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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2104121

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2104121

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2104121
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantRUDLOFF

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée 18 juin 2021 au tribunal administratif de Strasbourg, renvoyée par une ordonnance n° 2104271 du 9 août 2021 au tribunal administratif de Rennes où elle a été enregistrée le 11 août 2021, Mme F K, représentée par Me Rudloff, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision de refus de titre de séjour prise par le préfet du Morbihan le 16 octobre 2020 ;

2°) d'annuler la décision de rejet de son recours gracieux prise par la préfète du Bas-Rhin le 2 février 2021 ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin, sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de 15 jours suivant la notification de la décision à intervenir, subsidiairement, de procéder au réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées sont entachées d'incompétence ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen de sa situation, notamment au regard des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et alors qu'il n'est même pas mentionné sa situation d'ancienne mineure étrangère isolée et les épreuves douloureuses qu'elle a traversées;

- elles méconnaissent son droit au respect de sa vie privée et familiale et sont entachées d'erreur de droit dans l'application des dispositions du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article L. 313-14 du même code, et, subsidiairement, d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 octobre 2021, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme K ne sont pas fondés.

Par une décision du 22 avril 2021, Mme K a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1.Mme K, ressortissante tchadienne née en 1997, est entrée en France en 2012 à l'âge de quinze ans, sous couvert d'un visa Schengen de type C qui lui a été délivré pour un séjour d'une durée de 62 jours, valable du 5 juillet au 4 septembre 2012. Accueillie initialement chez un membre de sa famille et scolarisée en classe de 3ème à Châteaubriant (Loire-Atlantique), elle a été prise en charge par le département de Loire-Atlantique en exécution d'un jugement en assistance éducative du 14 novembre 2013, jusqu'au 9 janvier 2015. Elle commencé à suivre dans ce département une scolarité, d'abord en 2014-2015 au lycée des métiers Michelet de B, en classe de seconde menant au bac professionnel " technicien du bâtiment ", puis, l'année suivante, au lycée professionnel de Machecoul en 1ère année de CAP " Restauration ". Elle a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile le 8 juin 2017, mais sa demande a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) le 16 juillet 2018 et par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 26 août 2019. Le 15 novembre 2019, alors mère de deux enfants nés en janvier 2018 et février 2019, elle a déposé une demande de régularisation sur le fondement des dispositions alors applicables du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article L. 313-14 du même code auprès du préfet du Bas-Rhin, qui s'est alors déclaré incompétent eu égard à la domiciliation de l'intéressée dans le Morbihan depuis juin 2019. Une demande de régularisation à titre exceptionnel a donc été enregistrée auprès des services de la préfecture du Morbihan. Par un arrêté du 16 octobre 2020, le préfet du Morbihan a rejeté cette demande de titre de séjour. Mme K a formé contre cette décision un recours gracieux auprès de la préfète du Bas-Rhin, département où elle s'était réinstallée, qui a été rejeté par une décision de cette autorité du 2 février 2021. Par la présente requête, Mme K demande l'annulation des décisions prises respectivement le 16 octobre 2020 par le préfet du Morbihan et le 2 février 2021 par la préfète du Bas-Rhin.

Sur la légalité de la décision du 16 octobre 2020 du préfet du Morbihan :

2. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que, par un arrêté du 31 janvier 2020, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Morbihan a donné délégation de signature à Mme I H, cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité, à l'effet de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de M. J, directeur de la citoyenneté et de la légalité, notamment les refus de carte de séjour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté alors même que cet arrêté n'est pas visé, un tel défaut demeurant sans incidence sur la légalité de l'arrêté contesté.

