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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2103111

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2103111

jeudi 26 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2103111
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSELARL VALADOU - JOSSELIN & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 16 juin 2021 et 5 janvier 2023, M. E B, représenté par la SELARL Valadou-Josselin et Associés, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 avril 2021 par laquelle le directeur opérationnel services courrier colis 56/29 de La Poste a prononcé une sanction de déplacement d'office à son encontre ;

2°) de mettre à la charge de la société La Poste une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision litigieuse a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est susceptible d'être entachée de vices de procédure en absence de production de l'avis du conseil de discipline ;

- la matérialité des faits justifiant la sanction n'est pas établie ;

- il n'a commis aucune faute ;

- à titre subsidiaire, la sanction qui lui a été infligée est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 janvier 2023, la société La Poste conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- la loi n° 90-568 du 2 juillet 1990 ;

- la loi n° 2010-123 du 9 février 2010 ;

- le décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 ;

- le décret n° 2010 -191 du 26 février 2010 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de M. Le Roux, rapporteur public,

- les observations orales de Me Allaire, pour M. B,

- et les observations orales de Me Cosnard, pour la société La Poste.

Une note en délibéré a été enregistrée le 13 janvier 2021 pour M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, fonctionnaire de la société La Poste depuis le 1er octobre 1999, est titulaire du grade d'agent professionnel de niveau 1. Depuis le 26 décembre 2017 il est affecté à la plateforme de préparation et de distribution du courrier de Quimper en qualité de facteur. Après un entretien avec le directeur d'établissement qui s'est déroulé le 30 novembre 2020, il a été suspendu de ses fonctions à titre conservatoire, avant d'être convoqué devant le conseil local de discipline de La Poste le 25 mars suivant. Par la présente requête, il demande au tribunal d'annuler la décision du 8 avril 2021 par laquelle le directeur opérationnel services courrier colis 56/29 de La Poste a prononcé une sanction de déplacement d'office à son encontre.

Sur les conclusions d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe :

2. En premier lieu, il résulte des dispositions des articles 5 et 6 du décret n° 2010 -191 du 26 février 2010 que le président du conseil d'administration de la société La Poste, qui recrute et nomme les fonctionnaires sur les emplois de la société et assure leur gestion, peut déléguer ses

pouvoirs ou sa signature pour l'exercice de cette compétence aux responsables centraux ou de services déconcentrés de La Poste placés sous son autorité. En l'espèce, M. A D, " directeur opérationnel services courrier colis 56/29 " et signataire de la décision attaquée, a été nommé à ce poste à compter du 18 juin 2019 par la décision n° 163-28 du 12 juin 2019. Celui-ci bénéficiait à raison de ses fonctions, conformément aux décisions n° 18-006 du 26 juillet 2018 et n° 18-101 du 2 novembre 2018, d'une délégation l'autorisant à assurer la gestion du personnel des classes I à IV groupe A dont la discipline. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision litigieuse doit être écarté.

3. En second lieu, aux termes de l'article 8 du décret du 25 octobre 1984 : " Le conseil de discipline, au vu des observations écrites produites devant lui et compte tenu, le cas échéant, des déclarations orales de l'intéressé et des témoins ainsi que des résultats de l'enquête à laquelle il a pu être procédé, émet un avis motivé sur les suites qui lui paraissent devoir être réservées à la procédure disciplinaire engagée. A cette fin, le président du conseil de discipline met aux voix la proposition de sanction la plus sévère parmi celles qui ont été exprimées lors du délibéré. Si cette proposition ne recueille pas l'accord de la majorité des membres présents, le président met aux voix les autres sanctions figurant dans l'échelle des sanctions disciplinaires en commençant par la plus sévère après la sanction proposée, jusqu'à ce que l'une d'elles recueille un tel accord. La proposition ayant recueilli l'accord de la majorité des membres présents doit être motivée et être transmise par le président du conseil de discipline à l'autorité ayant pouvoir disciplinaire. Lorsque cette autorité prend une décision autre que celle proposée par le conseil, elle doit informer celui-ci des motifs qui l'ont conduite à ne pas suivre sa proposition. Dans l'hypothèse où aucune des propositions soumises au conseil de discipline, y compris celle consistant à ne pas prononcer de sanction, n'obtient l'accord de la majorité des membres présents, le conseil est considéré comme ayant été consulté et ne s'étant prononcé en faveur d'aucune de ces propositions. Son président informe alors de cette situation l'autorité ayant pouvoir disciplinaire. Si cette autorité prononce une sanction, elle doit informer le conseil des motifs qui l'ont conduite à prononcer celle-ci ".

