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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2202730

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2202730

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2202730
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 sem
Avocat requérantLE BIHAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 mai 2022, Mme A D, représentée par Me Le Bihan, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 mai 2022 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine lui a fait obligation de quitter le territoire français, l'a privée de délai de départ volontaire, a désigné la Géorgie comme pays de destination et lui a fait interdiction de retour en France pendant deux ans ;

2°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil ou à elle-même de la somme de 1 800 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est insuffisamment motivé et n'a pas été précédé d'un examen suffisant de sa situation ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la même convention ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du même code.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juin 2022, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les observations de Me Le Bihan, représentant Mme D, et celles de Mme D, assistée d'une interprète.

Le préfet d'Ille-et-Vilaine n'était pas représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Mme D justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Mme D, née en 1984, ressortissante de Géorgie, déclare être entrée en France le 6 octobre 2018 avec ses deux fils nés en 2003 et en 2005, et sa demande d'asile a été rejetée successivement par décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) des 28 février 2019 et 30 octobre 2019. Elle a fait l'objet les 25 mai 2019 et 12 novembre 2020 de deux arrêtés l'obligeant à quitter le territoire français et n'y a pas déféré. Le préfet d'Ille-et-Vilaine a, par un arrêté du 24 mai 2022, pris sur le fondement du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, décidé de l'obliger à quitter sans délai le territoire français, a fixé la Géorgie comme pays de destination et lui a fait interdiction de revenir en France pendant deux ans. C'est l'arrêté attaqué.

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Mme E B, adjointe au chef du bureau de l'immigration à la préfecture d'Ille-et-Vilaine en vertu d'une délégation qui lui a régulièrement été donnée par un arrêté préfectoral du 13 mai 2022, dûment publié au recueil des actes administratifs de la préfecture. Par suite, cet arrêté n'est pas entaché d'incompétence.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué précise les considérations de droit et de fait au vu desquelles il a été pris, en l'état des informations dont disposait le préfet à cette date. Il répond ainsi suffisamment aux exigences de motivation énoncées par les dispositions des articles L. 211-1 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, en particulier s'agissant de la scolarisation de ses deux fils. Cette motivation révèle en outre que contrairement à ce que soutient la requérante, le préfet a procédé à un examen particulier de sa situation avant de prendre cette décision

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Mme D, qui a vécu en Géorgie jusqu'à l'âge de 32 ans comme professeur de musique, n'établit pas, en se bornant à produire quelques attestations relatives à son activité de musicienne folkloriste au sein d'associations locales et les certificats de scolarité de ses deux fils, dont l'un est majeur mais est toujours en situation irrégulière et à sa charge, que, comme elle le soutient, le centre de ses intérêts privés et familiaux se trouverait désormais en France, alors que la décision l'obligeant à quitter le territoire français n'implique pas par elle-même, une séparation de la famille et qu'il n'est pas établi que ses fils ne pourraient poursuivre des études en Géorgie. Le moyen tiré de la méconnaissance de son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par les stipulations citées au point précédent doit donc être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

8. Mme D ne produit aucun élément permettant d'établir qu'il serait, comme elle le soutient, personnellement et effectivement exposée à des risques de mauvais traitements en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaîtrait les dispositions et stipulations visées au point 7 ci-dessus doit être écarté.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentations suffisantes () ". S'il ressort des pièces postales produites par le préfet d'Ille-et-Vilaine que Mme D peut être réputée, faute d'avoir retiré les plis correspondants après l'expiration de leur délai de mise en instance, et quand bien même ne les aurait-elle jamais effectivement reçus, comme ayant reçu notification des deux arrêtés l'obligeant à quitter le territoire pris à son encontre les 25 mai 2019 et 12 novembre 2020, ce qui implique qu'elle se trouve donc en situation irrégulière depuis deux ans et s'il ressort également de son audition qu'elle a réitéré son souhait de ne pas retourner en Géorgie en raison de la peur que lui inspire son ex-mari, il n'en demeure pas moins que la scolarisation de ses deux fils à charge, âgés de 17 et 19 ans, dont l'aîné a d'ailleurs engagé des démarches pour obtenir un titre de séjour étudiant en vue de poursuivre son cursus en filière STMG, doit être regardée comme constitutive d'une circonstance particulière permettant, en application des dispositions de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile de ne pas regarder comme réel, le risque de soustraction délibérée à l'exécution de la mesure d'éloignement édictée, avant la fin de l'année scolaire, à l'encontre de Mme D. C'est donc par une inexacte application des dispositions de l'article L. 612-2 du même code que le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé d'accorder à cette dernière un délai de départ volontaire tenant compte de sa situation particulière et de celle de ses enfants à charge.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour.

Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ".

11. Eu égard à l'illégalité de la décision refusant un délai de départ volontaire, il y a lieu d'annuler, par voie de conséquence la décision portant interdiction de retour dont Mme D a fait l'objet.

12. Il résulte de ce qui précède que Mme D est seulement fondée à demander l'annulation de l'article 1er de l'arrêté du 24 mai 2022 en tant qu'il la prive de tout délai de départ volontaire, et celle de l'article 3 de cet arrêté.

Sur les frais liés au litige :

13. L'État ne pouvant être regardé, pour l'essentiel, comme la partie perdante à l'instance, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par Mme D et son conseil sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : Mme D est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'article 1er de l'arrêté du préfet d'Ille-et-Vilaine du 24 mai 2022 en tant seulement qu'il refuse à Mme D un délai de départ volontaire, et son article 3 sont annulés.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D, à Me Le Bihan et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2022.

Le président,

signé

E. CLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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