contribuerait effectivement à l'entretien et à l'éducation de son enfant, ni même la réalité et l'intensité des liens évoqués. En outre il a fait l'objet, par arrêté du 23 mai 2023, pris après avis défavorable de la commission départementale du titre de séjour, d'un refus de titre de séjour en qualité de parent d'enfant français, au motif que sa présence constitue une menace pour l'ordre public. Par ailleurs si M. C fait valoir qu'il a été scolarisé, il n'apporte des justificatifs de scolarité que pour les années 2003/2004 et 2006/2007. Il ne conteste pas avoir fait l'objet des 12 condamnations citées par le préfet, dont plusieurs à des peines d'emprisonnement fermes. Il ne justifie d'aucune activité professionnelle ni d'aucun revenu. Il ne justifie de l'obtention d'aucun titre de séjour. Dans ces conditions, même s'il parle bien le français et produit une attestation d'hébergement établie par son frère jumeau, il ne justifie d'aucune intégration particulière. Il n'apporte aucun élément de nature à établir qu'il n'aurait plus aucun lien avec le Maroc. Dans ces conditions, en estimant qu'il n'établissait pas avoir établi le centre de sa vie privée et familiale sur le territoire français et en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet de l'Hérault n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivi par la mesure d'éloignement. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écartée, ainsi que, pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation.

8. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction applicable, issue de la loi du 26 janvier 2024 : " L'étranger mineur de dix-huit ans ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. ". M. C ne peut utilement faire valoir qu'il vit en France depuis l'âge de 13 ans et y demeure depuis plus de vingt ans, dès lors que les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne prévoient plus, à la date de la décision contestée, que ces situations feraient obstacle à l'édiction d'une obligation de quitter le territoire français. Le moyen est donc inopérant et doit par suite être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L.612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement ; 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

10. Il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 8 que M. C n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

11. Il ne ressort pas des termes de la décision que le préfet se serait cru en situation de compétence liée pour refuser d'accorder au requérant un délai de départ volontaire et qu'il aurait, pour ce motif, méconnu son pouvoir d'appréciation.

12. Pour refuser d'accorder à M. C un délai de départ volontaire, le préfet s'est fondé, en application du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur le fait que son comportement constitue une menace pour l'ordre public et en application du 3° de ce même article et des 3°, 4° et 8° de l'article L. 612-3 du même code sur l'existence d'un risque de fuite, aux motifs de son maintien irrégulier sur le territoire, sur son intention déclarée de ne pas quitter le territoire et sur l'absence de garanties de représentation effective, faute notamment d'être en possession d'un document d'identité et de voyage. M. C ne conteste pas les motifs tirés de ce que son comportement constitue une menace pour l'ordre public ni qu'il a fait part de son intention de ne pas respecter la mesure d'éloignement. Il ne peut utilement se prévaloir de l'établissement du centre de ses intérêts privés et familiaux sur le territoire français dès lors qu'aucun motif du refus de lui accorder un délai de départ volontaire ne repose sur une appréciation de sa vie privée et familiale. Dans ces conditions, en l'absence de circonstances particulières, même s'il justifie, dans le cadre de la présente instance d'un hébergement par son frère jumeau, le préfet n'a commis ni erreur de droit ni erreur d'appréciation au regard des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant d'accorder à M. C un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français de cinq ans :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". L'article L. 612-10 dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ()".

14. D'une part, contrairement à ce que soutient le requérant, le préfet a bien examiné si sa situation répondait à des considérations humanitaires. D'autre part, compte tenu de l'ensemble des éléments rappelés aux points précédents de la situation du requérant, et notamment de la menace pour l'ordre public, non contestée, que représente sa présence sur le territoire, de l'absence de justification de l'établissement du centre de ses intérêts privés et familiaux sur le territoire et malgré la durée de son séjour, qui inclut huit années d'emprisonnement, le préfet n'a pas, en édictant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans, méconnu les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni pris une décision présentant un caractère disproportionné. Les moyens invoqués doivent donc être écartés.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. C tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Hérault du 28 février 2024 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions en annulation présentées par M. C, n'implique aucune mesure d'exécution au sens des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative. Par suite, ses conclusions aux fins d'injonction sous astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 et 75 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, une somme quelconque au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, au préfet de l'Hérault et à Me Cissé.

Délibéré après l'audience du 17 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Fabienne Corneloup, présidente,

Mme Michelle Couégnat, première conseillère,

Mme Sophie Crampe, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2024.

La rapporteure

M. Couégnat La présidente,

F. Corneloup

La greffière,

M. B

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 2 mai 2024

La greffière,

M. B

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