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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2100581

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2100581

jeudi 2 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2100581
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSOCIETE D' AVOCATS ALIX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire, enregistrés les

3 février 2021, 9 février 2021 et 31 janvier 2023, Mme F A, représentée par la Selarl Alix, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 décembre 2020 par laquelle le préfet du Finistère a rejeté sa demande de délivrance de carte nationale d'identité pour son fils mineur ;

2°) d'enjoindre au préfet du Finistère de délivrer une carte nationale d'identité à son fils mineur, et un passeport français ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros en application des articles 35 et 27 de la loi du 10 juillet 1991 et les entiers dépens.

Elle soutient que :

- la compétence du signataire de la décision n'est pas établie ;

- la décision du préfet du Finistère est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 novembre 2022, le préfet du conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun moyen de la requête n'est fondé.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 mars 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- la loi du n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le décret n°2004-1085 du 14 octobre 2004 modifié ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E,

- les conclusions de M. Le Roux rapporteur public,

- et les observations de Me Fricot pour Mme A.

Considérant ce qu'il suit :

1. Mme A, de nationalité camerounaise, a présenté, le 4 novembre 2019, une demande de délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport pour son fils mineur, B D, né le 10 octobre 2019 à Rennes, dont le père, M. C D, de nationalité française, a reconnu de manière anticipée sa paternité en mars 2019. Par une décision du

3 décembre 2020, le préfet du Finistère a rejeté sa demande. Mme A demande au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Mme A justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. ". Aux termes de l'article 310-1 du même code: " La filiation est légalement établie, dans les conditions prévues au chapitre II du présent titre, par l'effet de la loi, par la reconnaissance volontaire ou par la possession d'état constatée par un acte de notoriété () ". Aux termes de l'article 316 dudit code : " Lorsque la filiation n'est pas établie dans les conditions prévues à la section I du présent chapitre, elle peut l'être par une reconnaissance de paternité ou de maternité, faite avant ou après la naissance. / La reconnaissance n'établit la filiation qu'à l'égard de son auteur. ". Aux termes de l'article 316-1 de ce même code : " Lorsqu'il existe des indices sérieux laissant présumer, le cas échéant au vu de l'audition par l'officier de l'état civil de l'auteur de la reconnaissance de l'enfant, que celle-ci est frauduleuse, l'officier de l'état civil saisit sans délai le procureur de la République et en informe l'auteur de la reconnaissance. ".

Aux termes de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité :

" La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout français qui en fait la demande. () ". Enfin, aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande. () ".

4. En outre, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas dans le cadre de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité pour le compte d'un enfant mineur, que la reconnaissance de cet enfant a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte nationale d'identité.

5. Pour refuser la délivrance d'une carte nationale d'identité au profit de l'enfant Arthur, le préfet du Finistère s'est fondé sur les faits que Mme A n'a pas d'attaches familiales en France et qu'elle se trouve en situation irrégulière et qu'elle n'ait effectué aucune démarche pour régulariser sa situation depuis son entrée en France en 2017, qu'elle et M. C D n'ont jamais eu de communauté de vie, qu'ils n'ont rapportés que des éléments évasifs à propos des circonstances de leur rencontre et n'ont aucune volonté d'établir des projets en commun pour l'avenir, que la grossesse de Mme A n'était pas désirée, que M. C D ne participe ni à l'entretien ni à l'éducation de l'enfant Arthur et enfin que M. C D ait reconnu

quatre autres enfants, dans des circonstances similaires, avec quatre autres femmes en situation irrégulière.

6. Toutefois, aucun de ces éléments, même combinés, ne suffisent à établir que M. D ne serait pas le père biologique de l'enfant Arthur D et que la reconnaissance de paternité à laquelle il a procédé sept mois avant la naissance de l'enfant serait frauduleuse dès lors que le préfet du Finistère n'établit pas, ni même n'allègue, que la relation ayant donné naissance à l'enfant serait matériellement impossible et ne démontre pas davantage que des poursuites pénales auraient été diligentées par le procureur de la République, ou qu'une action aurait été engagée pour obtenir du tribunal d'instance l'annulation judiciaire de cette reconnaissance de paternité.

7. Par suite, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête,

Mme A est fondée à soutenir que le préfet du Finistère ne rapporte pas la preuve que la reconnaissance de paternité souscrite par M. D serait entachée de fraude, et, partant, qu'il existerait un doute suffisant sur la nationalité de l'enfant Arthur de nature à justifier le refus de délivrance des titres d'identité sollicités. Il s'ensuit que la décision du 3 décembre 2020 doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard à ses motifs et sous réserve d'un changement dans la situation de droit ou de fait de la mère de l'intéressé et de lui-même, que le préfet du Finistère procède à la délivrance d'une carte nationale d'identité et à un passeport à l'enfant Arthur D. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Finistère ou à tout autre préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence actuel de l'intéressée, de délivrer une carte nationale d'identité à l'enfant Arthur D dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais du litige :

9. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que son avocat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la Selarl Alix la somme de 1 500 euros en application des articles

L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet du Finistère du 3 décembre 2020 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Finistère ou à tout autre préfet territorialement compétent, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de fait ou de droit de la mère de l'intéressé et de lui-même, de délivrer une carte nationale d'identité et à un passeport à l'enfant Arthur dans un délai de trois mois à compter de la date de notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à la Selarl Alix la somme de 1 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A, à la Selarl Alix Avocats et au préfet du Finistère.

Délibéré après l'audience du 9 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,

M. Moulinier, premier conseiller,

M. Grondin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mars 2023.

Le président-rapporteur,

signé

G. E L'assesseur le plus ancien,

signé

Y. Moulinier

Le greffier,

signé

J-M. Riaud

La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2100581

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