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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2403387

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2403387

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2403387
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantQUINTARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 juin 2024, et un mémoire complémentaire, enregistré le 18 juin 2024, complété par des pièces le 18 juin 2024, M. E A B, représenté par Me Quintard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 juin 2024 par lequel le préfet de l'Hérault lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire à destination de son pays d'origine et lui a fait interdiction de retour sur le territoire national pour une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation ;

4°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'un vice d'incompétence de son auteur ;

- les décisions contestées ne sont pas suffisamment motivées et sont entachées d'un défaut d'examen particulier ;

Sur la légalité interne de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est illégale compte tenu de l'illégalité du refus de séjour ;

- elle porte atteinte à son droit à être entendu au regard de l'article 41 de la Charte de l'Union Européenne ;

- elle comporte une erreur de droit ;

Sur la légalité de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

- elle est illégale dès lors qu'il n'y a aucun risque de fuite ;

Sur la légalité interne de la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la légalité interne de l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de sa situation personnelle et familiale est présente un caractère disproportionné.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Couégnat, première conseillère, dans les fonctions de magistrate chargée du contentieux des mesures d'éloignement.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Couégnat, magistrate désignée,

- les observations de Me Quintard, avocat de M. A B, qui conclut aux mêmes fins que la requête et reprend, en les précisant, les moyens invoqués dans son mémoire complémentaire,

- et les observations de M. A B.

Le préfet de l'Hérault n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

1. M. A B, ressortissant tunisien né le 20 mars 1992, a été interpellé le 13 juin 2024 à Béziers, et placé en garde à vue pour des faits de port d'arme et d'infractions à la législation sur les stupéfiants. Par un arrêté du 14 juin 2024, le préfet de l'Hérault lui a fait obligation de quitter le territoire français, sans délai de départ volontaire à destination de son pays d'origine et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par un arrêté du même jour, le préfet de l'Hérault a placé M. A B en rétention administrative. Par la présente requête, M. A B, qui a été maintenu en rétention administrative par ordonnance du juge des libertés et de la détention, demande l'annulation de cet arrêté en tant qu'il l'oblige à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire à destination de son pays d'origine et lui fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". En l'espèce, en raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

3. L'arrêté attaqué est signé, pour le préfet de l'Hérault, par Mme D C. Par un arrêté du 5 décembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, accessible tant au juge qu'aux parties sur le site internet de la préfecture, le préfet de l'Hérault a donné délégation à Mme D C, cheffe de la section éloignement, aux fins de signer notamment les décisions contenues dans l'arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

4. Il ne ressort ni des termes de l'arrêté ni des pièces du dossier que le préfet, qui a énoncé pour chacune des décisions, les considérations de droit et de fait sur lesquels il s'est fondé, n'aurait pas procédé à un examen réel et complet de la situation du requérant, même s'il n'a pas fait état dans son arrêté de l'activité artistique évoquée lors de son audition et s'il a mentionné, à tort, que l'intéressé n'avait pas donné le nom de sa compagne alors qu'il a seulement indiqué ne pas connaître son adresse. Les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et de défaut d'examen réel de sa situation doivent par suite être écartés.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants:/ 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ;/ () ". Il est constant que M. A B ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et qu'il n'est pas titulaire d'un titre de séjour, n'en n'ayant pas sollicité un. Ainsi, le préfet de l'Hérault pouvait légalement l'obliger à quitter le territoire français.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° - Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° - Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

7. M. A B soutient qu'il a installé le centre de sa vie privée et familiale en France et fait valoir la durée de son séjour en France, l'existence d'une vie commune avec sa compagne et ses activités artistiques reconnues. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. A B n'apporte aucun élément de nature à établir tant la date de son arrivée que la réalité d'un séjour continu depuis celle-ci. Il produit en outre une simple attestation d'hébergement établie par sa compagne et des copies de factures d'électricité, qui ne permettent pas d'établir l'antériorité de leur relation. Les éléments apportés quant à son activité artistique et à sa présence sur plusieurs réseaux sociaux, sont par ailleurs relativement récents. Dans ces conditions, et alors que M. A B, qui ne conteste pas avoir utilisé à plusieurs reprises de fausses identités lors de contrôles et qui n'a jamais tenté de régulariser sa situation, n'est pas isolé dans son pays d'origine où vivent plusieurs membres de sa famille, le préfet n'a pas, en l'obligeant à quitter le territoire français, porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard du but poursuivi par la mesure d'éloignement. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et pour les mêmes motifs, celui de l'erreur manifeste d'appréciation qui aurait été commise par le préfet doivent par suite être écartés.

