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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2201303

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2201303

vendredi 8 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2201303
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSELARL TESSIER HERVE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 14 mars 2022 et 9 février 2024, M. A C, représenté par la SARL Tessier Hervé Avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 janvier 2022 par laquelle la commission de discipline du centre pénitentiaire de Rennes-Vézin a prononcé une sanction de déclassement d'emploi ou de formation à son encontre, ainsi que la décision par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaire a implicitement rejeté son recours administratif préalable obligatoire du 24 janvier 2022 ;

2°) de condamner le garde des sceaux, ministre de la justice, à lui verser une somme de 3 000 euros en réparation du préjudice subi résultant de l'illégalité de la sanction disciplinaire prononcée à son encontre ;

3°) de mettre à la charge de l'État, une somme de 1 500 euros au profit de son conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision de poursuivre la procédure disciplinaire du 10 janvier 2022 a été signée par une autorité incompétente ;

- aucun élément ne permet de vérifier la composition de la commission de discipline, et notamment de s'assurer qu'était bien présente une personne extérieure à l'administration pénitentiaire, ou que ses membres n'étaient pas les personnes ayant rédigé le compte rendu d'incident et le rapport d'enquête ;

- la décision du 17 janvier 2022 est insuffisamment motivée ;

- la décision du 17 janvier 2022 a été prise en méconnaissance du respect des droits de la défense dès lors que son codétenu n'a pas été auditionné malgré une demande formulée en ce sens ;

- la décision du 17 janvier 2022 est entachée d'erreur de fait dès lors qu'il était en situation de légitime défense ;

- en raison de l'illégalité de la décision du 17 janvier 2022, la responsabilité de l'administration doit être engagée ; il en résulte un préjudice de 3 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 décembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions indemnitaires sont irrecevables dès lors qu'elles n'ont pas été précédées d'une demande préalable ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- à titre subsidiaire, la décision du 17 janvier 2022 n'étant pas illégale, il n'y a pas lieu d'engager la responsabilité de l'administration.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Grondin,

- et les conclusions de M. Vennéguès, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a été incarcéré au centre pénitentiaire de Rennes-Vézin du 17 août 2021 au 4 août 2022. Le 5 janvier 2022, il a fait l'objet d'un compte-rendu d'incident pour s'être battu avec son codétenu, conduisant l'administration pénitentiaire à engager des poursuites disciplinaires à son encontre. C'est ainsi qu'il a été convoqué devant la commission de discipline, laquelle a, par décision du 17 janvier 2022, sanctionné l'intéressé d'un déclassement d'emploi ou d'une formation. Le 24 janvier suivant, il a effectué un recours administratif préalable obligatoire à l'encontre cette décision, qui a fait l'objet d'un rejet implicite du directeur interrégional des services pénitentiaire. Par la présente requête, il demande au tribunal d'annuler la décision du 17 janvier 2022, ainsi que la décision implicite de rejet.

Sur la requalification :

2. S'il est saisi de conclusions tendant à l'annulation d'une décision qui ne peut donner lieu à un recours devant le juge de l'excès de pouvoir qu'après l'exercice d'un recours administratif préalable et si le requérant indique, de sa propre initiative ou le cas échéant à la demande du juge, avoir exercé ce recours et, le cas échéant après que le juge l'y ait invité, produit la preuve de l'exercice de ce recours ainsi que, s'il en a été pris une, la décision à laquelle il a donné lieu, le juge de l'excès de pouvoir doit regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision initiale comme tendant à l'annulation de la décision, née de l'exercice du recours, qui s'y est substituée.

