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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-1905380

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-1905380

vendredi 28 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-1905380
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS COUDRAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 29 octobre 2019, le 4 avril 2022 et le 6 mars 2023, M. C D, représenté par Me Guillois, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision n° 2019-038 du 18 juin 2019 et la décision du 13 septembre 2019 par lesquelles le directeur de l'établissement public médico-social (EPMS) Belna a prononcé son licenciement, a rejeté son recours gracieux et sa demande indemnitaire préalable ;

2°) de condamner l'EPMS Belna à lui verser une somme de 31 722,32 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'EPMS Belna la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sur les conclusions à fin d'annulation :

- s'agissant de la légalité externe :

- la décision a été rendue à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors que la commission consultative paritaire n'a pas été informé des motifs qui ont conduit le directeur de l'EPMS à ne pas suivre sa proposition de sanction et que la procédure d'enquête administrative a été engagée sur le seul fondement d'une lettre anonyme ;

- la décision du 18 juin 2019 est insuffisamment motivée ;

- s'agissant de la légalité interne :

- les faits sont prescrits ;

- la décision est entachée d'une inexactitude matérielle des faits ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation et prononce une sanction disproportionnée ;

- sur les conclusions indemnitaires :

- l'illégalité de la décision est à l'origine des préjudices suivants : une perte de revenu de 11 722,32 euros ; un préjudice lié aux modifications de ses conditions d'emploi et de travail d'un montant de 10 000 euros ; préjudice moral : 10 000 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 16 novembre 2021, le 13 avril 2022 et le 29 juin 2023, l'EPMS Belna, représenté par la SELARL Coudray, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de M. D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- les moyens invoqués sont infondés ;

- la réalité des préjudices allégués n'est pas démontrée.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le décret n° 91-155 du 6 février 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Dayon,

- les conclusions de M. Met, rapporteur public,

- les observations de Me Guillois, représentant M. D, et celles de Me Emelien, représentant l'EPSM Belna.

Considérant ce qui suit :

1. M. D exerce les fonctions de chef d'équipe de production au sein de l'EPMS Belna dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée depuis le 1er janvier 2002. Le 5 mars 2019, il a fait l'objet d'une décision de suspension. Le 15 mars 2019, il a été informé de l'engagement d'une procédure disciplinaire. A la suite de l'avis du conseil de discipline du 7 mai 2019, le directeur de l'EPMS Belna a prononcé son licenciement sans préavis ni indemnité. Par un courrier du 26 juillet 2019, M. D a présenté auprès du directeur du l'EPMS Belna un recours gracieux et une demande indemnitaire préalable. Par une décision du 13 septembre 2019, le directeur de l'EPMS Belna a rejeté ces demandes. Par la présente requête, M. D demande au tribunal d'annuler la décision du 7 mai 2019 et de condamner l'EPMS Belna à l'indemniser au titre de l'illégalité fautive de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le cadre juridique :

2. Aux termes de l'article 25 de la loi du 13 juillet 1983 relative aux droits et obligations des fonctionnaires, dans sa rédaction applicable au litige : " Le fonctionnaire exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité. ". Aux termes de l'article 39-2 du décret du 6 février 1991 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels des établissements mentionnés à l'article 2 de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 modifiée portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière : " Tout manquement au respect des obligations auxquelles sont assujettis les agents publics, commis par un agent contractuel dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions, est constitutif d'une faute l'exposant à une sanction disciplinaire, sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par le code pénal. ". Aux termes de l'article 39 du décret du 6 février 1991 précité : " Les sanctions disciplinaires susceptibles d'être appliquées aux agents contractuels sont les suivantes : 1° L'avertissement ; 2° Le blâme ; 3° L'exclusion temporaire des fonctions avec retenue de traitement pour une durée maximale de six mois pour les agents recrutés pour une période déterminée et d'un an pour les agents sous contrat à durée indéterminée. 4° Le licenciement, sans préavis ni indemnité de licenciement. ". Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

En ce qui concerne l'exactitude matérielle des faits :

3. En premier lieu, M. D soutient que la décision est entachée d'une inexactitude matérielle des faits au motif que les faits de vol de carburant et de matériaux ne sont pas établis. D'une part, il ressort des pièces du dossier que l'EPMS Belna a été informé par une lettre anonyme reçue le 21 janvier 2019 de ce que M. D récupérerait de l'essence et des matériaux appartenant à l'établissement pour sa propre consommation. A la suite de la réception de ce courrier, une enquête interne a été engagée à l'occasion de laquelle ont été réalisés des entretiens avec les agents de l'établissement. Il ressort des pièces du dossier que les agents ont fait valoir au cours de ces entretiens que M. D volait de manière régulière du gazole depuis un an et demi ainsi que du matériel de construction Il ressort toutefois des pièces du dossier que si les agents font état de ce que M. D procédait au remplissage d'un bidon d'une quantité de 20 litres en gazole, aucun agent n'a été témoin direct de l'utilisation de ce carburant par le camping-car de M. D. En outre, celui-ci produit des factures attestant de l'acquisition au cours de la période considérée de carburant pour l'usage personnel de son camping-car et il n'est pas démontré que les factures de carburant de l'EPMS aient évolué à la suite de l'arrêt des acquisitions de gazole par l'établissement. A ce titre, il ressort également des pièces du dossier que la mini pelle de l'EPSM Belna disposait d'un moteur à combustion de type diesel, de sorte qu'il pouvait être utilisé avec du carburant gazole mais également, ainsi que le pratiquait les services de l'établissement habituellement, du fioul. Dans ces conditions, il y a lieu de considérer que les faits de vol de carburant ne sont pas établis.

4. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée se fonde sur la circonstance que M. D aurait volé du matériel divers, notamment des matériaux ainsi que des outils de chantier. Il ressort des pièces du dossier que lors de la perquisition réalisée par la gendarmerie au domicile de M. D le 18 juin 2019, des matériaux susceptibles d'appartenir à l'EPSM ont été retrouvés et identifiés par les agents de l'établissement. Il ressort toutefois des pièces du dossier que si certains matériaux ont été reconnus par les agents, l'EPSM Belna, qui ne disposait pas d'un protocole établi quant à l'usage des rebuts, ne produit aucun relevé détaillé permettant d'identifier avec certitude les biens soustraits frauduleusement par M. D, notamment les biens qui n'entraient pas dans la catégorie des rebuts. En outre, M. D produit un certain nombre d'attestation relative à l'acquisition des matériaux. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que les outils trouvés chez M. D, s'ils ont pour certains été identifiés par les agents de l'EPSM Belna et restitués par M. D le 21 juin 2019, ils ne correspondent pas aux outils dont le vol avait été déclarés entre 2015 et 2017 et n'ont fait l'objet d'aucun signalement quant à leur disparition. Dans ces conditions, en dépit de la circonstance tirée de ce que M. D avait emprunté ces outils malgré l'absence de protocole formel régissant les modalités d'emprunt par les agents du matériel de l'EPSM, les faits de vol de matériaux divers reprochés à M. D ne sont pas établis.

5. En deuxième lieu, M. D soutient que la décision est entachée d'une inexactitude matérielle des faits pour avoir retenu qu'il avait, " à compter du mois de décembre 2017, réalisé des travaux personnels sur son temps de travail en utilisant le matériel et les matériaux de l'entreprise et en mettant à contribution les membres de son équipe, également sur son temps de travail ". Il ressort des pièces du dossier que si le rapport introductif produit lors de la procédure disciplinaire fait état de ce que plusieurs agents auraient travaillé pour le compte de M. D à son domicile sur leurs heures de travail, pour un volume total de quinze jours environ, ces faits sont seulement corroborés par des témoignages généraux des agents sans élément circonstancié de nature à confirmer ces allégations et d'apprécier la réalité du travail en cause. A ce titre, la circonstance qu'une entreprise collaborant avec l'EPSM Belna ait constaté la présence devant le domicile de M. D du camion ainsi que de la mini pelle n'est pas de nature à démontrer la réalité du travail allégué. Dans ces conditions, en l'absence de pièces permettant d'identifier les circonstances de survenance des travaux invoquées par la décision attaquée, ces faits ne sont pas établis.

6. En troisième lieu, M. D conteste le fait d'avoir " délibérément mis en danger certains travailleurs de son équipe ". Il ressort des pièces du dossier, notamment des témoignages des agents de l'établissement recueilli au cours de la procédure d'enquête interne, de la procédure disciplinaire ainsi que de la procédure pénale, que M. D a lors de l'utilisation de la mini pelle en 2016 et 2017, provoqué des accidents d'une part en ensevelissant M. B dans la terre à hauteur de genoux puis en lui donnant un coup de godet alors qu'il se trouvait dans une tranchée et, d'autre part, en touchant la brouette que transportait M. A. Il ressort néanmoins des pièces du dossier que si certains agents font état, dans leurs témoignages, de ce que ces accidents ont été causés volontairement par M. D, en raison notamment de sa réaction après leur survenance, et que M. D disposait de compétences reconnues dans l'utilisation de la mini pelle, ces circonstances ne sont pas de nature à démontrer le caractère délibéré retenu par l'EPSM pour fonder sa décision. Par suite, les faits de mise en danger délibérée des travailleurs de l'équipe de M. D ne sont pas établis.

