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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2204029

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2204029

jeudi 8 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2204029
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 sem
Avocat requérantTUYAA BOUSTUGUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 août 2022, M. B C A, représenté par Me Tuuya Boustugue, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 juillet 2022 par lequel le préfet des Côtes-d'Armor lui a fait obligation de quitter dans un délai de trente jours le territoire français à destination de la Guinée ;

3°) d'enjoindre au préfet des Côtes-d'Armor de lui délivrer un titre de séjour dans les trois jours de la notification du jugement à intervenir et, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son avocat de la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ce qui révèle un défaut d'examen de sa situation, en particulier s'agissant de la demande de titre de séjour présentée au regard de son état de santé ;

- elle méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de renvoi méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en raison de son état de santé et des risques encourus en cas de retour en Guinée ;

- sa situation n'a pas été suffisamment examinée à cet égard.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 août 2022, le préfet des Côtes-d'Armor conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Kolbert, président,

- les observations de Me Tuuya Boustugue, représentant M. A, absent.

Le préfet des Côtes-d'Armor n'était pas représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. M. A justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. M. A, né en 1987, de nationalité guinéenne, déclare être entré en France le 26 février 2020 en provenance d'Espagne et, après l'échec d'une procédure de transfert, il y a sollicité le bénéfice du statut de réfugié. Par des décisions des 20 avril 2021 et 7 juin 2022, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) puis la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) ont rejeté cette demande. Le préfet des Côtes-d'Armor a alors, par un arrêté du 19 juillet 2022 pris sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du même code, décidé de l'obliger à quitter le territoire français dans les trente jours et a fixé la Guinée comme pays de destination d'une mesure d'éloignement forcé. C'est l'arrêté attaqué.

En ce qui concerne la décision d'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué précise les considérations de droit et de fait au vu desquelles il a été pris et répond ainsi suffisamment aux exigences de motivation énoncées par les dispositions des articles L. 211-1 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. A a, conformément aux dispositions de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, été dûment informé en déposant sa demande d'asile, par un document portant sa signature le 11 août 2020, de ce qu'il disposait d'un délai de deux mois pour déposer une demande de titre de séjour sur un autre fondement, délai porté à trois mois dans l'hypothèse d'une demande motivée par son état de santé. Alors qu'il avait indiqué, lors d'une audition devant les services de police, le 8 juillet 2020, être sujet à des symptômes de palpitations cardiaques et d'essoufflement sur lesquels il entendait consulter, il n'a sollicité un rendez-vous pour déposer une demande de titre de séjour au regard de son état de santé que le 17 juin 2022, soit au-delà du délai de trois mois qui lui était imparti et sans même se prévaloir d'une modification de sa situation depuis sa demande d'asile. C'est donc sans erreur de droit que le préfet des Côtes-d'Armor, dont il n'est pas davantage soutenu qu'il disposait d'autres informations à cet égard, s'est borné à ne tenir compte que des seuls éléments de fait alors en sa possession à la date de la décision attaquée.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié () ". Aux termes de l'article R. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ". Aux termes de l'article R. 611-2 du même code : " L'avis mentionné à l'article R. 611-1 est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu : 1° D'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement l'étranger ou un médecin praticien hospitalier ; 2° Des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé () ".

5. M. A, qui ne produit à l'instance aucun élément d'ordre médical, ne peut être regardé, alors qu'ainsi qu'il a été dit plus haut, il n'a entrepris aucune démarche avant le 17 juin 2022, pour faire instruire une demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade, comme démontrant que son état de santé serait susceptible, par sa gravité ou la nature des traitements requis, de relever des dispositions précitées du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet qui, faute d'autres éléments d'information en sa possession, n'était donc pas tenu, dans ces conditions, de recueillir l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration avant de prendre sa décision, n'a pas davantage fait une inexacte application des dispositions précitées du 9° de l'article L. 611-3 en estimant que l'état de santé du requérant ne constituait pas un obstacle à ce qu'il fasse l'objet d'une décision l'obligeant à quitter le territoire français.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

7. M. A, dont la compagne résiderait au Sénégal et qui, âgé de 33 ans lors de son entrée sur le territoire français, n'y dispose d'aucune attache et n'apporte aucun élément permettant d'établir la réalité et la solidité d'une intégration, ne démontre pas, dans ces conditions, que la décision par laquelle le préfet des Côtes-d'Armor lui a fait obligation de quitter le territoire français aurait, compte tenu de l'irrégularité de sa situation, porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis par cette mesure en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français prise à son encontre.

En ce qui concerne la décision fixant la Guinée comme pays de destination :

9. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. D'une part, il ne résulte pas des pièces du dossier qu'en fixant la Guinée comme pays de destination de la mesure d'éloignement décidée à l'égard du requérant, le préfet se serait, s'agissant de l'appréciation de la réalité des risques allégués par ce dernier, estimé lié par les décisions de l'OFPRA et de la CNDA qui ont rejeté sa demande d'asile ou aurait insuffisamment apprécié sa situation personnelle au regard des seules stipulations citées ci-dessus.

11. D'autre part, si M. A soutient qu'il risque d'être exposé à de mauvais traitements en cas de retour en Guinée en raison de l'instrumentalisation dont il a été l'objet de la part de hauts responsables politiques pour discréditer un opposant au pouvoir dont il était proche, il n'apporte aucune élément permettant d'établir la réalité de ses allégations et ne démontre donc pas qu'il se trouve dans le cas où il serait fondé à se prévaloir des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision fixant la Guinée comme pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

13. Le présent jugement de rejet n'implique aucune mesure d'exécution et par suite, les conclusions de M. A tendant à ce que soient adressées diverses injonctions au préfet des Côtes-d'Armor doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas partie perdante à l'instance, le versement au conseil de M. A de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C A et au préfet des Côtes-d'Armor.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 septembre 2022.

Le président,

signé

E. KolbertLa greffière d'audience,

signé

P. Cardenas

La République mande et ordonne au préfet des Côtes-d'Armor en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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