3. En l'espèce, il ressort des écritures de l'intéressé et des pièces du dossier que M. C a exercé, le 24 janvier 2022, un recours administratif à l'encontre de la décision de la commission de discipline du 17 janvier 2022, lequel est un préalable obligatoire avant la saisine du juge administratif conformément aux dispositions de l'article R. 57-7-32 du code de procédure pénale alors en vigueur. Par suite, il y a lieu de regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision du 17 janvier 2022 comme tendant à l'annulation de la décision implicite de rejet, née de l'exercice de ce recours, qui s'y est substituée. En revanche, cette circonstance ne fait pas obstacle, eu égard aux caractéristiques de la procédure suivie devant la commission de discipline, à ce que soient invoquées, à l'appui d'un recours dirigé contre la décision du directeur, les éventuelles irrégularités de la procédure suivie devant la commission de discipline préalablement à la décision initiale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-15 du code de procédure pénale, dans leur version applicable au litige : " Le chef d'établissement ou son délégataire apprécie, au vu des rapports et après s'être fait communiquer, le cas échéant, tout élément d'information complémentaire, l'opportunité de poursuivre la procédure () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que la décision de poursuivre la procédure disciplinaire à l'encontre du requérant du 10 janvier 2022 a été signée par M. E F, adjoint au chef d'établissement. Celui-ci disposait d'une délégation de signature, accordée par un arrêté du 2 novembre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture d'Ille-et-Vilaine du 10 novembre suivant, à l'effet de signer, notamment, les décisions de poursuites disciplinaires à l'encontre des détenus. Dans ces conditions, il avait compétence pour signer cette décision. Par suite, le moyen tiré de ce qu'elle aurait été signée par une autorité incompétente doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-6 du code de procédure pénale, dans leur version applicable au litige : " La commission de discipline comprend, outre le chef d'établissement ou son délégataire, président, deux membres assesseurs ". L'article R. 57-7-8 de ce code dispose, dans sa version applicable au litige : " Le président de la commission de discipline désigne les membres assesseurs. Le premier assesseur est choisi parmi les membres du premier ou du deuxième grade du corps d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'établissement. Le second assesseur est choisi parmi des personnes extérieures à l'administration pénitentiaire () ". Par ailleurs, aux termes des articles R. 57-7-13 et R. 57-714 du code de procédure pénale, dans leur version applicable au litige, l'auteur du compte-rendu d'indicent et l'auteur du rapport d'enquête ne peuvent siéger en commission de discipline.

7. Il ressort des pièces du dossier que la commission de discipline du 17 janvier 2022 était présidée par le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Rennes-Vézin, assisté d'un surveillant dont les initiales commencent par AD, et de M. D, personne extérieure à l'administration pénitentiaire dûment habilitée. Par ailleurs, aucune de ces trois personnes n'est l'auteur du compte-rendu d'incident ou du rapport d'enquête, respectivement rédigés par une surveillante pénitentiaire dont les initiales commencent par SM et par M. B. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'aucun élément ne permet de vérifier la composition de la commission de discipline, et notamment de s'assurer qu'était bien présente une personne extérieure à l'administration pénitentiaire, ou que ses membres n'étaient pas les personnes ayant rédigé le compte rendu d'incident ou le rapport d'enquête. Par suite, ce moyen doit être écarté.

8. En troisième lieu, la décision du 17 janvier 2022 vise le second alinéa de l'article R. 57-7-1 du code de procédure pénale et son article R. 57-7-34 qui en constituent la base légale. Elle contient ainsi les considérations de droit qui la fondent. Par ailleurs, elle précise que M. C, qui a reconnu s'être battu avec son codétenu, doit être regardé comme ayant exercé ou tenter d'exercer des violences physiques à l'encontre d'une personne détenue et, partant, comme ayant commis une faute de nature à justifier la sanction de déclassement d'un emploi. Ces considérations sont suffisamment développées pour permettre au requérant d'en saisir les motifs et au juge d'exercer son contrôle en toute connaissance de cause, alors même que la décision du 17 janvier 2022 ne fait pas état des déclarations de M. C tenues durant la commission de discipline faisant valoir qu'il était dans une situation de légitime défense. Par suite, et en tout état de cause, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision du 17 janvier 2022 serait insuffisamment motivée.

