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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2106187

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2106187

vendredi 15 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2106187
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATSLIBERTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 décembre 2021, M. C A, représenté par la SCP AvocatsLiberté, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 19 octobre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a maintenu son affectation au centre pénitentiaire de Rennes-Vezin en raison de son comportement ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en portant atteinte à sa vie privée et familiale, en étant disproportionnée et ne favorise pas sa réinsertion.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 mai 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la décision attaquée constitue une mesure d'ordre intérieur insusceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir ;

- à titre subsidiaire, aucun moyen n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les conclusions de M. Vennéguès, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, écroué depuis le 16 juin 2015, est incarcéré au centre pénitentiaire de Rennes-Vézin depuis le 6 novembre 2019. Il était libérable le 2 janvier 2025 lorsqu'il a demandé son affectation au centre pénitentiaire de Baie-Mahault. Par une décision du 19 octobre 2021, le ministre de la justice a maintenu son affectation au centre pénitentiaire de Rennes-Vézin en raison de son comportement. M. A demande l'annulation de cette décision en invoquant une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 717 du code de procédure pénale alors applicable : " Les condamnés purgent leur peine dans un établissement pour peines. () ". Aux termes de l'article D. 70 du même code : " Les établissements pour peines, dans lesquels sont reçus les condamnés définitifs, sont les maisons centrales, les centres de détention, les établissements pénitentiaires spécialisés pour mineurs, les centres de semi-liberté et les centres pour peines aménagées. A titre exceptionnel, les maisons d'arrêt peuvent recevoir des condamnés dans les conditions déterminées par le second alinéa de l'article 717. Les centres pénitentiaires regroupent des quartiers distincts pouvant appartenir aux différentes catégories d'établissements pénitentiaires. Ces quartiers sont respectivement dénommés, en fonction de la catégorie d'établissement correspondante, comme suit : "quartier maison centrale", "quartier centre de détention", "quartier de semi-liberté", "quartier pour peines aménagées", "quartier maison d'arrêt" ". Aux termes de l'article 717-1 de ce code dans sa rédaction applicable à l'instance : " () La répartition des condamnés dans les prisons établies pour peines s'effectue compte tenu de leur catégorie pénale, de leur âge, de leur état de santé et de leur personnalité. Leur régime de détention est déterminé en prenant en compte leur personnalité, leur santé, leur dangerosité et leurs efforts en matière de réinsertion sociale. Le placement d'une personne détenue sous un régime de détention plus sévère ne saurait porter atteinte aux droits visés à l'article 22 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire. () " Aux termes de l'article D. 80 dudit code dans sa rédaction applicable à l'instance : " Le ministre de la justice dispose d'une compétence d'affectation des condamnés dans toutes les catégories d'établissement. () " Aux termes de l'article D. 82-3 de ce code : " Lorsque l'affectation incombe au ministre de la justice, elle donne lieu : / () 3° Soit au maintien de l'intéressé à l'établissement où il se trouve ; () ".

3. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes de l'article 22 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la récidive et de la protection de l'intérêt des victimes. Ces restrictions tiennent compte de l'âge, de l'état de santé, du handicap et de la personnalité de la personne détenue. ".

4. Si s'agissant des personnes incarcérées, les exigences de la sauvegarde de l'ordre public doivent être conciliées avec la liberté fondamentale que constitue le droit de tout individu à une vie familiale, ces stipulations n'accordent pas aux détenus le droit de choisir leur lieu de détention, la séparation et l'éloignement du détenu de sa famille constituant des conséquences inévitables de la détention. Cependant, le fait de détenir une personne dans une prison éloignée de sa famille au point que toute visite se révèle en réalité très difficile, voire impossible, peut, dans certaines circonstances spécifiques, constituer une ingérence dans la vie familiale du détenu, dès lors que la possibilité pour les membres de sa famille de lui rendre visite est un facteur essentiel pour le maintien de la vie familiale. Pour déterminer si une décision relative à l'affectation d'un détenu dans un établissement pénitentiaire constitue un acte administratif susceptible de recours pour excès de pouvoir, il y a lieu d'apprécier la nature et l'importance de ses effets sur la situation du détenu.

