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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2402360

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2402360

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2402360
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantRUFFEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 avril 2024 et le 30 mai 2024, M. C B, représenté par Me Ruffel, demande au tribunal :

1°) le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du préfet des Pyrénées-Orientales du 5 avril 2024 portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du Maroc et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour au titre de sa vie privée et familiale ou, subsidiairement, d'enjoindre au réexamen de son dossier et à la délivrance, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros, à verser le cas échéant à son conseil, au titre des frais de procédure.

Il soutient que :

Sur les décisions de refus de séjour et d'éloignement :

- elles ont été signées par une autorité incompétente ;

- le préfet a commis une erreur de fait car il n'est pas retourné dans son pays d'origine en 2023 et la décision est entachée d'un vice de procédure, faute de saisine de la commission du titre de séjour car il est présent en France depuis plus de dix ans ;

- la décision méconnaît l'autorité de chose jugée car, par un jugement du 19 octobre 2023, la décision d'éloignement prise à son encontre a été annulée eu égard à l'atteinte causée à sa vie privée et familiale ;

- les décisions méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation eu égard à l'ancienneté de son séjour et à ses attaches sur le territoire français ;

Sur l'illégalité de la décision fixant le Maroc comme pays de destination :

- elle a été signée par une autorité incompétence ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'interdiction de retour :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un vice de procédure car il est fait mention d'un placement en garde à vue sans que le procureur de la république n'ait autorisé la divulgation de cette information ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mai 2024, le préfet des Pyrénées-Orientales, représenté par la SCP Vial Pech de Laclause Escale Knoepffler Huot Piret Joubes, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. B une somme de 1 500 euros au titre des frais du litige.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lesimple, première conseillère,

- et les observations de Me Barbaroux, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né en 1982, établit avoir travaillé en France depuis l'année 2005 en qualité de travailleur saisonnier. Il a d'ailleurs bénéficié d'un titre de séjour en cette qualité valable du 29 avril 2009 au 28 avril 2012. Alors qu'il déclare être entré pour la dernière fois en France en 2012, il est constant qu'il a fait l'objet d'un arrêté de reconduite à la frontière pris par le préfet du Vaucluse le 20 octobre 2016. Par arrêté du 7 février 2022, il a fait l'objet d'un arrêté du préfet des Pyrénées-Orientales portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français. Le Tribunal a rejeté, par jugement n° 2201258 du 9 juin 2022, le recours de l'intéressé dirigé contre cet arrêté. Par arrêté du 4 octobre 2023, le préfet des Pyrénées-Orientales a pris à son encontre un nouvel arrêté portant obligation de quitter le territoire français assortie d'une interdiction de retour de deux ans. Par jugement du 19 octobre 2023, n° 2305721, le Tribunal a annulé cet arrêté. L'intéressé, muni d'une autorisation provisoire de séjour a alors demandé un titre en qualité de conjoint de ressortissant communautaire. Par arrêté du 5 avril 2024, le préfet des Pyrénées-Orientales a refusé la délivrance de ce titre, obligé l'intéressé à quitter le territoire français et prononcé une interdiction de retour d'un an. Il s'agit de la décision contestée par M. B.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la présente requête, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte :

4. L'arrêté attaqué est signé, pour le préfet des Pyrénées-Orientales, par M. Yohann Marcon. Par un arrêté du 18 mars 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture, le préfet des Pyrénées-Orientales a donné délégation à M. Yohann Marcon, secrétaire général de la préfecture des Pyrénées-Orientales, aux fins de signer notamment les décisions contenues dans l'arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

Sur les conclusions dirigées contre le refus de titre de séjour et la décision d'éloignement :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 ".

6. Il ressort de la motivation de la décision en litige que le préfet a conclu que M. B avait récemment quitté le territoire français puisqu'il s'était marié, religieusement, le 2 octobre 2023 au Maroc. Toutefois, ainsi que le fait valoir le requérant, il ressort de la traduction de l'acte de mariage que ce dernier était vraisemblablement représenté par un mandataire et n'était donc pas nécessairement présent.