8. Dès lors que M. A B n'a pas fait l'objet d'une décision de refus de séjour, le moyen, invoqué par la voie de l'exception, tiré de l'illégalité de la décision de refus de séjour est inopérant et doit être écarté.

9. Les moyens tirés de la méconnaissance du droit à être entendu et de l'erreur de droit invoqués dans la requête ne sont assortis d'aucune précision. Ils n'ont pas été repris dans les écritures complémentaires ni à l'audience. Ils ne peuvent par suite qu'être écartés.

En ce qui concerne le délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 du même code dispose : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants :/ 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour/ () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () ".

11. Pour refuser d'accorder à M. A B un délai de départ volontaire, le préfet de l'Hérault s'est fondé, en application du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des 1°, 4° et 8° de l'article L. 612-3 du même code, sur les circonstances qu'il ne justifiait pas d'une entrée régulière sur le territoire français et qu'il n'avait pas sollicité de titre de séjour, qu'il avait déclaré son intention de ne pas se conformer à la décision d'obligation de quitter le territoire français et qu'il n'avait pas de document de voyage et avait utilisé plusieurs identités, et que dans ces conditions, il existait un risque que le requérant se soustrait à l'obligation de quitter le territoire français décidée à son encontre. En se bornant à faire valoir son intégration et son activité d'influenceur, le requérant ne conteste pas utilement la réalité de ces motifs. Par suite, dès lors que le préfet n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire, le moyen invoqué doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. Les moyens tirés de la méconnaissance des articles 3 et 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales invoqués à l'encontre de cette décision dans la requête ne sont assortis d'aucune précision. Ils n'ont pas été repris dans les écritures complémentaires ni à l'audience. Ils ne peuvent par suite qu'être écartés.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public.". Selon l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français.()".

14. M. A B, qui n'a pas bénéficié d'un délai de départ, ne justifie pas par l'évocation de ses activités professionnelles et de leur reconnaissance, de circonstances humanitaires qui feraient obstacle à une interdiction de retour sur le territoire français. Toutefois, il est constant que M. A B n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement. Les mises en cause de M. A B sur lesquelles le préfet s'est fondé pour estimer qu'il était défavorablement connu des services de police sont anciennes et le requérant soutient sans être contredit qu'elles n'ont donné lieu à aucune poursuite ni condamnation, ce que le préfet, qui n'a pas défendu, n'alléguait d'ailleurs pas. Dans ces conditions, la seule circonstance qu'il ait été placé en garde à vue, le 13 juin 2014 ne suffit pas à établir que son comportement représenterait une menace à l'ordre public. Dans ces conditions, compte tenu de l'ensemble des éléments de sa situation personnelle et professionnelle mentionnés au point 7, ainsi que l'existence d'un contrat de production en cours, la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et doit, pour ce motif, être annulée.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. A B est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 14 juin 2024 en tant qu'il prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Le présent jugement qui annule uniquement l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans n'implique pas que le préfet procède au réexamen de la situation du requérant. Dans ces conditions, ses conclusions présentées à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais du litige :

17. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions du requérant, présentées, en tout état de cause, sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : M. E A B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 14 juin 2024 du préfet de l'Hérault est annulé en tant qu'il édicte une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E A B, au préfet de l'Hérault et à Me Quintard.

Lu en audience publique le 18 juin 2024.

La magistrate désignée,

M. CouégnatLe greffier,

D. Martinier

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 20 juin 2024

Le greffier,

D. Martinier

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