9. En quatrième lieu, aucune disposition des articles R. 57-7-5 et suivants du code de procédure pénale, alors applicables, ni aucun autre texte ne prévoyait expressément la possibilité, pour le président de la commission de discipline, de faire auditionner des témoins d'incident, ou d'organiser une mesure d'information complémentaire. Il s'agit d'une faculté laissée à l'appréciation souveraine du président de cette commission s'il l'estime utile au regard du bon déroulement de la procédure et pour la manifestation de la vérité. Par ailleurs, si la personne détenue qui fait l'objet d'une procédure disciplinaire peut également demander à faire entendre des témoins par la commission, l'opportunité d'une telle décision demeure toutefois réservée à la seule appréciation du président de la commission de discipline. Dans ces conditions, la circonstance que la commission de discipline n'ait pas auditionné le codétenu de M. C ou n'ait pas diligenté de mesure d'information supplémentaire est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Par suite, ce moyen doit être écarté comme étant inopérant.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-1 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : () / 2° D'exercer ou de tenter d'exercer des violences physiques à l'encontre d'une personne détenue () ". Aux termes de l'article R. 57-7-33 du même code, dans sa version applicable au litige : " Lorsque la personne détenue est majeure, les sanctions disciplinaires suivantes peuvent également être prononcées : () 2° Le déclassement d'un emploi ou d'une formation () ".

11. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

12. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le compte-rendu d'incident du 5 janvier 2022 et le rapport d'enquête établi le lendemain relatent que M. C s'est bagarré avec son codétenu à la suite d'un conflit relatif à l'appartenance d'un téléphone portable. Par ailleurs, il ressort des déclarations circonstanciées de son codétenu lors du rapport d'enquête que M. C a revendiqué la propriété d'un téléphone portable et que, face à son refus, ils se sont battus. Si M. C conteste ces faits et se prévaut de ce qu'il était en réalité en situation de légitime défense, il ne s'en est pas prévalu lors de l'enquête administrative et n'apporte à l'appui de sa contestation aucun élément de nature à mettre valablement en doute l'exactitude ou la sincérité du compte-rendu d'incident ou du rapport d'enquête. Alors que le requérant a reconnu avoir échangé des coups avec son codétenu, il n'est pas fondé à soutenir que la matérialité des faits qui lui sont reprochés ne serait pas établie. Enfin, les faits reprochés à M. C constituent bien une faute disciplinaire du premier degré au sens des dispositions de l'article R. 57-7-1 du code de procédure pénale qui, conformément à l'article R. 57-7-47 du même code, pouvait légalement faire l'objet d'un déclassement d'emploi, sanction proportionnée au cas d'espèce.

13. Il résulte de qui a été dit aux points 4 à 12 que M. C n'est pas fondé à solliciter l'annulation de la décision par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaire a implicitement rejeté son recours administratif préalable obligatoire du 24 janvier 2022 dirigé à l'encontre de la décision du 17 janvier 2022 par laquelle la commission de discipline du centre pénitentiaire de Rennes-Vézin l'a sanctionné d'un déclassement d'emploi.

Sur les conclusions indemnitaires :

14. Il résulte de qui a été dit aux points 4 à 12 que la décision litigieuse n'est entachée d'aucune illégalité. Dans ces conditions, M. C n'est pas fondé à soutenir que la responsabilité de l'administration doit être engagée à ce titre. Par suite, il y a en tout état de cause lieu de rejeter les conclusions indemnitaires de M. C qui n'ont au demeurant pas été précédées d'une demande préalable.

Sur les frais liés au litige :

15. M. C ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, son conseil peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Toutefois, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 500 euros que M. C sollicite au profit de son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Mathilde Tessier et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 16 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Radureau, président,

M. Bozzi, premier conseiller,

M. Grondin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 mars 2024.

Le rapporteur,

signé

T. Grondin

Le président,

signé

C. Radureau

Le greffier,

signé

N. Josserand

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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