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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2106106

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2106106

vendredi 13 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2106106
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCABINET GERVAISE DUBOURG

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 29 novembre 2021, le président de la 4ème chambre du tribunal administratif d'Orléans a transmis au tribunal le dossier de la requête de M. B A.

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 19 novembre 2021 et le 27 mars 2023, M. B A, représenté en dernier lieu par Me David, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 7 250 euros à titre de dommages et intérêts, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation de ces intérêts ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son avocat d'une somme de 2 400 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il a subi un préjudice moral lié à l'atteinte à la dignité humaine résultant de ses conditions de détention au centre pénitentiaire de Rennes-Vezin-le-Coquet du 22 mai 2017 au 4 janvier 2018 ;

- il a séjourné en quartier d'isolement pendant une durée de sept mois où la présence de caillebotis aux fenêtres des cellules l'a privé de la lumière naturelle ;

- la plaque chauffante électrique, nécessaire à la préservation de son état de santé, lui a été retirée sans être remplacée alors qu'il appartenait à l'administration pénitentiaire de faire le nécessaire afin de lui assurer une alimentation chaude, nécessaire à son état de santé ;

- son maintien prolongé en quartier d'isolement ou en quartier disciplinaire du 23 mai 2017 au 4 janvier 2018 contribue à la qualification de traitements inhumains ou dégradants au sens de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme ;

- quel que soit son comportement, il est sans incidence sur ses conditions de détention en quartier d'isolement ou en quartier disciplinaire ;

- le contrôleur général des lieux de privation de liberté a constaté, dans son rapport de 2017, que les cours de promenade du centre pénitentiaire de Rennes-Vezin-le-Coquet sont exiguës et dépourvues de tout attrait, sont entourées de hauts murs n'offrant aucune autre perspective visuelle que le ciel vu à travers une couverture métallique formée par un caillebotis serré, des grilles et des rouleaux de concertina ;

- il a également connu onze transfèrements en sept ans et demi l'éloignant de sa famille située en Normandie et le privant ainsi de la visite de ses proches ; certains de ces transfèrements n'ont pas été précédés des garanties procédurales prévues par les articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration et il n'est pas démontré que ceux-ci répondaient à un motif d'intérêt général ; ces transfèrements l'ont également privé de l'accès au travail, à la formation professionnelle et aux études, indispensables à son parcours d'exécution de peine et de réinsertion sociale et l'ont maintenu dans une situation d'indigence ;

- les conditions fautives dans lesquelles il a été détenu depuis le 6 décembre 2013 et, en particulier au centre pénitentiaire de Rennes-Vezin-le-Coquet, lui ont causé un préjudice moral ainsi que des troubles dans ses conditions d'existence, évalués à 7 250 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 avril 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu l'ordonnance n° 22NT04056 de la cour administrative de Nantes du 1er février 2023 ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le jugement de l'affaire a été renvoyé en formation collégiale.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bozzi,

- et les conclusions de M. Vennéguès, rapporteur public.

Une note en délibéré, présentée pour M. A, a été enregistrée le 4 octobre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a été incarcéré depuis le 6 décembre 2013, d'abord au centre pénitentiaire de Bordeaux-Gradignan, puis au centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne, à compter du 23 janvier 2014, puis au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan, à compter du 13 mai 2015, puis au centre pénitentiaire de Nantes, à compter du 19 octobre 2016, puis au centre pénitentiaire de Rennes-Vezin-le-Coquet, à compter du 22 mai 2017, puis au centre pénitentiaire du Havre, à compter du 4 janvier 2018, puis au centre pénitentiaire du Mans-Les-Croisettes, à compter du 21 juin 2018, puis au centre de détention de Val-de-Reuil, à compter du 30 octobre 2018, puis au centre de détention d'Argentan, à compter du 6 août 2019, puis au centre de détention de Châteaudun, à compter du 20 janvier 2020, puis au centre de détention de Clairvaux à Ville-sous-la-Ferté, puis dans des centres de détention à Troyes, à Châlons-en-Champagne et à Nancy-Maxéville. Le 19 novembre 2021, il a saisi le juge des référés du tribunal administratif d'Orléans d'une demande tendant au versement d'une provision de 12 000 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de conditions de détention attentatoires à la dignité humaine, laquelle a été transmise au tribunal administratif de Rennes. Par une ordonnance du 8 décembre 2022, le président du tribunal administratif de Rennes, juge des référés, a rejeté sa demande et par une ordonnance du 1er février 2023, le juge des référés de la cour administrative d'appel de Nantes n'a pas fait droit à l'appel formé par M. A et a également rejeté ses conclusions. M. A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une somme de 7 250 euros à titre de dommages et intérêts en raison des conditions de sa détention.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

3. Aux termes de l'article D. 349 du code de procédure pénale, alors applicable : " L'incarcération doit être subie dans des conditions satisfaisantes d'hygiène et de salubrité, tant en ce qui concerne l'aménagement et l'entretien des bâtiments, le fonctionnement des services économiques et l'organisation du travail, que l'application des règles de propreté individuelle et la pratique des exercices physiques ". Aux termes des articles D. 350 et D. 351 du même code, alors applicables, d'une part, " Les locaux de détention et, en particulier, ceux qui sont destinés au logement, doivent répondre aux exigences de l'hygiène, compte tenu du climat, notamment en ce qui concerne le cubage d'air, l'éclairage, le chauffage et l'aération " et, d'autre part, " Dans tout local où les détenus séjournent, les fenêtres doivent être suffisamment grandes pour que ceux-ci puissent lire et travailler à la lumière naturelle. L'agencement de ces fenêtres doit permettre l'entrée d'air frais. La lumière artificielle doit être suffisante pour permettre aux détenus de lire ou de travailler sans altérer leur vue. Les installations sanitaires doivent être propres et décentes. Elles doivent être réparties d'une façon convenable et leur nombre proportionné à l'effectif des détenus ".

