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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2402536

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2402536

lundi 1 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2402536
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation2ème chambre
Avocat requérantBLAZY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 mai et le 12 juin 2024,

Mme B C, représentée par Me Blazy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 mars 2024 par lequel le préfet de l'Hérault a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou de réexaminer sa situation dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire d'enjoindre au préfet de l'Hérault de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de condamner l'Etat aux entiers dépens de l'instance ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté est signé par une autorité incompétente ;

- il est entaché d'une erreur de fait ;

- la décision portant refus de séjour est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, elle remplit les conditions d'octroi d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 435-1 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 mai 2024, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- il n'y a pas lieu de statuer sur la décision implicite de refus de sa demande de titre de séjour compte tenu de l'intervention d'une décision explicite le 25 mars 2024 attaquée dans le présent litige ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Viallet, rapporteure ;

- et les observations de Me Blazy, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante marocaine née en 1966, est entrée en France le

19 mai 1991 munie de son passeport et d'un visa valable jusqu'au 6 octobre 1991. Le

20 octobre 2022 elle a sollicité son admission au séjour au regard de sa vie privée et familiale. Une décision implicite de refus est née le 21 février 2023, suivie d'une décision expresse de rejet de sa demande de titre de séjour assortie d'une obligation de quitter le territoire français prise par un arrêté du préfet de l'Hérault le 25 mars 2024 dont Mme C demande l'annulation par la présente requête.

Sur l'étendue du litige :

2. La décision implicite de refus du préfet de l'Hérault du 21 février 2023 opposée à la demande de titre de séjour de Mme C n'étant pas en litige dans la présente instance, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions du préfet de l'Hérault à fin de non-lieu à statuer sur cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1,

L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

4. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir statuant sur la légalité des décisions prises en matière de séjour ou d'obligation de quitter le territoire français, de tenir compte de l'autorité absolue de la chose jugée qui s'attache aux constatations de fait mentionnées dans une décision définitive du juge pénal statuant sur le fond de l'action publique et qui sont le support nécessaire de son dispositif. Lorsqu'un juge pénal a relevé qu'un étranger a fait usage de faux documents administratifs, il ne découle pas nécessairement de telles constatations que l'ensemble des actes accomplis sous l'identité ainsi usurpée doivent être regardés comme accomplis par l'étranger qui s'est rendu coupable de cette usurpation. Il incombe au juge administratif, pour apprécier la réalité du séjour de l'étranger et la consistance de ses liens personnels et familiaux pour l'application des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'apprécier l'ensemble des pièces produites par l'intéressé, en tenant compte de la nature particulière des documents produits sous couvert d'une usurpation d'identité.

5. Il ressort des pièces du dossier Mme C, entrée sur le territoire en 1991 munie d'un visa de court séjour, a fait usage durant plus de trente ans d'une identité usurpée, au nom de Mme A D, de nationalité française, et s'est vue remettre durant toute cette période des papiers d'identité français. Mme C a fait l'objet d'un rappel à la loi par le tribunal judicaire de Montpellier le 11 janvier 2021 et ses documents d'identité français ont fait l'objet d'une invalidation et d'une restitution en juin 2023, de même que ceux de ses enfants, nés en 1992, 1995 et 1996, qui ont bénéficié de la nationalité française sur la base de cette fausse déclaration d'identité. La requérante, désormais divorcée, établit la présence en France de six de ses sœurs dont deux ont obtenu la nationalité française, et de ses trois enfants, désormais majeurs. Elle produit de nombreuses pièces couvrant la période allant de 1992 à 2023, telles que des déclarations de revenus, des contrats de travail, des attestations d'emplois, des témoignages d'employeurs, ainsi que des relevés de comptes bancaires établis au nom déclaré comme usurpé, à l'exception de relevés de comptes portant sur la période de mai à novembre 2021, d'un avis d'impôt établi en 2022 et d'un justificatif d'abonnement à Total Energies à compter de septembre 2020 établi le

8 avril 2022, faisant mention de sa véritable identité. Et il n'apparaît pas que l'intéressée aurait conservé des liens personnels et familiaux intenses dans son pays d'origine qu'elle a quitté pour rejoindre le territoire français en 1991 à l'âge de 25 ans. Ainsi, dans les conditions particulières de l'espèce, compte tenu du nombre et de la diversité des pièces produites couvrant une période de plus de trente ans, la réalité de la présence en France de Mme C depuis 1991 doit être tenue pour établie, de même que l'existence de ses liens personnels et familiaux ainsi que son intégration professionnelle durable sur le territoire français. Dès lors, la décision portant refus de séjour en litige a porté au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme C une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise et a ainsi méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme C est fondée à demander l'annulation de la décision du préfet de l'Hérault du 25 mars 2024 portant refus de séjour, ainsi que par voie de conséquence l'annulation des décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

7. Le présent jugement, eu égard à ses motifs, implique qu'il soit enjoint au préfet de l'Hérault, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, d'accorder à Mme C un titre de séjour " vie privée et familiale ", sans qu'il soit utile d'assortir l'injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. D'une part la présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions présentées par la requérante et tendant à ce qu'ils soient mis à la charge de l'Etat ne peuvent qu'être rejetées.

9. D'autre part, Mme C n'a pas demandé l'aide juridictionnelle dans la présente instance. Par suite, son avocat ne peut pas solliciter qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il suit de là que cette demande de Me Blazy doit être rejetée.

DECIDE :

Article 1er : L'arrêté du préfet de l'Hérault du 25 mars 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Hérault, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, d'accorder à Mme C une carte de séjour " vie privée et familiale ".

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, et au préfet de l'Hérault et à Me Blazy.

Délibéré après l'audience du 17 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Rabaté, président,

Mme Doumergue, première conseillère,

Mme Viallet, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2024.

La rapporteure,

ML. VialletLe président,

V. Rabaté

La greffière,

A-L. Edwige

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 2 juillet 2024,

La greffière,

A-L. Edwige

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