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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2106059

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2106059

vendredi 9 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2106059
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantLEGRAND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 décembre 2021, Mme D B, épouse A, représentée par Me Guyon, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 septembre 2021 par laquelle le président du centre communal d'action sociale de Cléguérec (CCASC) l'a suspendue de ses fonctions à compter du 1er octobre 2021 ;

2°) d'enjoindre au CCAS de Cléguérec, à titre principal, de la rétablir dans ses fonctions et de procéder au versement de sa rémunération dans tous ses éléments et accessoires, dans un délai de 8 jours à compter de la notification du jugement et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du CCAS de Cléguérec la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle n'entre pas dans le champ d'application de l'obligation vaccinale et peut continuer d'exercer en se soumettant à des dépistages périodiques ;

- la décision de suspension, en ne s'inscrivant ni dans une procédure disciplinaire, ni dans un cas de défaillance dans le service, est dépourvue de base légale ;

- la décision est entachée d'un vice de procédure en ce qu'aucun entretien préalable à la suspension n'a été réalisé ;

- la décision est inconventionnelle en ce qu'elle méconnait la protection de l'intégrité physique, le droit au secret médical et la non-discrimination prévus par les articles 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît le droit au secret médical ;

- elle méconnaît le principe de précaution garanti par la Constitution en ce que la vaccination relève d'une hypothèse thérapeutique.

La procédure a été communiquée au CCAS de Cléguérec qui n'a pas produit d'observations en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 ;

- le décret n° 2020-1690 du 25 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C ;

- les conclusions de M. Met, rapporteur public,

- et les observations de Me Legrand, avocat de Mme B, présente.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B exerce en qualité d'agent social au CCAS de Cléguérec. Par une décision du 28 septembre 2021, le président du CCAS de Cléguérec l'a suspendue de ses fonctions pour non présentation d'un certificat de vaccination contre la covid-19 à compter du 1er octobre 2021, jusqu'à la production par l'intéressée d'un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination.

I Les conclusions à fin d'annulation :

I.1 Sur la légalité externe :

2. Si Mme B soutient que la décision contestée est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle n'a pas bénéficié d'un entretien préalable à sa suspension, la décision contestée a été prise sur le fondement des articles 12 à 14 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire, qui instaurent, pour certains agents publics, une obligation vaccinale contre la covid-19 et prévoient que le directeur d'un établissement médico-social peut légalement prendre une mesure de suspension à l'égard d'un agent qui ne satisfait pas à cette obligation vaccinale. Ces articles n'instaurent pas une obligation d'entretien préalablement à la mesure de suspension. Le moyen doit, dès lors, être écarté comme manifestement infondé.

I.2 Sur la légalité interne :

I.2.1 En ce qui concerne le champ d'application de la loi du 5 août 2021 :

3. Aux termes du I de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 : " Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la covid-19 : / 1° Les personnes exerçant leur activité dans : / () k) Les établissements et services sociaux et médico-sociaux mentionnés aux 2°, 3°, 5°, 6°, 7°, 9° et 12° du I de l'article L. 312-1 du code de l'action sociale et des familles ".

4. Aux termes du I de l'article L.312-1 du code de l'action sociale et des familles : " Sont des établissements et services sociaux et médico-sociaux, au sens du présent code, les établissements et les services, dotés ou non d'une personnalité morale propre, énumérés ci-après : / () 6° Les établissements et les services qui accueillent des personnes âgées ou qui leur apportent à domicile une assistance dans les actes quotidiens de la vie, des prestations de soins ou une aide à l'insertion sociale ; / 7° Les établissements et les services, y compris les foyers d'accueil médicalisé, qui accueillent des personnes handicapées, quel que soit leur degré de handicap ou leur âge, ou des personnes atteintes de pathologies chroniques, qui leur apportent à domicile une assistance dans les actes quotidiens de la vie, des prestations de soins ou une aide à l'insertion sociale ou bien qui leur assurent un accompagnement médico-social en milieu ouvert ".

5. D'une part, il résulte de ces dispositions combinées que le CCAS de Cléguérec, chargé de missions d'accueil des personnes âgées et d'accueil de personnes handicapées relève des établissements dont les personnels sont soumis à l'obligation vaccinale par le k) du 1°) du I de l'article 12 de la loi du 5 août 2021. D'autre part, l'obligation vaccinale prévue par l'article précité s'impose à toute personne travaillant régulièrement au sein de locaux relevant d'un établissement médico-social, que cette personne ait ou non des activités de soins et soit ou non en contact avec des personnes fragiles ou des professionnels de santé. Il en résulte que le moyen tiré de ce qu'elle n'entre pas dans le champ d'application de l'obligation vaccinale doit être écarté.

I.2.2 En ce qui concerne la méconnaissance de textes internationaux :

6. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. D'une part, le droit à l'intégrité physique fait partie du droit au respect de la vie privée au sens de ces stipulations, telles que la Cour européenne des droits de l'homme les interprète. Une vaccination obligatoire constitue une ingérence dans ce droit, qui peut être admise si elle remplit les conditions du paragraphe 2 de l'article 8 et, notamment, si elle est justifiée par des considérations de santé publique et proportionnée à l'objectif poursuivi. Il doit ainsi exister un rapport suffisamment favorable entre, d'une part, la contrainte et le risque présentés par la vaccination pour chaque personne vaccinée et, d'autre part, le bénéfice qui en est attendu tant pour cet individu que pour la collectivité dans son entier, y compris ceux de ses membres qui ne peuvent être vaccinés en raison d'une contre-indication médicale, compte tenu à la fois de la gravité de la maladie, de son caractère plus ou moins contagieux, de l'efficacité du vaccin et des risques ou effets indésirables qu'il peut présenter.

