Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 26 août 2025, 19 décembre 2025 et 5 janvier 2026, Mme B... A..., représentée par Me Ruffel, demande au tribunal :
d’annuler l’arrêté du 1er avril 2025 par lequel le préfet de l’Hérault a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois mois, ainsi que la décision implicite de rejet de son recours gracieux ;
d’enjoindre à la préfète de l’Hérault de lui délivrer un titre de séjour « étudiant » sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la décision à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande de titre de séjour dans un délai de deux mois à compter de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros à verser à Me Ruffel en application des dispositions des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991, ce règlement emportant renonciation à l’indemnité versée au titre de l’aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
- les décisions portant refus de séjour et interdiction de quitter le territoire français sont insuffisamment motivées ;
- elles ont été prises au terme d’une procédure irrégulière en l’absence de saisine de la commission du titre de séjour ;
- elles sont entachées d’une erreur de droit en tant que le préfet n’a pas procédé à un examen réel et sérieux de sa situation ;
- elles sont entachées d’une erreur manifeste d’appréciation de son parcours universitaire ;
- elles portent une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, en méconnaissance de l’article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et de l’article 6-5 de l’accord franco-algérien ;
- elles ont été prises en méconnaissance du titre III de l’accord franco-algérien dès lors qu’elle était titulaire d’un document de circulation pour étranger mineur qui équivaut à un visa long séjour ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est dépourvue de base légale ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation dès lors que rien dans son comportement ou son parcours n’est de nature à la justifier ;
- la décision accordant un délai de départ volontaire de trente jours est dépourvue de base légale ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation dès lors qu’elle fait obstacle à ce qu’elle puisse passer ses examens de fin d’année universitaire ;
- la décision implicite de rejet de son recours gracieux est entachée des mêmes illégalités que les décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français.
Par un mémoire enregistré le 10 décembre 2025, le préfet de l’Hérault conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Mme A... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 18 juillet 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Quéméner, rapporteure ;
- et les observations de Me Ruffel, représentant Mme A....
Une note en délibéré présentée pour M. A..., non communiquée, a été enregistrée le 14 janvier 2026.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A..., ressortissante algérienne née en France le 20 janvier 2002, demande au tribunal d’annuler l’arrêté du 1er avril 2025 par lequel le préfet de l’Hérault a refusé de lui délivrer un titre de séjour « vie privée et familiale », l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois mois, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
2. Il est toujours loisible à la personne intéressée, sauf à ce que des dispositions spéciales en disposent autrement, de former à l’encontre d’une décision administrative un recours gracieux devant l’auteur de cet acte et de ne former un recours contentieux que lorsque le recours gracieux a été rejeté. L’exercice du recours gracieux n’ayant d’autre objet que d’inviter l’auteur de la décision à reconsidérer sa position, un recours contentieux consécutif au rejet d’un recours gracieux doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours gracieux dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l’autorité administrative.
3. Dès lors que la requête tend à l’annulation de l’arrêté du préfet de l’Hérault du 1er avril 2025, les moyens invoqués à l’appui des conclusions que la requérante formule au surplus à l’encontre de la décision implicite de rejet de son recours gracieux, qui doivent être regardées comme dirigées contre la décision initiale, ne peuvent qu’être écartés comme inopérants.
4. Aux termes de l’article 6 de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : « Le certificat de résidence d’un an portant la mention « vie privée et familiale » est délivré de plein droit : (…) 5) au ressortissant algérien, qui n’entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d’autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus. ». Aux termes de l’article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. ». Pour l’application de ces stipulations, l’étranger, qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France, doit apporter toute justification permettant d’apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu’il a conservés dans son pays d’origine.
5. Il ressort des pièces du dossier que Mme A... est née en France en 2002 et y a vécu jusqu’en 2007, date à laquelle elle aurait suivi ses parents de retour en Algérie, avant de revenir sur le territoire français en 2019, sous couvert d’un document de circulation pour étranger mineur, pour y poursuivre sa scolarité et suivre ensuite des études supérieures à l’université de Montpellier. Elle soutient en outre que depuis cinquante ans sa famille est présente en France, où résident sa mère, qui dispose d’un certificat de résidence de dix ans, sa sœur née en 2015, ainsi que ses grands-parents, dont l’un est de nationalité française et l’autre titulaire d’un certificat de résidence valable dix ans. Elle soutient au surplus qu’elle apporte une aide à sa mère, qui est en situation de handicap, en l’assistant dans ses déplacements, dans la gestion administrative et auprès de sa petite sœur, et qu’elle apporte également un soutien à son grand-père. Ainsi, alors même qu’enfant, elle aurait passé une grande partie de sa vie en Algérie auprès de son père, il ressort des pièces du dossier qu’elle n’a jamais cessé d’entretenir des liens d’une intensité et d’une stabilité particulière avec les membres de sa famille présents en France. L’ensemble de ces éléments suffit à établir que le centre des intérêts privés et familiaux de Mme. A... est établi en France. Dans ces conditions, alors même que Mme A... est célibataire et sans charge de famille, les décisions par lesquelles le préfet de l’Hérault a refusé de lui délivrer un titre de séjour et lui a fait obligation à de quitter le territoire français ont porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux motifs et aux buts en vue desquels ces décisions ont été prises, et ont ainsi méconnu les stipulations précitées.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les décisions du 13 février 2025 par lesquelles le préfet de l’Hérault a refusé d’admettre Mme A... au séjour et l’a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours doivent être annulée, de même par voie de conséquence que celles fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français.
Sur les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte :
7. Eu égard aux motifs d’annulation, l’exécution du présent jugement implique, sous réserve d’un changement dans la situation de fait ou de droit de Mme A..., que la préfète de l’Hérault lui délivre un titre de séjour mention « vie privée et familiale ». Il y a lieu en conséquence, de lui enjoindre sur le fondement des dispositions de l’article L. 911-1 du code de justice administrative, de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu’il y ait lieu d’assortir cette injonction de l’astreinte réclamée par la requérante.
Sur les frais liés au litige :
8. Mme A... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve que Me Ruffel renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État, de mettre à la charge de l’Etat le versement à ce dernier de la somme de 1 200 euros.
DECIDE :
Article 1er : L’arrêté du préfet de l’Hérault en date du 1er avril 2025 est annulé.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l’Hérault de délivrer à Mme A... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale », dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’Etat versera à Me Ruffel, avocat de Mme A..., la somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A..., à la préfète de l’Hérault et à Me Ruffel.
Délibéré à l’issue de l’audience du 14 janvier 2026, à laquelle siégeaient :
M. Valérie Quéméner, présidente,
Mme Sophie Crampe, première conseillère,
M. Nicolas Huchot, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mars 2026.
La présidente-rapporteure,
V. Quéméner
Le greffier,
D. Martinier
L’assesseure la plus ancienne,
S. Crampe
La République mande et ordonne à la préfète de l’Hérault en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Montpellier, le 16 mars 2026,
Le greffier,
D. Martinier