7. Toutefois, cette seule erreur de fait ne permet pas de conclure que le préfet aurait commis une erreur d'appréciation quant à l'ancienneté du séjour en France de M. B et la nécessité de saisir la commission du titre de séjour en application des dispositions précitées. En effet, le préfet a relevé que l'intéressé avait bénéficié d'une carte de séjour en qualité de travailleur saisonnier valable d'avril 2009 à avril 2012 et qu'il déclarait ne pas avoir quitté le territoire français depuis 2012. Le préfet a néanmoins souligné que ce titre l'engageait à conserver sa résidence hors de France, et a également mentionné les précédentes décisions d'éloignement prises à son encontre et il avait, enfin, dans sa précédente décision, estimé que l'intéressé ne justifiait pas d'une présence de dix années sur le territoire français. Ainsi, pour l'année 2014, M. B produit une promesse d'embauche datée d'avril, un avertissement avant résiliation daté de mai 2014 d'un contrat de gaz souscrit en avril 2014 et une preuve de réception d'un courrier en recommandé, reçu à une autre adresse en juillet 2014. Pour l'année 2015, il produit uniquement un courriel et une promesse d'embauche et, pour l'année 2016, l'arrêté de reconduite à la frontière dont il a fait l'objet le 20 octobre 2016 et trois preuves de pointages aux services de police en octobre et novembre. Dans ces conditions, bien qu'il fasse état d'une présence en France avant 2013 et après 2016, c'est sans entacher sa décision d'un vice de procédure que le préfet a pu prendre la décision en litige sans saisir la commission du titre de séjour et l'erreur de fait commise s'agissant de son départ de France en 2023 n'est pas de nature à entacher la décision en litige d'irrégularité.

8. En deuxième lieu, l'annulation pour excès de pouvoir d'une mesure d'éloignement, quel que soit le motif de cette annulation, n'implique pas la délivrance d'un titre de séjour mais impose au préfet de munir l'intéressé d'une autorisation provisoire de séjour et de se prononcer sur son droit à un titre de séjour. Si, au terme de ce nouvel examen de la situation de l'étranger, le préfet refuse de délivrer un titre de séjour, il peut, sans méconnaître l'autorité de chose jugée s'attachant au jugement d'annulation, assortir ce refus d'une obligation de quitter le territoire français en application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, et dès lors qu'il ressort des pièces du dossier que le préfet des Pyrénées-Orientales, ainsi qu'il y était tenu, a réexaminé sa situation et s'est prononcé sur son droit au séjour, M. B n'est pas fondé à soutenir que le jugement susmentionné du 19 octobre 2023, devenu définitif, par lequel le Tribunal a annulé un arrêté du 4 octobre 2023 prononçant son éloignement au motif que cette mesure portait à son droit au respect de sa privée et familiale une atteinte disproportionnée, faisait obstacle à ce qu'une nouvelle mesure d'éloignement fût prononcée à son encontre.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. B séjourne habituellement en France depuis 2017 et qu'il y a séjourné, avant 2013 , de façon continue plusieurs mois par an. Par ailleurs, il justifie désormais d'un logement loué en son nom et il a eu une activité professionnelle durant la majeure partie de sa présence en France. Bien que les revenus déclarés pour l'année 2021 soient très faibles, il justifie de revenus suffisants à assurer son autonomie économique pour l'année 2022. Toutefois, son parcours professionnel n'apparaît pas stable et il ne justifie pas d'une insertion professionnelle spécifique alors qu'il n'allègue pas être dénué de perspectives professionnelles au Maroc. Par ailleurs, s'il entretient des liens avec des membres français de sa famille, notamment un oncle et une tante, ses deux parents résident au Maroc et il n'établit pas qu'il aurait été élevé par sa grand-mère et n'entretiendrait aucun lien avec ses derniers. Enfin, s'il se prévaut d'un mariage religieux, en octobre 2023, avec une ressortissante espagnole, celui-ci demeure récent alors qu'aucun concubinage antérieur n'est allégué ni établi. En outre, M. B ne conteste pas que son épouse ne bénéficie pas d'un droit à un séjour prolongé en France, ainsi qu'a pu lui opposer le préfet dans la décision en litige. Enfin, à supposer que cette dernière soit enceinte, rien ne s'oppose à ce que la cellule familiale puisse se reconstituer au Maroc, pays où ils se sont mariés religieusement et dont sa compagne a également la nationalité, ainsi que le précise leur acte de mariage. Dans ces conditions, alors que le préfet avait précédemment prononcé à l'encontre du requérant une décision d'éloignement compte tenu de l'usage d'une carte d'identité espagnole contrefaite, c'est sans méconnaître les stipulations précitées ni commettre d'erreur manifeste d'appréciation que le préfet a pu prendre les décisions en litige.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. B tendant à l'annulation des décisions de refus de séjour et d'éloignement doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision fixant le pays de destination :

