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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2401841

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2401841

mardi 2 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2401841
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantVEYRIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 mars 2024, M. A B, représenté par Me Veyrier, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 mars 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire sans délai fixant le pays de destination, assortie d'une interdiction de retour d'une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation administrative ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son conseil, au titre de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L.761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat allouée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est insuffisamment motivée ;

- la décision est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public, et présente un caractère disproportionné au regard de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er avril 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Couégnat, première conseillère, pour statuer sur les recours relevant de la procédure prévue au titre de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Couégnat, première conseillère ;

- les observations de Me Veyrier, avocat, représentant M. B, qui se réfère aux écritures produites, décrit le parcours de M. B et développe le moyen tiré de l'erreur de droit entachant l'obligation de quitter le territoire français ;

- les observations orales de M. B, assisté de M. C, interprète en langue arabe.

La clôture de l'instruction a été prononcée après les observations orales du requérant en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, né le 5 juin 2002, de nationalité algérienne, déclare être entré en France en 2020 ou 2021. Il a fait l'objet d'une interpellation dans le département des Bouches-du-Rhône le 26 mars 2024 pour des faits de détention illicite de psychotrope. Par un arrêté du 27 mars 2024, le préfet de ce département a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire sans délai assortie d'une interdiction de retour d'une durée de trois ans.

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. L'obligation de quitter le territoire français, qui vise les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en particulier l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est fondée sur le fait que M. B, non titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, ne peut justifier d'une entrée régulière. L'arrêté comporte ainsi l'énoncé des circonstances de fait qui en constituent le fondement. Le requérant ne peut utilement faire valoir l'absence de mention des craintes évoquées en cas de retour dans son pays d'origine dès lors qu'il ne ressort pas du procès-verbal d'audition, qui explique son départ par l'espoir d'un meilleur avenir, qu'il aurait évoqué de telles craintes. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation doit être écarté.

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; /()". Selon l'article L. 572-1 du même code : " Sous réserve du second alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen () ".

5. Il résulte des dispositions des articles L. 611-1 et L. 611-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relatives à l'obligation de quitter le territoire français, et des articles L. 621-1 et suivants du même code, relatives aux procédures de remise aux Etats membres de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen, que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre Etat ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application des articles L. 621-2 à L. 621-7, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'Etat membre de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagé l'autre.

6. Toutefois, il y a lieu de réserver le cas de l'étranger demandeur d'asile. En effet, les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Dès lors, lorsqu'en application des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises mais de celles d'un autre Etat, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile mais dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de transfert prise sur le fondement de l'article L. 572-1. En revanche, lorsqu'il a été définitivement statué sur sa demande, l'étranger peut faire l'objet soit d'une procédure de remise à l'Etat qui a statué sur sa demande, soit d'une obligation de quitter le territoire français.

7. Il ressort des pièces du dossier, et en particulier du procès-verbal d'audition de l'intéressé par les services de police du 26 mars 2024, que M. B, qui déclare être présent sur le territoire depuis 2020, sans avoir sollicité l'asile ni cherché à régulariser sa situation administrative, a répondu à la question de savoir s'il avait effectué une demande d'asile dans un pays européen : " En Allemagne oui ", a indiqué avoir eu une décision de refus et ne pas souhaiter retourner dans cet Etat. En outre il a indiqué avoir quitté son pays d'origine dans l'espoir d'un avenir meilleur, qu'y séjournaient toujours les membre de sa famille et n'a évoqué aucune crainte en cas de retour. Il résulte des principes du droit d'asile et des dispositions de l'article L. 521-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'étranger qui recherche le bénéfice de la protection internationale doit respecter les exigences des autorités chargées de l'asile et collaborer avec elles dans un esprit de coopération. Dans ces conditions, et alors que M. B a confirmé à l'audience qu'il n'avait pas contesté la décision de refus des autorités allemandes, le préfet ne disposait d'aucun motif sérieux permettant de considérer que M. B pouvait entrer dans le champ d'application du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ni qu'il y avait lieu d'entreprendre une procédure de détermination de l'Etat membre responsable d'une demande d'asile. Si dans sa requête M. B évoque pour la première fois avoir déposé des demandes d'asile dans deux autres pays et avoir déjà fait l'objet d'un transfert Dublin des autorités belges vers l'Italie, il a toutefois confirmé lors de l'audience n'avoir aucune crainte en cas de retour dans son pays d'origine et qualifie ses demandes d'" humanitaires ". Il ne ressort en outre pas des pièces du dossier qu'il aurait sollicité son passage à la borne Eurodac comme il le soutient dans sa requête. Dès lors, M. B n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait dû faire l'objet d'une mesure de transfert et que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait, pour ce motif, entachée d'une erreur de droit.

Sur la décision fixant le pays de destination :

8. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. "

9. La décision, qui vise l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne que M. B, dont la demande d'asile a été rejetée par les autorités allemandes, n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Elle est ainsi suffisamment motivée, sans que le requérant qui n'avait évoqué aucune crainte lors de son audition, puisse utilement reprocher au préfet de ne pas les avoir mentionnées. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision fixant le pays de destination doit dès lors être écarté.

10. En l'absence d'illégalité relevée à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination serait privée de base légale doit être écarté.

11. Si M. B qui, ainsi qu'il l'a été indiqué n'a pas mentionné lors de son audition l'existence de craintes en cas de retour dans son pays d'origine s'en prévaut dans sa requête, il n'apporte aucun élément précis au soutien de ses affirmations. En outre, ainsi qu'il l'a été dit, il a confirmé à l'audience ses déclarations initiales. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. "

13. M. B, qui fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai, ne justifie d'aucune circonstance humanitaire de nature à faire obstacle à ce que le préfet prononce à son égard une interdiction de retour sur le territoire français. L'intéressé, célibataire et sans enfant, ne justifie d'aucune attache particulière en France où il a indiqué à l'audience être arrivé en 2021. Il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 12 novembre 2020. Dans ces conditions, et alors qu'il ne ressort pas des termes de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français, que le préfet se serait fondé sur la menace à l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français, le moyen tiré de ce que la décision serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et qu'elle présenterait un caractère disproportionné au regard de sa situation personnelle doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. B tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône du 27 mars 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais du litige.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet des Bouches-du-Rhône et à Me Veyrier.

Lu en audience publique le 2 avril 2024.

La magistrate désignée,

M. Couégnat

La greffière,

C. Touzet La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 3 avril 2024.

La greffière,

C. Touzet

N°2401841

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