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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2407220

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2407220

lundi 23 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2407220
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantAKEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 16 et le 19 décembre 2024, M. A D demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 décembre 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a pris une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son avocat en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve d'une renonciation expresse à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- le signataire de la décision portant obligation de quitter le territoire français est incompétent ;

- les décisions attaquées ne sont pas motivées ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen préalable, réel et sérieux de sa situation avant de prendre l'obligation de quitter le territoire ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur de droit en méconnaissance de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il doit bénéficier d'un titre de séjour en tant que parent d'enfants français délivré de plein droit ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation eu égard aux conséquences de la décision sur sa situation ;

- la décision portant absence de délai de départ volontaire est illégale par la voie de l'exception étant fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire qui est illégale ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen préalable, réel et sérieux de sa situation avant de prendre la décision portant absence de délai de départ volontaire ;

- la décision portant absence de délai de départ volontaire est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il a des garanties de représentation et qu'il ne présente pas une menace pour l'ordre public ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'illégalité par la voie de l'exception, étant fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen préalable, réel et sérieux de sa situation avant de prendre la décision portant interdiction de retour sur le territoire ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'une erreur d'appréciation quant aux circonstances humanitaires ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 décembre 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Doumergue, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 23 décembre 2024 :

- le rapport de Mme Doumergue ;

- les observations de Me Akel, représentant M. D qui reprend les conclusions et les moyens développés dans la requête et précise que son ex-femme refuse de lui envoyer les documents relatifs à ses enfants et qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public dans le cadre de l'interdiction de retour sur le territoire français ;

- et les observations de M. D, assisté de Mme E, interprète, qui dit souhaiter rester en France pour voir ses enfants et travailler.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien né le 5 juillet 1972, a été interpellé le 14 décembre 2024 en situation irrégulière. Par un arrêté du 15 décembre 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a pris une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par la présente requête, M. D demande l'annulation de cet arrêté du 15 décembre 2024.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, l'arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône a été signé par Mme B C, cheffe de la section éloignement du bureau de l'éloignement, du contentieux et de l'asile à la direction des migrations, de l'intégration et de la nationalité à la préfecture des Bouches-du-Rhône, qui bénéficiait à cet effet d'une délégation de signature accordée par arrêté du préfet du 22 octobre 2024, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture des Bouches-du-Rhône du même jour. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire, qui manque en fait, doit être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté contesté vise les textes dont il est fait application et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. D, sur lesquelles le préfet des Bouches-du-Rhône s'est fondé. Il comporte donc l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la mesure d'éloignement et a permis au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le préfet, qui n'était pas tenu d'énoncer l'ensemble des éléments relatifs à la situation du requérant dont il pouvait avoir connaissance, a suffisamment motivé la mesure d'éloignement. Il ne ressort ni des motifs de l'arrêté attaqué ni des autres pièces du dossier que le préfet des Bouches-du-Rhône n'aurait pas procédé, au regard des éléments portés à sa connaissance, à un examen sérieux, particulier et approfondi de la situation du requérant avant de prendre à son encontre les décisions contestées. Dans ces conditions, les moyens tirés du défaut de motivation de l'arrêté attaqué et du défaut d'examen de sa situation doivent être écartés.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit ". Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. D, qui a déclaré dans son procès-verbal d'audition être célibataire et sans enfant et qui n'a produit aucune pièce relative à sa situation familiale, aurait dû se voir délivrer de plein droit un titre de séjour en qualité de parent d'enfants français. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Par ailleurs, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

8. Si M. D soutient à l'appui de sa requête qu'il serait père d'enfants français, il n'a produit aucun document permettant d'établir sa situation privée et familiale en France alors qu'il a par ailleurs déclaré être célibataire, sans enfant et sans domicile fixe. Dès lors, le préfet des Bouches-du-Rhône, qui n'a méconnu ni l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, n'a pas davantage entaché la décision attaquée d'erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle, familiale et professionnelle du requérant.

9. En cinquième lieu, compte-tenu de ce qui précède, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas entachée d'illégalité. Dès lors, l'exception d'illégalité invoquée de ladite décision à l'encontre de la décision portant absence de délai de départ volontaire doit être écartée.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts (), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

11. Il ressort des pièces du dossier que, par un arrêté du 11 février 2020, le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté la demande d'asile présentée par M. D et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Ainsi, M. D ayant déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et au surplus n'étant pas titulaire d'un passeport en cours de validité ou d'une adresse effective et permanente en France, il se trouvait dans une situation où le préfet pouvait sans commettre d'erreur d'appréciation l'obliger à quitter le territoire français sans lui accorder de délai de départ volontaire. Par suite, le moyen doit être écarté.

12. En septième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

13. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, il lui appartient d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612 10 du code précité. A cet égard, si, après prise en compte de chacun de ces quatre critères, le préfet ne retient pas certains éléments correspondant à l'un ou certains d'entre eux au nombre des motifs de sa décision, il n'est pas tenu, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

14. La décision attaquée portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans cite les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il est fait application et comporte une motivation circonstanciée mentionnant notamment l'absence d'attache et d'insertion sur le territoire français de l'intéressé et l'absence d'exécution d'une précédente mesure d'éloignement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

15. En dernier lieu, le préfet des Bouches-du-Rhône ayant refusé d'accorder un délai de départ volontaire, il lui appartenait, en l'absence de circonstances humanitaires particulières, de prononcer une interdiction de retour à l'encontre de M. D. Il ressort des déclarations de l'intéressé dans son procès-verbal d'audition que celui-ci n'a pas d'attache familiale en France et travaille irrégulièrement. Par ailleurs M. D n'a jamais fait état ni lors de son audition, ni dans ses écritures ou lors de l'audience de circonstances humanitaires. S'il soutient être entré en France en 2017, il ne l'établit pas et il est constant qu'il a déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 11 février 2020. Il en résulte qu'à supposer que M. D ne représente pas une menace pour l'ordre public, circonstance inopérante dès lors que le préfet ne s'est pas fondé sur une telle menace pour prendre sa décision, ces éléments permettaient au préfet de prendre légalement une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, qui n'est pas disproportionnée.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. D tendant à l'annulation de l'arrêté du 15 décembre 2024 du préfet des Bouches-du-Rhône doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à M. D la somme qu'il réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, au préfet des Bouches-du-Rhône et à Me Akel.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 23 décembre 2024.

La magistrate désignée,

C. DoumergueLa greffière,

C. Touzet La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 23 décembre 2024.

La greffière,

C. Touzet

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