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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2003502

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2003502

vendredi 7 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2003502
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS LE ROY GOURVENNEC PRIEUR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 août 2020, la société Penn Ar Bed, représentée par Me Jean-Meire, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 26 février 2020 par lequel le maire de la commune de Crozon a retiré le permis de construire délivré le 10 décembre 2019 autorisant l'extension d'une maison, située chemin du fort Kador, avec la création d'une piscine couverte et d'un garage, ensemble la décision rejetant le recours gracieux ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 avril 2020 par lequel le maire de la commune de Crozon a rejeté la demande de permis de construire déposée le 18 octobre 2019 ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Crozon une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la commune a entaché d'erreur de droit l'arrêté du 26 février 2020 retirant le permis de construire et celui du 8 avril 2020 refusant ce permis, en se fondant sur la méconnaissance de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme ;

- l'arrêté du 8 avril 2020 est entaché d'une erreur de droit tirée de l'application du plan local d'urbanisme intercommunal tenant lieu de plan local de l'habitat (PLUi-H) non exécutoire ;

- l'arrêté du 8 avril 2020 se trouve privé de base légale pour être fondé sur le zonage N du PLUi-H qui est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré les 22 mars 2022, la commune de Crozon, représentée par la SELARL Le Roy, Gourvennec, Prieur, demande au tribunal de faire droit à la requête présentée par la société Penn Ar Bed.

Elle fait valoir qu'il y a lieu de faire droit au moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme dès lors que le terrain d'assiette du projet se situe à l'intérieur d'un espace urbanisé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'arrêt de la cour administrative d'appel de Nantes n° 18NT02494 du 29 août 2019 ;

- l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. Vennéguès, rapporteur public,

- et les observations de M. B, représentant la société Pen Ar Bed, et de Me Le Baron, de la SELARL Le Roy, Gourvennec, Prieur, représentant la commune de Crozon.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 10 décembre 2019, le maire de la commune de Crozon a délivré à la SARL Pen Ar Bed un permis de construire pour l'édification d'un garage et d'une piscine couverte d'une surface de plancher de 149 m² sur un terrain cadastré KL n° 657 situé chemin du Fort du Kador sur le territoire de la commune de Crozon, sous réserve de respecter les prescriptions émises par l'architecte des Bâtiments de France. Le 18 décembre 2019, la préfecture du Finistère a demandé au maire de Crozon de retirer ce permis de construire, faisant valoir que le zonage constructible UHc du secteur du terrain d'assiette, prévu par le plan local d'urbanisme, avait été annulé par un arrêt du 29 août 2019 de la cour administrative d'appel de Nantes et que le projet, situé dans la bande littorale de 100 m, en dehors de tout espace urbanisé, ne respectait pas les dispositions de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme. Après mise en œuvre d'une procédure contradictoire, le maire de Crozon a retiré le permis de construire délivré le 10 décembre 2019, par un arrêté du 26 février 2020 en raison de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme. Par un second arrêté du 8 avril 2020, le maire de Crozon a refusé de délivrer le permis de construire en invoquant également le motif tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme et en y ajoutant que le projet créant une surface de plancher de 149 m² ne relevait pas des constructions autorisées sous conditions dans la sous-destination logement au sein de la zone N du plan local d'urbanisme intercommunal tenant lieu de plan local de l'habitat (PLUi-H) approuvé le 17 février 2020. Le recours gracieux présenté par la SARL Penn Ar Bed, le 22 avril 2020, a été rejeté par une décision de la commune du 23 juin 2020. La SARL Penn Ar Bed demande au tribunal d'annuler les arrêtés du 26 février 2020 et du 8 avril 2020 ainsi que la décision du 23 juin 2020.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme :

2. Aux termes de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme : " En dehors des espaces urbanisés, les constructions ou installations sont interdites sur une bande littorale de cent mètres à compter de la limite haute du rivage () ".

3. Il résulte de ces dispositions que ne peuvent déroger à l'interdiction de toute construction sur la bande littorale des cent mètres que les projets réalisés dans des espaces urbanisés, caractérisés par un nombre et une densité significatifs de constructions, à la condition qu'ils n'entraînent pas une densification significative de ces espaces. L'espace à prendre en considération pour déterminer si un projet de construction concerne un espace urbanisé au sens de ces dispositions est constitué par l'ensemble des espaces entourant le sol sur lequel doit être édifiée la construction envisagée ou proche de celui-ci, quels qu'en soient les propriétaires. Pour l'application des dispositions de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme, il n'y a pas lieu de distinguer entre les constructions ou installations nouvelles ou celles portant extension d'une construction ou d'une installation existante.