5. M. A soutient qu'en raison de la distance et du coût du voyage depuis la Guadeloupe où réside toute sa famille proche à l'exception d'une cousine, il ne peut réellement maintenir de liens familiaux alors qu'ayant moins de vingt ans lorsqu'il a été incarcéré, il a besoin de ce soutien. Sa tante, qui l'a en partie élevé, n'a pu lui rendre visite qu'une seule fois depuis son incarcération en métropole le 2 octobre 2018 et sa grand-mère âgée ne peut, quant à elle, venir le voir en raison de la pénibilité du voyage depuis la Guadeloupe. Dans ces conditions, la décision contestée doit être regardée comme mettant en cause les droits fondamentaux de M. A. Elle est, dès lors, susceptible de recours pour excès de pouvoir.

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () / 3° subordonnent l'octroi d'une autorisation à des conditions restrictives ou imposent des sujétions () ". La décision litigieuse n'entre dans aucune des catégories d'actes qui doivent être motivés. Dès lors, le moyen tiré de ce que la décision litigieuse n'est pas motivée doit être écarté comme inopérant. En tout état de cause, la décision comporte les éléments de fait et de droit sur lesquels elle se fonde et a été de nature à permettre au destinataire de cette décision d'en connaître les motifs et le fondement juridique.

7. En deuxième lieu, si ainsi qu'il a été dit l'affectation de M. A au centre pénitentiaire de Rennes-Vézin est de nature à rendre difficile les visites de sa famille et le maintien de ses liens, l'intéressé ne conteste pas que cet établissement est adapté à son profil pénal. En l'espèce, M. A a été condamné par la cour d'appel de Basse-Terre le 16 juin 2015 à une peine de cinq ans d'emprisonnement, puis le 29 novembre 2016, le tribunal correctionnel de Basse-Terre l'a condamné à une peine de dix-huit mois. Son comportement en détention a été marqué par différents incidents avec des agressions de ses co-détenus notamment lorsqu'il était incarcéré à la maison d'arrêt de Basse-Terre, puis lors de son incarcération au centre pénitentiaire de Baie-Mahault et il a fait l'objet de plus d'une vingtaine de compte rendus d'incidents depuis son arrivée au centre pénitentiaire de Rennes-Vézin le 6 novembre 2019, certains faits ayant conduit à des sanctions disciplinaires prononcées le 28 juillet et le 23 septembre 2021. Dans ces circonstances, et alors que sa tante avec laquelle il a conservé des liens a notamment indiqué que craignant des " représailles à la maison de Baie-Mahault j'ai contribué à son transfert afin qu'il bénéficie de formations en France métropolitaine qu'en Guadeloupe il n'y avait pas ", le moyen tiré de ce que la décision litigieuse porterait une atteinte disproportionnée au droit qu'il tire de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

8. En troisième lieu, M. A indique qu'un rapprochement familial favoriserait sa bonne conduite et l'inscrirait dans une perspective de réinsertion sociale et professionnelle. Cependant, ainsi que cela a été précisé au point 6, son incarcération en Guadeloupe ne s'était pas accompagnée d'un comportement apaisé et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il ne pourrait pas bénéficier de meilleures perspectives de réinsertion et de formation au centre pénitentiaire de Rennes-Vézin, qui connaît, en outre, une densité carcérale moins importante que celle du centre pénitentiaire de Baie-Mahault.

9. Il résulte de ce tout ce qui précède que les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision du 19 octobre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a maintenu l'affectation de M. A au centre pénitentiaire de Rennes-Vezin doivent être rejetées.

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par M. A soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 1er juillet 2022 à laquelle siégeaient :

M. Radureau, président,

Mme Plumerault, première conseillère,

M. Bozzi, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2022.

Le président-rapporteur,

signé

C. B

L'assesseure la plus ancienne,

signé

F. Plumerault

Le greffier,

signé

N. Josserand

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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