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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2105774

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2105774

mardi 29 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2105774
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantBENAGES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 novembre 2021, Mme C A, représentée par Me Benages, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 septembre 2021 par laquelle la directrice générale du centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Rennes l'a suspendue de ses fonctions sans traitement, à compter de cette même date jusqu'à la production d'un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination ;

2°) d'enjoindre au CHRU de Rennes de lui verser l'intégralité de son traitement depuis sa suspension ;

3°) de mettre à la charge du CHRU de Rennes la somme de 1000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'un vice de forme dès lors qu'elle ne mentionne pas dans ses visas l'habilitation des personnes pouvant avoir accès à ses données de santé ;

- elle est entachée d'un vice de procédure et l'a privée de ses garanties en ce qu'elle n'a pas été convoquée à un entretien préalable ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en ce que la requérante n'est pas soumise à l'obligation vaccinale ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle ne prévoit pas de limite temporelle de la suspension ;

- elle est illégale en ce qu'elle constitue une sanction déguisée ;

- elle est illégale par la voie de l'exception d'illégalité du décret n° 2021-699 du 1er juin 2021 qui viole l'interdiction de discrimination au regard, notamment, de l'état de santé instaurée par la loi n° 2008-496 du 27 mai 2008 portant diverses dispositions d'adaptation au droit communautaire dans le domaine de la lutte contre les discriminations ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle se fonde sur le décret n° 2021-1059 du 7 août 2021 qui privilégie la vaccination obligatoire au dépistage quotidien en tant que moyen d'endiguement du virus.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 juin 2022, le CHRU de Rennes, représenté par Me Lacroix, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de Mme A une somme de 1500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens de Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 2008-496 du 27 mai 2008 ;

- la loi n°2021-1040 du 5 août 2021 ;

- le décret n° 2021-699 du 1er juin 2021 ;

- le décret n° 2021-1059 du 7 août 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B ;

- les conclusions de M. Met, rapporteur public ;

- et les observations de Me Lacroix, représentant le CHRU de Rennes.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A est cadre de santé paramédicale au CHRU de Rennes et occupait le poste de formatrice auprès des étudiants en soins infirmiers à l'IFSI de Rennes. Par une décision du 15 septembre 2021, le CHRU de Rennes l'a suspendue de ses fonctions pour non présentation d'un certificat de vaccination contre la covid-19. Elle demande l'annulation de cette décision.

I. Le cadre juridique du litige :

2. Aux termes du I de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire : " Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la covid-19 : / 1° Les personnes exerçant leur activité dans : / a) Les établissements de santé mentionnés à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique () ". Aux termes du I de son article 13 : " I. - Les personnes mentionnées au I de l'article 12 établissent : / 1° Satisfaire à l'obligation de vaccination en présentant le certificat de statut vaccinal prévu au second alinéa du II du même article 12. / Par dérogation au premier alinéa du présent 1°, peut être présenté, pour sa durée de validité, le certificat de rétablissement prévu au second alinéa du II de l'article 12. Avant la fin de validité de ce certificat, les personnes concernées présentent le justificatif prévu au premier alinéa du présent 1°. / () 2° Ne pas être soumises à cette obligation en présentant un certificat médical de contre-indication. Ce certificat peut, le cas échéant, comprendre une date de validité ". Aux termes du III de son article 14 : " Lorsque l'employeur constate qu'un agent public ne peut plus exercer son activité en application du I, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. L'agent public qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. / La suspension mentionnée au premier alinéa du présent III, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent public remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I. () ".

II. Les conclusions à fin d'annulation :

II.1 Sur l'illégalité externe :

II.1.1 L'absence de mention de l'habilitation des personnes pouvant avoir accès aux données de santé de la requérante dans les visas de la décision :

3. La circonstance que la décision litigieuse ne mentionne pas dans ses visas l'habilitation des personnes pouvant avoir accès aux données de santé de la requérante est sans incidence sur sa légalité.

II.1.2 L'absence de convocation à un entretien préalable à la décision de suspension :

4. Mme A soutient que la décision contestée est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle n'a pas bénéficié de l'entretien mentionné à l'article 1er de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire, selon lequel : " Lorsqu'un agent public soumis à l'obligation prévue aux 1° et 2° du A du présent II ne présente pas les justificatifs, certificats ou résultats dont ces dispositions lui imposent la présentation et s'il ne choisit pas d'utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés, ce dernier lui notifie, par tout moyen, le jour même, la suspension de ses fonctions ou de son contrat de travail. Cette suspension, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent produit les justificatifs requis. / Lorsque la situation mentionnée au premier alinéa du présent 2 se prolonge au-delà d'une durée équivalente à trois jours travaillés, l'employeur convoque l'agent à un entretien afin d'examiner avec lui les moyens de régulariser sa situation, notamment les possibilités d'affectation, le cas échéant temporaire, sur un autre poste non soumis à cette obligation () ".

5. Cependant, la décision contestée, n'a pas été prise sur le fondement de l'article 1er de la loi du 5 août 2021, qui concerne le passe sanitaire, mais sur le fondement des articles 12 à 14 de cette même loi, qui instaurent, pour certains agents publics, une obligation vaccinale contre la covid-19 et prévoient que le directeur d'un établissement de santé public peut légalement prendre une mesure de suspension à l'égard d'un agent qui ne satisfait pas à cette obligation vaccinale. Par ailleurs, ces articles n'instaurent pas une obligation d'entretien préalablement à la mesure de suspension. Le moyen tiré du vice de procédure de la décision contestée doit, par suite, être écarté.