8. D'une part, l'article 12 de la loi du 5 août 2021 a défini le champ de l'obligation de vaccination contre la covid-19 en retenant, notamment, un critère géographique pour y inclure les personnes exerçant leur activité dans un certain nombre d'établissements, principalement les établissements de santé et des établissements sociaux et médico-sociaux, ainsi qu'un critère professionnel pour y inclure les professionnels de santé afin, à la fois, de protéger les personnes accueillies par ces établissements qui présentent une vulnérabilité particulière au virus de la covid-19 et d'éviter la propagation du virus par les professionnels de la santé dans l'exercice de leur activité qui, par nature, peut les conduire à soigner des personnes vulnérables ou ayant de telles personnes dans leur entourage. Il s'ensuit que, eu égard à l'objectif de santé publique poursuivi et alors même qu'aucune dérogation personnelle à l'obligation de vaccination n'est prévue en dehors des cas de contre-indication, l'obligation vaccinale pesant sur le personnel exerçant dans un établissement de santé, qui ne saurait être regardée comme incohérente et disproportionnée au regard de l'objectif de santé publique poursuivi, ne porte pas d'atteinte grave et manifestement illégale au droit à l'intégrité physique garanti par la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. D'autre part l'article 13 de la même loi du 5 août 2021 prévoit que l'obligation de vaccination ne s'applique pas aux personnes qui présentent un certificat médical de contre-indication ainsi que, pendant la durée de sa validité, aux personnes disposant d'un certificat de rétablissement. Le champ de cette obligation apparaît ainsi cohérent et proportionné au regard de l'objectif de santé publique poursuivi alors même que l'obligation ne concerne pas l'ensemble de la population mais seulement les professionnels qui se trouvent dans une situation qui les expose particulièrement au virus et au risque de le transmettre aux personnes les plus vulnérables à ce virus.

10. Enfin, le III de l'article 14 précité de la loi du 5 août 2021 prévoit qu'un agent public ne satisfaisant pas à son obligation vaccinale, fait l'objet d'une interdiction d'exercer et peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. Pendant cette suspension, l'agent public conserve le bénéfice des garanties de protection sociale complémentaire auxquelles il a souscrit. L'interruption du versement de la rémunération prend fin dès que l'agent public satisfait à son obligation vaccinale. La période de suspension, à laquelle il est loisible à l'agent de mettre fin, n'est donc pas indéfinie et le préjudice financier en résultant n'est pas, à lui seul, suffisamment grave pour caractériser une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Ainsi en prenant la décision contestée en application des articles 12, 13 et 14 de la loi du 5 août 2021, le directeur du centre hospitalier n'a pas porté d'atteinte disproportionnée au droit de Mme B à une vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. En dernier lieu, au regard de ce qui a été dit aux points précédents, et dès lors que la requérante se borne à soutenir qu'une discrimination est instituée entre les personnels vaccinés et non vaccinés, les dispositions de la loi du 5 août 2021 ne créent aucune discrimination prohibée par les articles 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, ce moyen doit être écarté.

I.2.3 En ce qui concerne les autres moyens de légalité interne :

13. En premier lieu, le 9° du I de l'article 3 du décret du 25 décembre 2020 autorisant la création d'un traitement de données à caractère personnel relatif aux vaccinations contre la Covid-19 autorise les établissements de santé à accéder au statut vaccinal de l'agent pour contrôler de l'obligation vaccinale des personnes mentionnées au I de l'article 12 de la loi du 5 août 2021. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée méconnaitrait le secret médical doit être écarté.

14. En deuxième lieu, comme il a été dit au point 2, la décision contestée a été prise sur le fondement des articles 12 à 14 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire, qui instaurent, pour certains agents publics, une obligation vaccinale contre la covid-19 et prévoient que le directeur d'un établissement médico-social peut légalement prendre une mesure de suspension à l'égard d'un agent qui ne satisfait pas à cette obligation vaccinale. Il en résulte que, contrairement à ce que soutient la requérante, la décision n'est pas dépourvue de base légale.

15. En dernier lieu, il est constant que les vaccins contre la covid-19 administrés en France ont fait l'objet d'une autorisation conditionnelle de mise sur le marché de l'Agence européenne du médicament, qui procède à un contrôle strict des vaccins afin de garantir que ces derniers répondent aux normes européennes en matière de sécurité, d'efficacité et de qualité et soient fabriqués et contrôlés dans des installations agréées et certifiées. Contrairement à ce qui est soutenu, les vaccins ne sauraient dès lors être regardés comme une hypothèse thérapeutique. Est, par suite, inopérant le moyen tiré de ce que la vaccination est contraire au principe de précaution.

16. Il résulte de tout ce qui précède que la requête à fin d'annulation de Mme B doit être rejetée ainsi que les conclusions accessoires à fin d'injonction et d'astreinte que le conseil de Mme B a au demeurant déclaré, au cours de l'audience, abandonnées.

II Les frais d'instance :

17. Les dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge du CCASC, qui n'a pas la qualité de partie perdante, la somme demandée par la requérante au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B épouse A et au centre communal d'action sociale de Cléguérec.

Délibéré après l'audience du 2 décembre 2022 à laquelle siégeaient :

M. Tronel, président,

Mme Allex, première conseillère,

M. Dayon, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 décembre 2022.

Le président-rapporteur,

signé

N. C L'assesseure la plus ancienne,

signé

A. Allex

La greffière,

signé

E. Fournet La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2106059

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