4. En l'espèce, le terrain d'assiette du projet, qui longe le chemin du fort Kador, se trouve situé, en surplomb du rivage et du quai Kador, à moins de 40 mètres du bord de mer, dans un secteur délimité par la rue de La Montagne, jouxtant la partie est de l'agglomération de Morgat. L'est de la rue de la Montagne, qui démarque assez nettement la partie densément bâtie de Morgat du secteur d'implantation du projet litigieux, est composé majoritairement de grandes parcelles arborées dont certaines supportent, à l'ouest et au sud du projet, une construction. La partie située à l'est du projet est en revanche vierge de tout bâtiment et s'ouvre sur un espace boisé. Ce secteur, d'une surface de l'ordre de deux hectares pour la partie située dans la bande de 100 mètres du littoral, accueille seulement une dizaine de constructions, dont la moitié située le long du quai Kador, et présente ainsi une très faible densité. Par ailleurs, les espaces entourant le terrain d'implantation du projet ne se rattachent directement ni à l'agglomération de Morgat à l'ouest ni à la zone portuaire à l'est mais, notamment par sa végétation, plus directement au secteur dit de La Montagne, qui forme un massif boisé surplombant le littoral. Par suite, le terrain d'assiette du projet n'étant pas inclus dans un secteur caractérisé par un nombre et une densité significatifs de constructions, il ne se trouve pas situé dans un espace urbanisé au sens des dispositions de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme.

5. Si la société requérante soutient que la commune se serait fondée, comme l'a fait la préfecture du Finistère, sur l'arrêt de la cour administrative d'appel de Nantes du 29 août 2019, dont elle conteste le bien-fondé pour retirer l'arrêté du 10 décembre 2019 lui délivrant le permis de construire, cela ne ressort pas de la motivation des arrêtés attaqués. La commune n'a pas fondé les arrêtés attaqués sur ce motif mais analysé l'urbanisation entourant le projet de construction dans la bande littorale de cent mètres, en constatant un " faible nombre de constructions à usage d'habitations " et " des espaces vides de constructions ", pour en déduire la méconnaissance des dispositions de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme. Si la commune de Crozon a effectivement mentionné " les maisons d'habitation " elle ne peut être regardée comme ayant entendu ajouter une condition tenant à la destination des constructions pour l'examen des conditions d'application de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme dès lors qu'elle a clairement précisé dans les arrêtés attaqués qu'il convenait de tenir compte " de l'ensemble des espaces entourant le sol sur lequel doit être édifiée la construction envisagée ou proche de celui-ci ". Enfin, la société requérante ne peut utilement invoquer la circonstance que la parcelle se situerait dans le secteur du port de Morgat qui est urbanisé de longue date, alors que l'appréciation du caractère urbanisé des espaces entourant le sol, ou proche de celui-ci, sur lequel doit être édifiée la construction envisagée, s'apprécie à la date de la décision attaquée.

6. Le maire de la commune de Crozon, dans son arrêté de retrait du permis de construire puis son arrêté de refus de délivrance du permis de construire, a ainsi fait une exacte application des dispositions de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme en retenant que le projet litigieux consistant à ajouter une piscine couverte et un garage à la maison existante, ne pouvait être autorisé puisque situé en dehors des espaces urbanisés de la bande littorale de 100 mètres.

En ce qui concerne le motif tiré du rejet du recours gracieux

7. Il est toujours loisible à la personne intéressée, sauf à ce que des dispositions spéciales en disposent autrement, de former à l'encontre d'une décision administrative un recours gracieux devant l'auteur de cet acte et de ne former un recours contentieux que lorsque le recours gracieux a été rejeté. L'exercice du recours gracieux n'ayant d'autre objet que d'inviter l'auteur de la décision à reconsidérer sa position, un recours contentieux consécutif au rejet d'un recours gracieux doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours gracieux dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l'autorité administrative.

8. Il résulte de ce qui précède que la société requérante ne saurait utilement soutenir que la décision du 23 juin 2020 par laquelle le maire de Crozon a rejeté son recours gracieux est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de L. 121-16 du code de l'urbanisme. Par suite, ce moyen doit être écarté comme inopérant.

En ce qui concerne la compatibilité avec le schéma de cohérence territoriale du Pays de Brest approuvé le 19 décembre 2018 :

9. La commune de Crozon soutient que le schéma de cohérence territoriale du Pays de Brest identifie Crozon-Morgat comme formant une agglomération au sens de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme.

10. La circonstance qu'un schéma de cohérence territoriale ait qualifié un secteur d'agglomération ou de village n'est pas de nature ni à lier l'appréciation du juge, ni à le dispenser de vérifier que la qualification ainsi donnée à ce secteur par ce schéma, lequel doit être compatible avec les dispositions de la loi Littoral, n'est pas erronée.

11. Or, en l'espèce, la zone dans laquelle s'insère la parcelle de la société requérante se distingue de l'agglomération/village de Crozon-Morgat identifiée par le schéma de cohérence territoriale du Pays de Brest, à partir de la rue de la Montagne. Elle est enclavée, plus à l'est de cette rue, dans un secteur peu construit, surplombant le port de Morgat et dont l'urbanisation est diffuse. La parcelle cadastrée KL n° 279 au nord de celle appartenant à la requérante, comme celles cadastrées section KM nos 229 et 230, situées plus à l'est de cette dernière, ne sont pas construites et sont entièrement boisées prolongeant d'ailleurs le bois du Kador. Il s'ensuit que le secteur dans lequel s'insère la parcelle de la société requérante ne peut être regardé comme compris à l'intérieur d'une agglomération ou d'un village existant.

