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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2401320

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2401320

lundi 11 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2401320
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantSELARL DEMERSSEMAN - EVEZARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 mars 2024, et un mémoire complémentaire enregistré le 6 mars 2024, Mme A C, représentée par Me Demersseman, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n° 24.340.162 du 2 mars 2024 par lequel le préfet de l'Hérault l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de six mois ;

2°) d'annuler l'arrêté n° 24.340.162 bis du 2 mars 2024 par lequel le préfet de l'Hérault l'a assigné à résidence dans le département de l'Hérault du 2 mars au 16 avril 2024, assortie d'une obligation de se présenter 3 fois par semaine, les lundi, mercredi et vendredi, dans les locaux de la gendarmerie de Valras ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les décisions :

- méconnaissent l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'union européenne ;

- Sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation en ce que l'absence de renouvellement de son titre de séjour depuis 2020 résulte de circonstances qui lui sont extérieures, et indépendantes de sa volonté (pandémie du covid 19, impossibilité d'obtenir un rendez-vous en préfecture), et qu'elle a droit à un titre de séjour en tant que conjoint de ressortissant français, situation dont la vérification aurait dû être faite en application de l'article L.613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaissent les dispositions des articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui lui permettent de séjourner en France pour une durée supérieure à 3 mois (ressources suffisantes avec son mari)

- considèrent de façon erronée qu'elle représente une menace pour l'autorité publique à travers trois faits dont elle conteste la gravité ;

- méconnaissent les dispositions de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Lafay en application de l'article L. 512-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lafay ;

- les observations de Me Demersseman pour Mme C, et les observations de Mme C.

1. Née le 27 mai 1972, et de nationalité israélienne, Mme C a été interpelée le 1er mars 2024 par les services de gendarmerie sur la commune de Valras Plage, dans l'Hérault, et n'a pu justifier de la possession de document en cours de validité l'autorisant à séjourner ou circuler en France. Si elle fait valoir que les évènements liés à l'épidémie de covid 19 l'ont empêché d'engager le renouvellement de son titre de séjour arrivant à expiration le 31 juillet 2020, qu'elle a dû se rendre à Paris pour faire renouveler son passeport israélien le 12 juin 2023, et qu'elle n'a pu obtenir un rendez-vous en préfecture, sans pouvoir en justifier, elle ne conteste pas ne pas disposer des documents l'autorisant à séjourner sur le territoire français. Par un premier arrêté n° 24.340.162 du 2 mars 2024 le préfet de l'Hérault l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de six mois. Par un second arrêté n° 24.340.162 bis du 2 mars 2024, cette même autorité l'a assigné à résidence dans le département de l'Hérault du 2 mars au 16 avril 2024.

2. Aux termes de l'article L613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. "

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme C, né en 1972 en URSS a quitté son pays en 1991, et s'est établie en Israël en 1993, pays dont elle a pris la nationalité. En 1997, elle a épousé à Paris, M. B, ressortissant franco israélien, rencontré l'année précédente en Israël, où le couple s'est installé de 1997 à 2000, et où sont nés ses deux premiers enfants, en 1997 et 1999. En 2000, Mme C et son époux sont venus en France où ils se sont installés et où sont nés 6 autres enfants, respectivement en 2000, 2003, 2005, 2007, 2009 et 2012. En 2000, ils ont acquis un terrain sur la commune de Roquesteron-puget (06). Le couple s'est séparé en 2013, M. B résidant dans le var, et Mme C dans l'Hérault.

5. La requérante a obtenu la délivrance d'une carte de résident en 2000, renouvelée du 1er août 2010 au 31 juillet 2020. Alors qu'il n'est pas soutenu qu'elle ne se serait pas trouvée en France de cette dernière date à la date des actes attaqués, Mme C justifie avoir établi depuis 23 ans le centre de ses liens privés familiaux en France où résident ses enfants, tous de nationalité française, et majeurs pour 5 d'entre eux, et son mari, et avec lesquels elle démontre entretenir des liens, par la production à l'appui de sa requête de la carte nationale d'identité de M. B, et des passeports de ses deux ainés, militaires dans l'armée française, respectivement délivrés le 29 janvier 2024, le 1er septembre 2023 et le 1er février 2023. Par ailleurs, et alors qu'elle n'en a pas la garde, Mme C se trouve concernée par le placement en foyer d'accueil dans le var, de ses deux plus jeunes enfants, en 2022.

6. Enfin, alors qu'il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'elle possèderait des attaches avec Israël, pays dont elle a la nationalité, la circonstance que la requérante conserve des contacts téléphoniques avec sa mère demeurant en Russie, n'est pas de nature à remettre en cause le fait que Mme C possède le centre de ses intérêts privés et familiaux, stables et anciens en France.

7. Dans ces conditions, les décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, d'interdiction de retour sur le territoire français et par voie de conséquences d'assignation à résidence, prises par le préfet de l'Hérault à l'encontre de Mme C par les arrêtés du 2 mars 2024, portent au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis, et méconnaissent les dispositions de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, Mme C est fondée à demander l'annulation de l'arrêté n° 24.340.162 du 2 mars 2024 du préfet de l'Hérault l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination, et lui faisant interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de six mois et de l'arrêté n° 24.340.162 bis du 2 mars 2024, du préfet de l'Hérault l'assignant à résidence dans le département de l'Hérault du 2 mars au 16 avril 2024.

9. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

10. Le présent jugement, qui annule l'obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre de Mme C, implique nécessairement que lui soit délivrée une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que le préfet de l'Hérault statue sur son cas.

D E C I D E :

Article 1er : les arrêté n° 24.340.162 du 2 mars 2024 et n° 24.340.162 bis du 2 mars 2024 du préfet de l'Hérault sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Hérault de délivrer à Mme C une autorisation provisoire de séjour en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Article 3 : l'Etat est condamné à verser à Mme C la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, au préfet de l'Hérault et à Me Demersseman.

Fait à Montpellier, le 11 mars 2024.

Le magistrat désigné,

L. N. LAFAYLe greffier

D. MARTINIER

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 11 mars 2024.

Le greffier

D. MARTINIER.

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