12. Pour les mêmes motifs que ceux développés au point 10 de la présente décision, et alors que le requérant n'établit pas, ainsi qu'il l'allègue, qu'il lui serait impossible de mener une vie familiale au Maroc, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Les conclusions à fin d'annulation de cette décision doivent être rejetées.

Sur les conclusions dirigées contre l'interdiction de retour :

13. Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

14. Aux termes de l'article R. 170 du code de procédure pénale : " Les copies des décisions non définitives, des décisions rendues par les juridictions d'instruction ou de l'application des peines et des décisions rendues par les juridictions pour mineurs ou après des débats tenus à huis clos, ainsi que les copies des autres actes ou pièces d'une procédure pénale, ne sont délivrées aux tiers qu'avec l'autorisation préalable du procureur de la République ou du procureur général et sous réserve que le demandeur justifie d'un motif légitime. L'autorisation peut n'être accordée que sous réserve de l'occultation des éléments ou des motifs de la décision qui n'ont pas à être divulgués ".

15. Il est constant que le préfet des Pyrénées-Orientales a opposé à M. B son interpellation par les services de police et son placement en garde à vue pour faux et usage de faux compte tenu d'emplois occupés en faisant usage d'une fausse carte d'identité espagnole. Il ressort des pièces du dossier que la procédure évoquée par le préfet a été portée à sa connaissance par un officier de police judiciaire et aucun élément ne permet de douter que cette transmission n'aurait pas été effectuée sous couvert de sa voie hiérarchique. Au surplus, les dispositions précitées ne font pas obstacles à ce que l'autorité administrative, compétente en matière de police des étrangers, s'appuie sur l'existence d'une procédure de police judiciaire. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure résultant de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

16. Enfin, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 10 de la présente décision, c'est sans méconnaitre l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni commettre d'erreur manifeste d'appréciation, que le préfet des Pyrénées-Orientales a pu prononcer à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. B, tendant à l'annulation des décisions du 5 avril 2024 par lesquelles le préfet des Pyrénées-Orientales a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français en fixant le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour d'une durée d'un an, doivent être rejetées. Par voie de conséquence il y a lieu de rejeter ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais du litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative s'opposent à ce que la somme demandée par M. B au titre des frais exposés par lui en défense soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. B, la somme demandée par le préfet des Pyrénées-Orientales sur ce même fondement.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par le préfet des Pyrénées-Orientales sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à M. C B, au préfet des Pyrénées-Orientales et à Me Ruffel.

Délibéré après l'audience du 21 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Eric Souteyrand, président,

Mme Adrienne Bayada, première conseillère,

Mme Audrey Lesimple, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2024.

La rapporteure,

A. Lesimple Le président,

E. Souteyrand

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Orientales en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 5 juillet 2024.

La greffière,

M. A

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