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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2101785

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2101785

mercredi 24 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2101785
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantPIEROT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 avril 2021, M. A B, représenté par Me Pierot, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 8 février 2021 portant refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre à l'OFII de rétablir à son bénéfice les conditions matérielles d'accueil dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que la décision attaquée :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- a été prise au terme d'une procédure irrégulière, dès lors que l'OFII l'a privé de la procédure contradictoire préalable à toute décision de suspension des conditions matérielles d'accueil ;

- porte atteinte au droit d'asile et à son corollaire qu'est le droit aux conditions matérielles d'accueil, alors que la France est devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation de vulnérabilité au regard des règles posées par l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable pour être dirigée contre une décision implicite du 8 février 2021, qui n'existe pas ;

- la requête est irrecevable en raison de sa tardiveté : la notification de la décision de refus lui étant revenue en portant la mention " pli avisé non réclamé " est réputée être intervenue le 22 janvier 2021 et la requête n'a été enregistrée que le 8 avril 2021 au-delà du délai de deux mois ;

- les conclusions à fin d'injonction sont irrecevables dès lors que le requérant, admis au bénéfice de la protection subsidiaire le 25 février 2021, ne possédait plus, à la date de l'enregistrement de la requête, la qualité de demandeur d'asile ;

- aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Par une décision du 6 mai 2021 du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Rennes, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 2015-925 du 29 juillet 2015 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Radureau a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant afghan, a déposé le 7 décembre 2018 une demande d'asile qui a été enregistrée en procédure dite Dublin et a bénéficié, par une décision du même jour de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), des conditions matérielles d'accueil offertes aux demandeurs d'asile. Par arrêté du 29 janvier 2019, le préfet de police de Paris a décidé son transfert vers la Suède. Ne s'étant pas présenté aux autorités françaises pour l'exécution de cet arrêté, il a été déclaré en fuite et le versement des conditions matérielles d'accueil suspendues par une décision du 29 juillet 2019. M. B a présenté à la préfecture d'Ille-et-Vilaine une demande d'asile, qui a été enregistrée le 2 décembre 2020 en procédure normale. Il a sollicité le rétablissement des conditions matérielles d'accueil par un courrier du 7 décembre 2020 et soutient que sa demande a été implicitement rejetée par une décision du 8 février 2021. M. B demande au tribunal l'annulation de la décision du 8 février 2021 rejetant implicitement sa demande. Toutefois, par une décision explicite du 13 janvier 2021 réputée notifiée le 22 janvier 2021, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a refusé de lui rétablir le bénéfice des conditions matérielles. Les conclusions de la requête de M. B doivent ainsi être regardées comme dirigées contre cette décision explicite

Sur les conclusions à fin d'annulation

2. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision en litige a été signée par Mme D C, directrice territoriale à Rennes de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui bénéficie d'une délégation de signature régulière, conformément à la décision du 15 janvier 2019 publiée au bulletin officiel du ministère de l'intérieur. Ainsi Mme C était compétente pour signer la décision du 13 janvier 2021. Par suite, le moyen doit être écarté.

3. En deuxième lieu, la décision attaquée vise les dispositions dont elle fait application et relève que le requérant n'a pas respecté ses obligations, notamment de se présenter aux autorités, auxquelles il avait consenti lors de l'acceptation de l'offre de prise en charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le 9 décembre 2018. Enfin, la décision indique que M. B ne présente pas une situation de vulnérabilité ni de besoins particuliers en matière d'accueil. Elle comporte ainsi les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Cette motivation révèle en outre que l'Office français de l'immigration et de l'intégration a procédé à un examen particulier de sa situation avant de prendre cette décision. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation, comme celui du défaut d'examen, doivent être écartés.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale : " 1. Les États membres peuvent limiter ou, dans des cas exceptionnels et dûment justifiés, retirer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil lorsqu'un demandeur: / () /c) a introduit une demande ultérieure telle que définie à l'article 2, point q), de la directive 2013/32/UE. / () / 5. Les décisions portant limitation ou retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil ou les sanctions visées aux paragraphes 1, 2, 3 et 4 du présent article sont prises au cas par cas, objectivement et impartialement et sont motivées. Elles sont fondées sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, compte tenu du principe de proportionnalité. Les États membres assurent en toutes circonstances l'accès aux soins médicaux conformément à l'article 19 et garantissent un niveau de vie digne à tous les demandeurs ".

5. Si les termes de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été modifiés par différentes dispositions du I de l'article 13 de la loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d'asile effectif et une intégration réussie, il résulte du III de l'article 71 de cette loi que ces modifications, compte tenu de leur portée et du lien qui les unit, ne sont entrées en vigueur ensemble qu'à compter du 1er janvier 2019 et ne s'appliquent qu'aux décisions initiales, prises à compter de cette date, relatives au bénéfice des conditions matérielles d'accueil proposées et acceptées après l'enregistrement de la demande d'asile. En revanche, les décisions relatives au retrait, à la suspension et au rétablissement de conditions matérielles d'accueil accordées avant le 1er janvier 2019 restent régies par les dispositions antérieures à la loi du 10 septembre 2018. En l'espèce, il est constant que le requérant a bénéficié des conditions matérielles d'accueil à compter du 7 décembre 2018 puis a fait l'objet d'une décision de suspension des conditions matérielles d'accueil le 29 juillet 2019. Par suite, la décision attaquée est régie par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur rédaction issue de la loi du 29 juillet 2015 portant réforme du droit d'asile.