4. Il ressort du procès-verbal de la séance du conseil local de discipline de La Poste du 25 mars 2021 qu'" aucune proposition de sanction soumise à la commission consultative paritaire n'a obtenu l'accord de la majorité des membres présents " malgré la mise aux voix de l'ensemble des sanctions du groupe 2 puis du groupe 1. Dans ces conditions, la consultation de la commission s'est déroulée dans des conditions régulières et le moyen tiré du vice de procédure invoqué à cet égard doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne :

5. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

S'agissant de la matérialité des faits :

6. Il résulte de l'instruction que la sanction litigieuse a été prise au triple motif que M. B a eu un comportement agressif sur son lieu de travail, un comportement inapproprié caractérisé par des propos irrespectueux, et a porté atteinte à l'image de La Poste.

7. S'agissant du comportement agressif de l'agent, il lui est reproché d'avoir proféré des menaces de mort à l'encontre d'un collègue qui avait déplacé son vélo électrique personnel. Pour établir la matérialité de ce grief, la société La Poste a produit deux attestations de collègues versées au dossier disciplinaire, la première émanant du collègue à l'encontre duquel les menaces étaient dirigées, la seconde d'un témoin direct de la scène. A ce titre, la circonstance selon laquelle il existerait un doute sur la date précise à laquelle ces menaces ont été proférées est sans incidence sur la matérialité des faits, dès lors que les deux attestations ont été rédigées près d'un an après les faits, et qu'elles s'accordent sur le mois de novembre 2019. Les menaces de mort ne sont pas plus valablement remises en cause par les dénégations du requérant qui reconnaît d'ailleurs son énervement, ni par les attestations de deux autres collègues certifiant n'avoir jamais entendu ces propos dès lors qu'ils n'étaient pas présents lors de l'altercation en cause. Enfin, si une attestation, produite par M. B, certifie que le requérant avait déjà été accusé à tort de vol par le collègue à l'encontre duquel les menaces ont été proférées, cette circonstance, sans lien direct avec le litige, ne saurait remettre en cause la matérialité du grief confirmé par un témoin direct, pas plus que l'attestation d'un représentant du personnel certifiant qu'il aurait " rencontré un cadre à qui il était demandé de témoigner contre M. B ". Dans ces conditions, la matérialité du comportement agressif de M. B est établie.

8. S'agissant du comportement inapproprié de l'agent, il lui est reproché d'avoir tenu des propos irrespectueux en qualifiant une collègue factrice de " nulle " et " d'incompétente " le 14 septembre 2020, et sa responsable opérationnelle de " mal organisée " le 19 novembre 2020. Toutefois, l'attestation de la première collègue n'a été recueillie que dans le cadre de l'enquête disciplinaire alors qu'une attestation d'une tierce collègue précise que les relations entre M. B et sa collègue sont " sans animosité apparente ". Par ailleurs, si M. B ne conteste pas avoir questionné l'organisation de sa responsable opérationnelle, il indique que

celui-ci a eu lieu dans le cadre de tenu d'entretiens individuels devant l'ensemble des membres du service et qu'il n'était pas irrespectueux. Cela est corroboré par trois attestations produites par l'intéressé. Dans ces conditions, la matérialité de ce grief ne peut être regardée comme établie.