En ce qui concerne le moyen tiré de l'erreur de droit entachant l'arrêté du 8 avril 2020 se fondant sur le PLUi-H de la communauté de communes de la presqu'Ile de Crozon Aulne Maritime :

12. D'une part, aux termes de l'article L. 153-24 du code de l'urbanisme : " Lorsque le plan local d'urbanisme () comporte des dispositions tenant lieu de programme local de l'habitat, il est publié et transmis à l'autorité administrative compétente de l'Etat dans les conditions définies aux articles L. 2131-1 et L. 2131-2 du code général des collectivités territoriales. / Il devient exécutoire à l'issue d'un délai d'un mois à compter de sa transmission à l'autorité administrative compétente de l'Etat. ". Aux termes de l'article L. 153-24 du même code : " Lorsque le plan local d'urbanisme comporte des dispositions tenant lieu de programme local de l'habitat, l'autorité administrative compétente de l'Etat notifie, dans le délai d'un mois prévu à l'article L. 153-24, par lettre motivée à l'établissement public de coopération intercommunale, les modifications qu'il estime nécessaire d'apporter au plan () / Le plan local d'urbanisme ne devient exécutoire qu'après l'intervention, la publication et la transmission à l'autorité administrative compétente de l'Etat des modifications demandées ".

13. D'autre part, aux termes de l'article 7 de l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020, applicable aux administrations de l'Etat : " Sous réserve des obligations qui découlent d'un engagement international ou du droit de l'Union européenne, les délais à l'issue desquels une décision, un accord ou un avis de l'un des organismes ou personnes mentionnés à l'article 6 peut ou doit intervenir ou est acquis implicitement et qui n'ont pas expiré avant le 12 mars 2020 sont, à cette date, suspendus jusqu'à la fin de la période mentionnée au I de l'article 1er. () ". La période mentionnée au I de l'article 1er de cette ordonnance s'étend entre le 12 mars 2020 et le 23 juin 2020 inclus et concerne notamment, selon l'article 6 de cette ordonnance, les administrations de l'Etat et les collectivités territoriales.

14. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la délibération du 17 février 2020 approuvant le plan local d'urbanisme intercommunal par la communauté de communes de la presqu'Ile de Crozon Aulne Maritime, qui comporte des dispositions tenant lieu de programme local de l'habitat, a été transmise à la préfecture du Finistère le 20 février 2020. Le préfet disposait d'un délai d'un mois, à compter de cette transmission, pour présenter des observations, avant que le PLUi-H ne revête au 20 mars 2020 un caractère exécutoire.

15. En deuxième lieu, en application de l'article L. 153-24 du code de l'urbanisme, la possibilité donnée au préfet de présenter par une lettre motivée des observations sur le PLUi-H, qui s'analysent comme une " décision " au sens de l'article 7 de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire, a eu pour effet de permettre au représentant de l'Etat de disposer d'un délai supplémentaire pour formuler des observations et reporter d'autant le caractère exécutoire du PLUi-H, en cas de silence de l'Etat durant toute la période de suspension.

16. En troisième lieu, dès lors que le PLUi-H de la communauté de communes de la presqu'Ile de Crozon Aulne Maritime aurait dû revêtir un caractère exécutoire à la date du 20 mars 2020, soit pendant la période mentionnée à l'article 1er de l'ordonnance du 25 mars 2020, l'entrée en vigueur de ce document s'est trouvée suspendue jusqu'au 23 juin 2020.

17. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté du 8 avril 2020 du maire de Crozon ne pouvait se fonder sur la méconnaissance du règlement de la zone N définie par le nouveau PLUi-H qui n'était pas exécutoire. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner le moyen présenté à titre subsidiaire, par voie d'exception, de l'illégalité du classement en zone N de la parcelle d'assiette du projet, la SARL Penn Ar Bed est fondée à soutenir que l'arrêté du 8 avril 2020 est entaché d'une erreur de droit pour s'être fondé sur un document d'urbanisme non exécutoire.

18. Il résulte cependant de l'instruction que le maire de Crozon aurait pris le même arrêté de refus en se fondant sur les seules dispositions de l'article L. 121-16 du code de l'urbanisme, qui ont été de nature à fonder le retrait du permis précédemment accordé. Par suite, la circonstance que le motif tiré de la méconnaissance du PLUi-H soit erroné est sans incidence sur la légalité de l'arrêté du 8 avril 2020.

19. Il résulte de tout ce qui précède que la requête présentée par la société Penn Ar Bed doit être rejetée.

Sur les frais liés au litige :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Crozon, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande la société Penn Ar Bed au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la société Penn Ar Bed est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SARL Penn Ar Bed et à la commune de Crozon.

Délibéré après l'audience du 23 septembre 2022 à laquelle siégeaient :

M. Radureau, président,

M. Bozzi, premier conseiller,

Mme René, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2022.

Le président-rapporteur,

signé

C. AL'assesseur le plus ancien,

signé

F. BozziLe greffier,

signé

N. Josserand

La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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