6. Aux termes de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables. L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. () ". Aux termes de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable : " Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil peut être : 1° Suspendu si, sans motif légitime, le demandeur d'asile a abandonné son lieu d'hébergement déterminé en application de l'article L. 744-7, n'a pas respecté l'obligation de se présenter aux autorités, n'a pas répondu aux demandes d'informations ou ne s'est pas rendu aux entretiens personnels concernant la procédure d'asile ; 2° Retiré si le demandeur d'asile a dissimulé ses ressources financières ou a fourni des informations mensongères relatives à sa situation familiale ou en cas de comportement violent ou de manquement grave au règlement du lieu d'hébergement ; 3° Refusé si le demandeur présente une demande de réexamen de sa demande d'asile ou s'il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° du III de l'article L. 723-2. / La décision de suspension, de retrait ou de refus des conditions matérielles d'accueil est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. / La décision est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites dans les délais impartis. / Lorsque le bénéfice des conditions matérielles d'accueil a été suspendu, le demandeur d'asile peut en demander le rétablissement à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ". Dans le cas où les conditions matérielles d'accueil ont été suspendues sur le fondement de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue de la loi du 29 juillet 2015 portant réforme du droit d'asile, le demandeur peut, notamment dans l'hypothèse où la France est devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile, en demander le rétablissement. Cependant la circonstance que, postérieurement à l'enregistrement de sa demande, l'examen de celle-ci devienne de la compétence de la France n'emporte pas l'obligation pour l'Office de réexaminer, d'office et de plein droit, les conditions matérielles d'accueil qui avaient été proposées et acceptées initialement par le demandeur. Il appartient alors à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, pour statuer sur une demande de rétablissement des conditions matérielles d'accueil, d'apprécier la situation particulière du demandeur à la date de la demande de rétablissement, au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d'accueil ainsi que, le cas échéant, des raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acceptation initiale des conditions matérielles d'accueil.

7. Il résulte de ces dispositions que l'obligation de mise en mesure de présenter des observations écrites avant toute décision de suspension, de retrait ou de refus des conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile ne s'applique pas aux décisions de refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil. Par suite, ce moyen doit être écarté.

8. En quatrième lieu, M. B soutient que la décision attaquée méconnaît les exigences découlant du droit d'asile, qui impliquent qu'il puisse bénéficier, jusqu'à ce qu'il ait été statué définitivement sur sa demande d'asile, de conditions matérielles d'accueil décentes. Toutefois, le droit constitutionnel d'asile, tel qu'invoqué par le requérant, ne saurait en lui-même s'opposer à l'application des dispositions susvisées du droit de l'Union européenne prévues par la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 en matière d'accueil des demandeurs d'asiles, ainsi que des dispositions législatives qui les mettent en œuvre. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'asile constitutionnellement garanti par le quatrième alinéa du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 doit en tout état de cause être écarté.

9. En cinquième lieu, il n'est pas contesté que l'intéressé a bénéficié lors de l'enregistrement de sa demande d'asile au guichet unique des demandeurs d'asile, le 7 décembre 2018 d'un entretien avec l'examen de sa situation qui n'a pas fait apparaître de vulnérabilité particulière. En outre, les dispositions précitées de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'imposent pas de réaliser un nouvel entretien de vulnérabilité à l'occasion de l'examen d'une demande de rétablissement des conditions matérielles d'accueil.

10. En tout état de cause, il ressort des termes de la décision contestée du 13 janvier 2021 que le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a estimé que l'évaluation de la situation personnelle et familiale de l'intéressé ne faisait pas apparaître de facteur de vulnérabilité au sens de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le requérant se trouvait à la date de la décision dans une situation de vulnérabilité que le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration n'aurait pas prise en considération. M. B n'apporte d'ailleurs aucun élément probant relatif à la situation matérielle exacte dans laquelle il se trouvait à la date de la décision en litige, notamment en ce qui concerne son hébergement, et, quand bien même sa situation resterait précaire, celle-ci n'était pas de nature à le regarder comme étant au nombre des personnes vulnérables au sens des dispositions de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. Dans ces conditions, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a pu légalement estimer que la situation de l'intéressé ne justifiait, à la date de la décision attaquée, ni d'ailleurs à la date du présent jugement, le rétablissement du bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

12. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions des articles L. 744-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur la situation personnelle de M. B doivent être écartés.

Il résulte de tout ce qui précède et sans qu'il soit besoin de statuer sur la recevabilité de la requête, que les conclusions présentées par M. B à fin d'annulation doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 5 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Radureau, président,

Mme Plumerault, première conseillère,

Mme René, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mai 2023.

Le président-rapporteur,

signé

C. Radureau

L'assesseure la plus ancienne,

signé

F. Plumerault La greffière d'audience,

signé

A. Bruézière

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 21001785

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