4. En raison de la situation d'entière dépendance des personnes détenues vis-à-vis de l'administration pénitentiaire, l'appréciation du caractère attentatoire à la dignité des conditions de détention dépend notamment de leur vulnérabilité, appréciée compte tenu de leur âge, de leur état de santé, de leur personnalité et, le cas échéant, de leur handicap, ainsi que de la nature et de la durée des manquements constatés et eu égard aux contraintes qu'implique le maintien de la sécurité et du bon ordre dans les établissements pénitentiaires. Les conditions de détention s'apprécient au regard de l'espace de vie individuel réservé aux personnes détenues, de la promiscuité engendrée, le cas échéant, par la sur-occupation des cellules, du respect de l'intimité à laquelle peut prétendre tout détenu, dans les limites inhérentes à la détention, de la configuration des locaux, de l'accès à la lumière, de l'hygiène et de la qualité des installations sanitaires et de chauffage. Seules des conditions de détention qui porteraient atteinte à la dignité humaine, appréciées à l'aune de ces critères et des dispositions précitées du code de procédure pénale, révèlent l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique. Une telle atteinte, si elle est caractérisée, est de nature à engendrer, par elle-même, un préjudice moral pour la personne qui en est la victime qu'il incombe à l'Etat de réparer. A conditions de détention constantes, le seul écoulement du temps aggrave l'intensité du préjudice subi.

5. Il résulte de l'instruction que lors de sa détention à Rennes, M. A a disposé d'un espace individuel de 9 m² dans des cellules en quartier disciplinaire équipées de fenêtres barreaudées et de 10,5 m² dans des cellules du quartier d'isolement, équipées de fenêtres s'ouvrant latéralement et complètement et disposant de caillebotis.

6. Il ressort par ailleurs des rapports de visite du contrôleur général des lieux de privation de liberté, établis en 2010 et en 2017, mentionnés par M. A, que les cellules du quartier disciplinaire présentent une surface de 9 m² et qu'elles sont éclairées naturellement par une fenêtre barreaudée, et enfin que les cellules du quartier d'isolement mesurent 10,5 m² comportant des fenêtres s'ouvrant latéralement et complètement, ces ouvertures étant assorties de caillebotis. Contrairement aux allégations du requérant, le rapport n'indique pas que ce dispositif aurait pour effet de priver son occupant d'une luminosité naturelle suffisante. M. A, ne justifie au demeurant pas d'une dégradation significative de son état de santé résultant d'une privation temporaire ou permanente de lumière naturelle ou qu'il aurait été soumis à un régime et des conditions de détention non justifiés par les contraintes qu'impliquent le maintien de la sécurité et du bon ordre dans les établissements pénitentiaires. Enfin, le certificat médical du 6 février 2019 n'établit aucun lien entre la baisse de sa vision de près et une éventuelle privation de lumière naturelle.

7. Par ailleurs, si M. A produit deux certificats médicaux du 10 juillet 2018 et du 6 octobre 2020 établissant que son état de santé nécessite une alimentation régulière et équilibrée et une hydratation abondante et fait valoir qu'il n'a pas pu disposer durant son séjour dans plusieurs établissements pénitentiaires de plaques chauffantes individuelles fonctionnelles, il ne justifie pas plus d'une dégradation significative de son état de santé qui résulterait d'un régime alimentaire déficient ou carencé alors qu'il ne conteste pas sérieusement bénéficier de repas servis chauds dans les établissements pénitentiaires dans lesquels il a été incarcéré. Ainsi, il ne démontre pas être soumis à des conditions de détention qui porteraient atteinte à la dignité humaine du seul fait qu'il n'a pas pu disposer de cet équipement optionnel, au demeurant susceptible de permettre la conception, une fois détérioré, d'armes pouvant être utilisées par l'intéressé dont le comportement violent lui a valu plusieurs sanctions, notamment en 2017.

8. S'agissant des transfèrements dont M. A a fait l'objet, soit 11 au total à compter de l'année 2013, ce dernier soutient que certains d'entre eux n'auraient pas été précédés des garanties procédurales fixées aux articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ni ne répondaient à des motifs d'intérêt général. Toutefois, il n'assortit pas ce moyen des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé alors qu'en tout état de cause il n'a pas contesté ces mesures devenues définitives.

9. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient M. A, il résulte de l'instruction que l'intéressé a été privé de la visite de ses proches non pas tant en raison des mesures de transfert dont il a fait l'objet mais pour l'essentiel du fait des motifs disciplinaires imputables à ses comportements violents récurrents et des suspensions du droit de visite qui en ont résulté.

10. Enfin, il ne ressort pas des pièces produites que M. A n'aurait pu bénéficier de mesures de réinsertion, lesquelles devaient être adaptées à son parcours pénal et à l'obstruction systématique qu'il a manifestée en détention, alors par ailleurs qu'il ne conteste pas avoir perçu chaque mois, pendant sa détention au centre pénitentiaire de Rennes-Vezin-le-Coquet, une aide pécuniaire en raison de sa situation d'indigence.

11. L'administration pénitentiaire ne peut, dans ces conditions, être regardée comme ayant commis une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'Etat.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. A tendant au versement d'une indemnisation doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à M. A une somme que celui-ci demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 29 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Radureau, président,

M. Bozzi, premier conseiller,

M. Grondin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 octobre 2023.

Le rapporteur,

signé

F. Bozzi

Le président,

signé

C. Radureau

Le greffier,

signé

N. Josserand

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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