3. En deuxième lieu, la décision contestée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et qui permettent de vérifier que le préfet du Morbihan a procédé à un examen de la situation personnelle de la requérante au regard des éléments dont il disposait et de la demande de titre dont il était saisi. Alors que cette décision mentionne notamment la date de naissance et la date d'entrée en France de Mme K, ainsi que sa situation familiale de mère séparée du père de ses deux enfants, la circonstance qu'elle ne fait pas état du fait que l'intéressée était mineure quand elle est entrée sur le territoire, ni du fait qu'elle a été placée par les services sociaux et a fait l'objet d'une mesure d'assistance éducative suivie par le juge des enfants de B, circonstances très antérieures à la demande de titre faisant l'objet du présent litige, ne constitue pas une insuffisance de motivation ni ne révèle un défaut d'examen complet de la situation de l'intéressée. Ces moyens ne peuvent, par suite, être accueillis, alors qu'il ne ressort pas de pièces du dossier, par ailleurs, que, ainsi qu'il est soutenu, le préfet du Morbihan, dont la décision mentionne les deux enfants de la requérante et leurs dates de naissance et vise la convention internationale relative aux droits de l'enfant, n'aurait pas examiné la situation de cette famille au regard des exigences de l'article 3-1 de cette convention.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". L'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. S'il est constant que Mme K était présente en France depuis 2012, soit depuis plus de 8 ans à la date de la première décision attaquée, il n'est fait état par ailleurs d'aucune insertion de la requérante que ce soit au plan amical, social, ou professionnel, malgré plusieurs parcours de formation engagés successivement et interrompus. La requérante ne se prévaut pas d'une éventuelle présence en France, en situation régulière, de membres de sa famille, ou du père de ses enfants, ressortissant ivoirien, avec lequel il n'est pas établi qu'elle serait restée en lien. Il n'est pas établi qu'elle serait dépourvue de toute attache familiale ou autre, au Tchad. S'il résulte de l'instruction que la requérante, mère d'un premier enfant décédé en 2017 à l'âge de deux mois, et de deux enfants en bas âge, nés en 2018 et 2019, vit de façon précaire après un parcours personnel douloureux et marqué de ruptures, il ne peut être considéré, en l'état de l'instruction, en l'absence de tout élément précis et actualisé permettant de connaître les conditions d'existence et d'insertion de la requérante à la date de la décision attaquée, que le préfet du Morbihan, en prenant cette décision, aurait porté une atteinte disproportionnée au droit de Mme K au respect de sa vie privée et familiale et méconnu les stipulations citées au point 4. Pour les mêmes motifs, le préfet n'a pas davantage commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressée ni méconnu les dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L.412-1. () ". Si la requérante fait valoir que la décision litigieuse méconnaît ces dispositions, ce moyen ne peut qu'être écarté pour les mêmes motifs que ceux énoncés ci-dessus au point 5, les éléments produits, peu nombreux, souvent anciens et lacunaires ne suffisant pas pour établir l'existence d'un motif exceptionnel d'admission au séjour et pour caractériser une erreur manifeste d'appréciation commise par l'autorité administrative, à la date à laquelle elle a statué, dans l'application des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces dispositions que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Au cas particulier, la décision litigieuse n'a pas pour effet de séparer Mme K de ses enfants et il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intérêt supérieur de ces enfants aurait dû conduire le préfet du Morbihan à délivrer à leur mère un titre de séjour. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet, du Morbihan n'a pas accordé une attention primordiale à l'intérêt supérieur de ses enfants et a méconnu ces stipulations.

Sur la légalité de la décision du 2 février 2021 du préfet du Bas-Rhin :

8. En premier lieu, par un arrêté du 10 décembre 2020 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture le 15 décembre 2020, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à Mme E G, chef du bureau de l'admission au séjour, à l'effet de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme C A, directrice des migrations et de l'intégration, tous actes et décisions relevant des attributions dévolues à cette direction, à l'exception de certaines catégories d'actes au nombre desquelles ne figure pas la décision en litige. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué, signé par Mme G, serait entaché d'incompétence doit être écarté.

9. En deuxième lieu, la décision litigieuse fait état de ce que la requérante n'apporte aucun nouvel élément relatif à sa situation justifiant, sur le fondement des dispositions du 7° de l'article L. 313-11 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou de l'article L. 313-14 du même code, que son recours gracieux soit accueilli. Par suite, et alors que la requérante ne soutient ni ne démontre avoir communiqué à cette autorité administrative de tels éléments, les moyens tirés du défaut de motivation et du défaut d'examen complet ne peuvent être accueillis.

10. En troisième lieu, les moyens tirés de la violation par la préfète du Bas-Rhin des dispositions des articles L. 423-23 et L 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux point 3 à 7 du présent jugement.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme K doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, de ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et de celles tendant à ce que soit mise à la charge de l'État qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, la somme dont la requérante demande le versement à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de Mme K est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme F K, à Me Rudloff, au préfet du Morbihan et à la préfète du Bas-Rhin.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

M. Kolbert, président du tribunal,

M. Radureau, président,

M. Vergne, président.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2022.

Le rapporteur,

Signé

G.-V. D Le président,

Signé

E. KolbertLa greffière,

Signé

V. Le Boëdec

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. Le Boëdec

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