Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 août et 12 décembre 2025, Mme A... B..., représentée par Me Lafont, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 5 août 2025 par lequel le préfet de l’Hérault l’a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an ;
2°) d’enjoindre au préfet de l’Hérault de réexaminer sa situation et dans l’attente de lui délivrer un titre de séjour « vie privée et familiale » dans un délai de huit jours ou à défaut une autorisation provisoire de séjour ou un récépissé l’autorisant à travailler.
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée
- elle est entaché d’erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle et de sa vie privée et familiale ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est illégale en raison de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire elle-même.
Par un mémoire en défense enregistré le 19 décembre 2025, le préfet de l’Hérault conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Mme B... a obtenu l’aide juridictionnelle totale par décision du 18 novembre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus, au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Crampe, rapporteure,
- les observations de Me Lafont, représentant Mme B....
Considérant ce qui suit :
Mme A... B..., ressortissante arménienne née le 7 janvier 1992, a déclaré être entrée en France en 2017 munie d’un visa. Sa demande d’asile a fait l’objet d’un rejet définitif le 9 février 2018, et une obligation de quitter le territoire français a été prise à son encontre, le 13 août 2018, dont la légalité a été confirmée par le tribunal de céans le 10 octobre 2018. Sa demande de réexamen de sa demande d’asile a été rejetée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides par une décision notifiée le 25 novembre 2020. Elle a présenté une demande de titre de séjour, que le préfet de l’Hérault a rejeté le 11 janvier 2021 par un arrêté lui faisant en conséquence obligation de quitter le territoire français, réputé notifié le 15 janvier 2021. Mme B... indique être alors retournée en Arménie, puis être revenue en France en 2022 sous couvert d’un visa Schengen délivré par la Grèce, valable jusqu’au 18 octobre 2022. Par sa requête, elle demande au tribunal d’annuler l’arrêté du 5 août 2025 par lequel le préfet de l’Hérault l’a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d’une durée d’un an.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
Aux termes de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ». L’article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales stipule : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. (...) ». Pour l’application de ces stipulations et dispositions, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.
Il ressort des pièces du dossier que Mme B... a vécu sur le territoire français à partir de 2017 et n’est retournée que brièvement en Arménie entre 2021 et 2022. Disposant d’une adresse commune en France avec son mari, avec lequel elle est en instance de divorce, elle entretient une relation sentimentale avec un ressortissant français, lequel en atteste, depuis octobre 2023. Sa fille de six ans, née en France, y est scolarisée et n’a vécu que quelques mois en Arménie. Parlant parfaitement le français, Mme B... justifie, par des attestations nombreuses et circonstanciées, tant d’une intégration avérée, par le travail, que de liens intenses, nombreux, sincères et stables noués depuis 2017 au sein de la société française. Ainsi, dans les circonstances très particulières de l’espèce, la décision par laquelle le préfet de l’Hérault a décidé d’éloigner Mme B... est entachée d’erreur manifeste d’appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de la requérante.
Il résulte de ce qui précède qu’il y a lieu d’annuler la décision du 5 août 2025 par lequel le préfet de l’Hérault a obligé Mme B... à quitter le territoire français sans délai de même, par voie de conséquence, que les décisions fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
Aux termes de l’article L. 911-1 du code de justice administrative : « Lorsque sa décision implique nécessairement qu’une personne morale de droit public (…) prenne une mesure d’exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d’un délai d’exécution. ». Et aux termes de l’article L. 614-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ».
Compte tenu de ses motifs, le présent jugement implique la délivrance à Mme B... d’un titre de séjour au titre de sa vie privée et familiale. Il y a lieu en conséquence, d’enjoindre à la préfète de l’Hérault de procéder à cette délivrance dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l’attente, de lui délivrer sous huit jours une autorisation provisoire de séjour.
Sur les frais liés au litige :
Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions de Mme B... présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1 : L’arrêté du préfet de l’Hérault du 5 août 2025 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an édicté à l’encontre de Mme B... est annulé.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l’Hérault de délivrer à Mme B... un titre de séjour « vie privée et familiale » dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement et dans l’attente, de la munir d’une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B... et à la préfète de l’Hérault.
Délibéré après l'audience du 14 janvier 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Quemener, présidente,
Mme Crampe, première conseillère,
M. Didierlaurent, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 mars 2026.
La rapporteure
S. Crampe
La présidente,
V. Quemener
La greffière,
C. Touzet
La République mande et ordonne à la préfète de l’Hérault en ce qui la concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Montpellier, le 5 mars 2026.
La greffière,
C. Touzet