II.2 Sur la légalité interne :

II.2.1 La soumission de la requérante à l'obligation de vaccination :

6. L'article 12 de la loi du 5 août 2021 a défini le champ de l'obligation de vaccination contre la covid-19 en retenant, notamment, un critère géographique pour y inclure toutes les personnes exerçant leur activité dans un certain nombre d'établissements, principalement les établissements de santé et des établissements sociaux et médico-sociaux. Le législateur a ainsi entendu protéger les personnes accueillies par ces établissements qui présentent une vulnérabilité particulière au virus de la covid-19. C'est pourquoi l'obligation de vaccination concerne aussi des personnels, notamment administratifs, qui ne sont pas en contact direct avec les malades dès lors qu'ils entretiennent nécessairement, eu égard à leur lieu de travail, des interactions avec des professionnels de santé en contact avec ces derniers. Si en l'espèce Mme A fait valoir qu'elle exerce des fonctions de cadre de santé formatrice auprès des étudiants en soins infirmiers à l'Institut de soins infirmiers de Rennes et qu'ainsi elle ne pourrait être regardée comme occupant des fonctions dans un établissement de santé visé au I de l'article 12 de la loi du 5 août 2021, elle exerce ses fonctions dans un bâtiment qui se situe géographiquement au centre de l'établissement hospitalier et est conduite, nécessairement, à entrer en contact régulièrement avec des professionnels de santé en exercice dans un établissement de santé l'exposant ainsi, de même que ses interlocuteurs, à un risque de contamination par la covid-19. Par suite, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation en raison de son activité doit être écarté.

II.2.2 La limite temporelle de la décision de suspension :

7. La décision contestée précise que la suspension des fonctions de la requérante prendra fin lors de la production par l'intéressée d'un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination. Le moyen tiré de ce que la suspension aurait été prononcée sans limite de temps manque donc en fait.

8. Mme A ne peut pas utilement invoquer le délai de quatre mois pour les suspensions prononcées en application de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations du fonctionnaire alors en vigueur, sa situation ne relevant pas du champ d'application de cet article.

II.2.3 L'absence de sanction déguisée :

9. Il résulte des dispositions des articles 12 à 14 de la loi du 5 août 2021 que dès lors qu'une personne exerce ses fonctions dans un établissement public de santé, elle est soumise à une obligation vaccinale contre la covid-19, quels que soient les modalités selon lesquelles elle exerce son activité ou son service d'affectation. Par suite, lorsque l'autorité administrative suspend le contrat de travail d'un agent public qui ne satisfait pas à cette obligation et interrompt, en conséquence, le versement de son traitement, elle ne prononce pas une sanction mais se borne à constater que l'agent ne remplit plus les conditions légales pour exercer son activité. Les moyens tirés de ce que la suspension litigieuse constituerait une sanction déguisée et qu'elle a été prise en méconnaissance des garanties de la requérante doivent, par suite, être écartés.

II.2.4 Le moyen tiré de l'exception d'illégalité du décret du 1er juin 2021 prescrivant les mesures générales nécessaires à la gestion de la sortie de crise sanitaire :

10. La requérante excipe de l'illégalité de ce décret, en tant qu'il instaure une discrimination entre les agents au regard de leur état de santé en ce qu'il limite les pathologies pour lesquelles un agent peut bénéficier d'une contre-indication médicale à la vaccination et dans la mesure où il fait obstacle à ce qu'un médecin permette de déroger à l'obligation vaccinale en raison d'une contre-indication qui ne serait pas prévue par le décret. Toutefois, la seule circonstance que le décret ait prévu, comme le permet la loi, une liste limitative des contre-indications acceptées pour dispenser de l'obligation vaccinale, n'est pas susceptible de caractériser une discrimination. Par conséquent, en l'absence de tout élément qui indiquerait qu'une contre-indication pertinente aurait été omise du décret, le moyen soulevé doit être écarté.

II.2.5 L'erreur manifeste d'appréciation :

11. M. A soutient qu'en lui imposant une obligation vaccinale, la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Toutefois, cette obligation résulte de la loi du 5 août 2021, dont l'article 12 a institué une obligation de vaccination contre la Covid-19 pour les professionnels au contact direct des personnes les plus vulnérables dans l'exercice de leur activité professionnelle ainsi qu'à ceux qui travaillent au sein des mêmes locaux, obligation qui s'impose, en particulier, aux professionnels médicaux et paramédicaux exerçant en établissement ou en libéral. Par suite, ce moyen ne peut être soulevé que dans le cadre d'une question prioritaire de constitutionnalité et doit, par conséquent, être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme A est rejetée, y compris les conclusions d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions du CHRU de Rennes présentée au même titre.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de Mme A et les conclusions du CHRU de Rennes présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au centre hospitalier régional universitaire de Rennes.

Délibéré après l'audience du 18 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

M. Tronel président,

Mme Allex, première conseillère,

M. Dayon, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 novembre 2022.

Le président-rapporteur,

signé

N. BL'assesseure la plus ancienne,

signé

A. Allex

La greffière,

signé

E. Fournet

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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