7. En dernier lieu, M. D conteste le fait d'avoir " de manière récurrente, porté atteinte à la dignité des travailleurs handicapés et à l'intégrité physique et psychique de certains d'entre eux " et produit des attestations d'anciens collègues faisant état de l'absence de problème de comportement de la part de M. D. Il ressort toutefois des pièces du dossier que les agents sous la supervision de M. D entre les années 2017 et 2019, dont certains sont en situation en handicap, font état dans la procédure administrative et pénale de propos injurieux et d'un comportement dégradant à leur égard. A ce titre, il ressort des pièces du dossier que M. D a fait l'objet en juillet 2017 d'un rappel à l'ordre en raison d'un incident survenu sur un chantier et s'est décrit au cours du conseil de discipline comme " maniaque ". Dans ces conditions, en ayant prononcé de manière répétée des propos désobligeants à l'encontre des équipes de l'établissement, comportant un nombre important de travailleurs handicapés, M. D a méconnu le principe de dignité et porté atteinte à la dignité des agents sous sa responsabilité. Par suite, le moyen doit être écarté en cette branche.

8. Il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 7 que la décision attaquée doit être regardé comme partiellement entachée d'une erreur de fait, seuls les faits tenant à l'atteinte récurrente à la dignité des travailleurs handicapés et à l'intégrité physique et psychique de certains d'entre eux étant établis. Par suite, en prononçant à l'encontre de M. D la sanction du licenciement sans préavis, alors qu'il ressort notamment des pièces du dossier que le conseil de discipline s'était prononcé en faveur d'une sanction d'exclusion temporaire d'une durée de douze mois, le directeur de l'EPSM Belna a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

9. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, la décision du 18 juin 2019 par laquelle le directeur de l'établissement public médico-social (EPMS) Belna a prononcé son licenciement doit être annulée.

Sur les conclusions indemnitaires :

10. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité. Le juge n'est, en revanche, jamais tenu, pour apprécier l'existence ou l'étendue des préjudices qui présentent un lien direct de causalité avec l'illégalité de la sanction, de rechercher la sanction qui aurait pu être légalement prise par l'administration.

11. Ainsi qu'il a été dit au point 9, la décision du 18 juin 2019 par laquelle le directeur de l'établissement public médico-social (EPMS) Belna a prononcé le licenciement de M. D doit être annulée pour un motif de légalité interne, la sanction prononcée étant disproportionnée. L'illégalité de cette décision constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'EPSM Belna.

12. En premier lieu, M. D demande l'indemnisation de la perte de gains professionnels imputable à la faute commise par l'EPSM Belna. Il résulte de l'instruction que M. D a perçu au cours des mois de mai et juin 2019 la somme totale de 3 119,36 euros au sein de l'EPSM Belna, soit une rémunération horaire de 12,09 €. Il résulte également de l'instruction, au regard des bulletins de salaires produits dans le cadre de la présente instance, que M. D a perçu une somme totale de 64 639,35 euros au cours de la période de juin 2019 à janvier 2023 et qu'il aurait perçu au sein de l'EPSM Belna, en l'absence de sanction, la somme de 68 274,40 euros de sorte qu'il a subi un préjudice théorique de 3 635,05 euros. Il résulte toutefois de l'instruction, ainsi qu'il a été dit au point 8, que le comportement de M. D justifiait le prononcé d'une sanction compte tenu de l'atteinte au principe de dignité. Dans ces conditions, le préjudice tiré de la perte de gains professionnels actuels ne présente pas de lien de causalité certain avec l'illégalité fautive de la décision du directeur de l'EPSM Belna. Par suite, il ne sera pas fait droit à cette demande.

13. En deuxième lieu, l'incidence professionnelle a pour objet d'indemniser les préjudices périphériques du dommage touchant à la sphère professionnelle, comme le préjudice subi par la victime en raison de sa dévalorisation sur le marché du travail, de sa perte d'une chance professionnelle ou de l'augmentation de la pénibilité de l'emploi qu'elle occupe imputable au dommage, ou encore au préjudice subi qui a trait à sa nécessité de devoir abandonner la profession qu'elle exerçait avant le dommage au profit d'une autre qu'elle a dû choisir en raison de la survenance de son handicap.

14. Il sera fait une juste appréciation de l'incidence professionnelle et du préjudice moral dont a été victime M. D en raison de sa perte d'une chance professionnelle de poursuive sa carrière au sein de l'EPSM Belna et des contraintes induites par la recherche d'un nouvel emploi en condamnant l'EPSM Belna à lui verser une somme globale de 2 500 euros.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

15. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que l'EPSM Belna procède à la réintégration de M. D et à la reconstitution de sa carrière administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de lui enjoindre d'y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'EPSM Belna la somme de 1 500 euros à verser à M. D au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, ces dispositions font obstacle à ce qu'une quelconque somme soit mise à la charge de M. D, qui n'est pas la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 18 juin 2019 est annulée.

Article 2 : L'EPSM Belna est condamné à verser à M. D la somme de 2 500 euros

Article 3 : L'EPSM Belna versera à M. D la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et à l'établissement public médico-social Belna.

Délibéré après l'audience du 7 juillet 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gosselin, président,

Mme Allex, première conseillère,

M. Dayon, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juillet 2023.

Le rapporteur,

signé

C. Dayon

Le président,

signé

O. Gosselin

La greffière,

signé

E. Fournet

La République mande et ordonne au préfet des Côtes-d'Armor en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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