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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2202868

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2202868

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2202868
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantCALONNE DU TEILLEUL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 juin 2022, M. E B, représenté par

Me Calonne du Teilleul, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 11 février 2022 par laquelle le préfet du Finistère a refusé de délivrer une carte nationale d'identité française et un passeport pour l'enfant Meryam B, ainsi que celle du 7 avril 2022 du même préfet rejetant son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au préfet du Finistère ou à tout préfet compétent de délivrer une carte d'identité et un passeport pour l'enfant Meryam B, sous astreinte de 150 euros par jour de retard dans un délai de huit jours à compter du jugement, ou à défaut de réexaminer la demande dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées sont entachées d'un vice d'incompétence ;

- les décisions sont entachées d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation dans l'appréciation du caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité et méconnaissent

l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 et les articles 18 et 20 - 1 du code civil ;

- les décisions méconnaissent les articles 29 du code civil et 1038 du code de

procédure civile ;

- les décisions méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- les décisions méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 novembre 2023, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des liberté fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties, régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Roux,

- et les conclusions de M. Moulinier, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant Français, a formé le 15 mai 2021 une demande de délivrance d'une carte d'identité et d'un passeport pour l'enfant Meryam B, auprès de la maison des services publics de Loudéac (Côtes-d'Armor). Le préfet du Finistère, après les avoir entendu séparément le 21 juin 2021, a refusé, par décision du 11 février 2022, la demande présentée par M. B en raison d'un doute au sujet de la nationalité de l'enfant. Le recours gracieux formé par M. B a également été rejeté par décision du 7 avril 2022 du préfet du Finistère. M. B demande l'annulation des décisions des 11 février et 7 avril 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, par un arrêté préfectoral n°29-2021-01-11-006 du 11 janvier 2021, dûment publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le 12 janvier 2021, le préfet du Finistère donne délégation à M. C A, en sa qualité de chef du centre d'expertise et de ressources titres " cartes nationales d'identité - passeports ", pour signer tout document en matière de titre d'identité. Par conséquent, le moyen tiré de l'incompétence de M. A pour signer les décisions attaquées des du 11 février et 7 avril 2022 doit être écartée.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 18 du code civil : " est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français ". Aux termes de l'article 316 du même code : " () la filiation () peut l'être par une reconnaissance de paternité ou de maternité, faite avant ou après la naissance. ". Aux termes de l'article 316-1 du même code : " Lorsqu'il existe des indices sérieux laissant présumer, le cas échéant au vu de l'audition par l'officier de l'état civil de l'auteur de la reconnaissance de l'enfant, que celle-ci est frauduleuse, l'officier de l'état civil saisit sans délai le procureur de la République et en informe l'auteur de la reconnaissance. (). ". Aux termes de l'article 2 du décret n°55-1397 du 22 octobre 1955 : " la carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande ". Aux termes de l'article 4 du décret n°2005-1726 du 30 décembre 2005 : " le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande ".

4. Pour l'application de ces dispositions, si la délivrance d'une carte nationale d'identité est un droit pour tout Français qui en fait la demande, il appartient aux autorités administratives compétentes, qui ne sauraient être considérées comme en situation de compétence liée, de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur ou, pour le cas d'un enfant mineur, de ses parents. Seul un doute suffisamment justifié à cet égard peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement de la carte nationale d'identité ou de passeport.

5. En outre, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas dans le cadre de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité ou de passeport. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité pour le compte d'un enfant mineur, que la reconnaissance de cet enfant a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte nationale d'identité.

6. Pour refuser la délivrance d'une carte d'identité et d'un passeport au profit de l'enfant Meryam, le préfet du Finistère s'est fondé sur le " doute plus que sérieux " quant à la reconnaissance de paternité de M. B envers l'enfant Meryam estimant qu'elle avait été souscrite dans le seul et unique but de transmettre la nationalité française à cette enfant et par voie de conséquence de permettre à sa mère, Mme G D, d'obtenir un titre de séjour en tant que parent d'enfant français.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B a reconnu l'enfant née le 20 novembre 2020 dès le 20 juin précédent, qu'à la date de la décision du 11 février 2022, il avait procédé à trois versements d'environ 200 euros afin de participer à l'entretien de Meryam. M. B explique que le couple se fréquentait ponctuellement à partir du début de l'année 2020 jusqu'au mois de mars 2020 au plus tard, à son domicile date à laquelle Meryam a été conçue. M. B se prévaut également de ce que le 15 octobre 2018 Mme D a accouché d'un enfant, F B, de nationalité comorienne, dont il est le père. Toutefois, le préfet du Finistère fait valoir que M. B et Mme D n'ont jamais eu de communauté de vie, que Mme D souhaitait régulariser sa situation sur le territoire français en qualité de parent d'un enfant français, que la grossesse n'était pas voulue par M. B, qu'il n'avait pas participé au suivi de grossesse et n'avait pas assisté à l'accouchement, qu'il ne participait pas de manière sincère et régulière à l'entretien de Meryam et qu'il ne souhaitait pas s'investir dans son éducation. Par ailleurs, à l'instigation du préfet du Finistère, une action a été engagée par le tribunal judiciaire de Saint-Brieuc le 26 avril 2022, aux fins de réalisation d'une expertise biologique et d'un examen comparé des sangs au sujet de reconnaissance de paternité, néanmoins, cette démarche n'a pas abouti en raison du retour de Mme D et de Meryam aux Comores. Si M. B fait valoir que la mère de l'enfant est retournée dans son pays d'origine du fait d'une aide au retour volontaire accordée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), le préfet du Finistère fait valoir sans être contredit qu'il n'est pas établi que ce retour de Mme D serait en rapport avec une aide au retour accordée par l'OFII et que cette absence doit être regardée comme une manœuvre dilatoire destinée à se soustraire à l'expertise en cause. Dans ces conditions, dès lors qu'il ressort des pièces du dossier que la reconnaissance de l'enfant a été faite dans le but de régulariser la situation administrative de sa mère, le préfet du Finistère a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, estimer qu'il existait un doute suffisant sur la nationalité de l'enfant pour refuser la délivrance de la carte nationale d'identité demandée en son nom par M. B.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

9. Si M. B soutient que le refus de délivrance de la carte nationale d'identité et du passeport empêche l'enfant d'entretenir toute relation affective avec lui en France ou de passer des vacances ensemble. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B entretiendrait avec cet enfant des liens d'une particulière intensité. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que les décisions en cause méconnaissent les stipulations rappelées au point précédent.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions du préfet du Finistère des 11 février et 7 avril 2022. Il s'ensuit que la requête de M. B doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E B et au préfet du Finistère.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,

M. Le Roux, premier conseiller,

Mme Tourre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023.

Le rapporteur,

signé

P. Le Roux Le président,

signé

G. Descombes

Le greffier,

signé

J-M. Riaud

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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