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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2403863

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2403863

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2403863
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantBOURRET MENDEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 juillet 2024, M. C A, représenté par Me Bourret-Mendel, demande au tribunal :

1°) son admission à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 7 juillet 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans et a fixé le pays à destination duquel il pourra, le cas échéant, être reconduit d'office ;

3°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur la décision d'éloignement :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît son droit d'être entendu ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation car son état de santé n'a pas été pris en compte ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales car il a deux enfants sur le territoire français ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- elle méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales car il a des difficultés à accéder à un traitement approprié à son état de santé dans son pays d'origine ;

Sur l'interdiction de retour :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est irrégulière par voie de conséquence de l'irrégularité entachant la décision d'éloignement.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 juillet 2024 le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Lesimple, première conseillère, dans les fonctions de magistrate chargée du contentieux des mesures d'éloignement.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lesimple, magistrate désignée,

- les observations de Me Bourret-Mendel, représentant M. A ;

- et celles de M. A, assisté de M. D, interprète.

Considérant ce qui suit :

1. Par arrêté du 7 juillet 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé à l'encontre de M. A, ressortissant marocain né en 1979, une obligation de quitter le territoire français sans délai, assortie d'une interdiction de retour sur le territoire d'une durée de trois ans et a fixé le pays à destination duquel il pourra, le cas échéant, être reconduit d'office. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la présente requête, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur la compétence du signataire de l'arrêté :

4. L'arrêté attaqué est signé, pour le préfet des Bouches-du-Rhône, par le sous-préfet de permanence, M. B E. Par un arrêté du 10 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, versé aux débats, le préfet des Bouches-du-Rhône a donné délégation à M. E, sous-préfet, directeur de cabinet du préfet des Bouches-du-Rhône, aux fins de signer notamment les décisions contenues dans l'arrêté contesté lorsqu'il est de permanence. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

Sur la décision d'éloignement :

5. A titre liminaire, la décision en litige se fonde sur les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en vertu desquelles : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

6. En premier lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1° Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2° Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; - le droit d'accès de toute personne au dossier qui la concerne, dans le respect des intérêts légitimes de la confidentialité et du secret professionnel et des affaires ; - l'obligation pour l'administration de motiver ses décisions () ".

7. Le droit d'être entendu, qui relève des droits de la défense figurant au nombre des principes généraux du droit de l'Union européenne, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision d'éloignement, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. En outre, selon la jurisprudence de la Cour de justice de 1'Union européenne C-383/13 PPU du 10 septembre 2013, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

8. Il ressort des pièces du dossier, notamment du procès-verbal d'audition de M. A établi le 6 juillet 2024 par un officier de police judiciaire, que l'intéressé a bénéficié d'un entretien au cours duquel il a pu présenter des observations sur sa situation personnelle, familiale, professionnelle ainsi que sur les conditions de son entrée et de son séjour en France. L'intéressé a notamment été invité à présenter des observations sur la possibilité que soit prise à son encontre une décision d'éloignement. En tout état de cause, l'intéressé ne fait état d'aucune information complémentaire qu'il aurait à cette occasion fournie et qui aurait pu avoir une influence sur le sens de la décision rendue. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier et il n'est d'ailleurs pas allégué par M. A, ni qu'il aurait sollicité en vain un entretien auprès des services préfectoraux, ni qu'il aurait été empêché de présenter spontanément des observations avant que ne soit pris l'arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

9. En deuxième lieu, le préfet a développé les considérations de droit et de faits qui fondent le sens de sa décision, permettant au requérant d'utilement la contester. Notamment, alors que le requérant fait valoir son état de santé, le préfet des Bouches-du-Rhône a apprécié cette circonstance et bien que l'office français de l'immigration et de l'intégration ait rendu, le 2 août 2023, un avis favorable à des soins, il a estimé que la durée de ces soins était limitée à six mois et que M. A n'avait pas, depuis, sollicité la délivrance d'un titre de séjour en sa qualité d'étranger malade. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision, susceptible de révéler un défaut d'examen de sa situation, doit donc être écarté.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit () ".