9. S'agissant, enfin, de l'atteinte à l'image de la société La Poste, il est fait grief à M. B de causer des troubles au voisinage aux motifs caractérisés par un langage inapproprié dans le hall d'immeuble partagé par le service avec d'autres personnes, des nuisances sonores, et des prises à partie des résidents de l'immeuble pour démontrer ses mauvaises conditions de travail. Pour l'établir, la société La Poste a produit une attestation d'un collègue faisant état de nuisances d'un agent. Si M. B fait valoir qu'en raison de la configuration des lieux, caractérisée par le partage du hall de l'immeuble entre la société La Poste et le voisinage, c'est l'ensemble des agents qui peuvent être regardés comme bruyants sans qu'il ne puisse être en particulier tenu pour responsable des nuisances, il a néanmoins reconnu, à l'occasion de l'entretien qu'il a eu avec le directeur d'établissement, qu'il hurle quand il est énervé et qu'il travaille " dans le couloir quand il pleut ". Dans ces conditions, si le requérant n'est pas à l'origine de l'ensemble des nuisances sonores, il y contribue néanmoins conscient de la gêne qu'il peut générer. Par suite, la matérialité de ce grief doit être regardée comme établie.

10. En dernier lieu, si M. B conteste le non-respect de la procédure de distribution des lettres recommandées, ce motif ne fonde pas la décision litigieuse.

11. Il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 7 que la matérialité des faits reprochés à M. B n'est établie que s'agissant du comportement irrespectueux et des nuisances sonores.

En ce qui concerne la qualification juridique des faits :

12. Le comportement agressif de M. B, qui s'est traduit par des menaces de mort proférées à l'encontre d'un collègue, présente un caractère de particulière gravité justifiant une sanction. En revanche, les nuisances sonores qu'il génère, compte tenu de la configuration des lieux, ne sauraient porter atteinte à l'image de la société La Poste ni, par suite, constituer une faute de nature à justifier une sanction.

13. Il résulte de ce qui a été dit au point précédent que le seul grief de nature à

justifier une sanction est constitué par le comportement agressif et menaçant de M. B en novembre 2019.

En ce qui concerne la proportionnalité de la sanction :

14. Aux termes de l'article 66 de la loi du 11 janvier 1984, applicables aux fonctionnaires de la société La Poste : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes. Premier groupe : l'avertissement ; le blâme. Deuxième groupe : la radiation du tableau d'avancement ; l'abaissement d'échelon ; l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de quinze jours ; le déplacement d'office () ".

15. En dépit des bons états de service de M. B et de la circonstance, au demeurant inopérante, que le déplacement d'office rallongerait son trajet domicile-travail de 40 minutes et impliquerait des frais périscolaires pour la garde de sa fille, la gravité de la seule faute qui était susceptible d'être retenue à son encontre, en l'espèce, un comportement agressif assorti de menaces de mort, justifiait que soit prononcée une sanction que l'autorité disciplinaire a pu, sans disproportion, fixer au niveau d'un déplacement d'office et dont il ne ressort pas de l'instruction qu'elle n'aurait pas été la même, dans le cas où n'aurait été retenu que ce seul grief.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à solliciter l'annulation de la décision du 8 avril 2021 par laquelle le directeur opérationnel services courrier colis 56/29 a prononcé une sanction de déplacement d'office à son encontre.

Sur les frais liés à l'instance :

17. D'une part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que quelque somme que ce soit puisse être mise à la charge de la société

La Poste, qui n'est pas la partie perdant dans la présente instance, au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

18. D'autre part, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par la société La Poste sur le fondement des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société La Poste au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, et à la société La Poste.

Délibéré après l'audience du 12 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Kolbert, président,

M. Moulinier, premier conseiller,

M. Grondin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 janvier 2023.

Le rapporteur,

signé

T. C

Le président

signé

E. Kolbert

Le greffier,

signé

J-M. Riaud

La République mande et ordonne au ministre de la transformation et de la fonction publique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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