11. Ainsi que M. A l'a fait valoir lors de son audition le 6 juillet 2024, il est victime de crises d'épilepsie et il justifie de la découverte, en juillet 2022, d'une malformation artério-veineuse symptomatique, à l'origine de malaises impliquant notamment des pertes de connaissance. Toutefois, alors qu'un certificat médical de mai 2023 fait état d'explorations en cours et que M. A se prévaut d'une consultation en neurochirurgie en août 2023, aucun élément médical postérieur à cette date permettrait d'établir la gravité de son état de santé ou la nécessité du suivi de soins en France alors même que le requérant n'a pas sollicité son admission au séjour en qualité d'étranger malade. Si ce dernier soutient à l'audience que le défaut de document d'identité l'aurait empêché de formuler une telle demande, il n'apporte aucun élément au soutien de ses allégations alors qu'il a déclaré, lors de son entretien le 6 juillet 2024, que son passeport était chez sa sœur, cette dernière résidant en France. Dans ces conditions, c'est sans méconnaitre les dispositions précitées ni commettre d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation que le préfet a pu prendre la décision d'éloignement en litige.

12. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. M. A, qui déclare être entré en France il y a neuf ans ne l'établit pas alors qu'il ne conteste pas ne pas avoir sollicité de titre de séjour et avoir fait l'objet de quatre précédentes décisions d'éloignement en octobre 2019, en novembre 2020, en 2022 et en juin 2023, ces deux dernières décisions étant assorties d'une interdiction de retour de deux ans puis de trois ans. Par ailleurs, s'il a été en concubinage avec une ressortissante française, avec laquelle il a eu un enfant, désormais âgé de quatre ans, il ressort des pièces du dossier qu'il a été condamné le 18 février 2022 à une peine d'emprisonnement de deux ans pour des violences commises sur cet enfant de décembre 2021 au 3 janvier 2022. S'agissant du second enfant du couple, M. A a déclaré ne pas l'avoir reconnu, celui-ci étant né alors qu'il était incarcéré. Dans ces conditions, si l'intéressé fait état d'une cellule familiale sur le territoire français, il n'établit pas l'existence d'une relation stable et durable, alors que la mère de ses enfants fait état d'une séparation ancienne, ni l'exercice de l'autorité parentale sur ses enfants ou, à tout le moins, une participation à leur éducation et leur entretien. Par ailleurs, bien que des membres de la fratrie de M. A soient présents en France, il n'est pas isolé au Maroc, où réside sa mère et où il a vécu la majeure partie de sa vie. Dès lors, c'est sans méconnaître les stipulations précitées que le préfet a pu prendre à son encontre une décision d'éloignement.

14. Les conclusions de M. A tendant à l'annulation de la décision d'éloignement doivent être rejetées.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

15. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

16. Si le requérant fait valoir que l'absence de soins appropriés à son état de santé dans son pays d'origine l'expose à subir des traitements inhumains ou dégradants, contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il résulte des éléments développés au point 11 du présent jugement qu'il n'établit pas la gravité de son état de santé ou la nécessité de suivre des soins en France alors même qu'il n'a pas sollicité de titre de séjour en sa qualité d'étranger malade. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

17. Les conclusions de M. A tendant à l'annulation de la décision fixant le pays de destination doivent être rejetées.

Sur la décision d'interdiction de retour :

18. M. A n'établit pas l'irrégularité de la décision d'éloignement prise à son encontre et il ne peut donc s'en prévaloir au soutien de conclusions tendant à l'annulation de la décision d'interdiction de retour. Ses conclusions dirigées contre cette décision doivent donc être rejetées.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône du 7 juillet 2024 présentées par M. A doivent être rejetées. Par voie de conséquence, il y a lieu de rejeter ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des frais du litige.

DECIDE

Article 1er : M. A est admis au bénéficie de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête présentée par M. A est rejeté.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à M. C A, au préfet des Bouches-du-Rhône et à Me Bourret-Mendel.

Décision rendue par publique par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.

La magistrate désignée,

A. Lesimple

Le greffier,

D. Martinier

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier le 12 juillet 2024.

Le greffier,

D. Martinier

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