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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2204180

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2204180

jeudi 22 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2204180
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 sem
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LE STRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 août 2022, Mme C épouse A, représentée par Me Le Strat, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision refusant d'enregistrer et d'instruire sa demande de titre de séjour formée le 24 mai 2022 ;

3°) d'annuler l'arrêté du 12 août 2022 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine lui a fait obligation de quitter le territoire français, ne lui a accordé aucun délai de départ volontaire, a fixé la Russie comme pays de destination, et lui a fait interdiction de retour pendant deux ans ;

4°) d'annuler l'arrêté du 12 août 2022 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a assignée à résidence pendant une durée de six mois ;

5°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement et subsidiairement, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour ;

6°) de mettre à la charge de l'État le versement à son avocate de la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision refusant d'enregistrer et d'instruire sa demande de titre de séjour est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en ce que sa demande ne présentait aucun caractère dilatoire ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur de fait en ce qu'elle avait bien été précédée d'une demande de titre de séjour sur laquelle il n'a pas été statué ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision la privant de délai de départ volontaire est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étranges et du droit d'asile et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de renvoi méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en raison des risques qu'elle encourt en cas de retour en Russie ;

- sa situation n'a pas été suffisamment examinée, en particulier au regard de la nouvelle situation prévalant en Russie ;

- la décision lui faisant interdiction de retour méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'arrêté portant assignation à résidence est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des contraintes quotidiennes qu'il fait peser sur elle pendant une longue durée.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 septembre 2022, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Kolbert, président,

- les observations de Me Semino, substituant Me Le Strat représentant Mme A, et celles de Mme A, qui soulèvent à l'audience le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Le préfet d'Ille-et-Vilaine n'était pas représenté.

Le président a informé la requérante et son conseil de ce qu'en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, était susceptible d'être relevé d'office le moyen tiré de son incompétence pour statuer sur les conclusions dirigées contre l'arrêté portant assignation à résidence qui relèvent d'une formation collégiale du tribunal.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Mme A justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Mme A, née en 1988, ressortissante russe d'origine tchéchène, est entrée en France le 2 janvier 2012 avec son époux et leurs trois enfants et elle a sollicité le bénéfice du statut de réfugiée. Par décisions respectivement des 28 février 2013 et 21 octobre 2014, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) puis la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) ont rejeté cette demande. Sa demande de réexamen de sa situation a également été rejetée par l'OFPRA et la CNDA les 23 février et 16 octobre 2018. Elle a fait l'objet, par arrêté du préfet de la Loire-Atlantique du 24 mars 2021, d'une obligation de quitter le territoire français devenue définitive, après le rejet de son recours par jugement du tribunal administratif de Nantes du 21 décembre 2021 et à laquelle elle n'a pas déféré. Son époux, M. B, n'a pas davantage exécuté l'obligation de quitter le territoire qui lui a été prescrite par arrêté du 18 août 2021 et après son interpellation, il a fait l'objet d'une mesure d'assignation à résidence, le 23 mai 2022. Mme A ayant sollicité le 25 mai 2022, un rendez-vous afin de déposer une demande de titre de séjour, le préfet d'Ille-et-Vilaine a, par un arrêté du 12 août 2022 pris sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, décidé de l'obliger à quitter le territoire français, ne lui a accordé aucun délai de départ volontaire, a fixé la Russie comme pays de destination d'une mesure d'éloignement forcé, et lui a fait interdiction de retour pendant deux ans. Par un second arrêté du même jour, il l'a assignée à résidence pendant une durée de six mois sur le fondement du 1° de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Mme A demande l'annulation de ces deux arrêtés ainsi que celle de la décision refusant implicitement d'enregistrer et d'instruire sa demande d'asile.

En ce qui concerne l'arrêté du 12 août 2022 portant obligation de quitter sans délai le territoire français vers la Russie et interdiction de retour :

3. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que le préfet d'Ille-et-Vilaine avait été rendu destinataire, depuis le 25 mai 2022, d'une demande de titre de séjour de la part de Mme A et il a d'ailleurs produit en défense l'accusé de réception de cette demande ainsi que le procès-verbal d'audition de Mme A par la police aux frontières, le 1er juin 2022, faisant état de cette demande. En se bornant à qualifier de manœuvre une telle démarche en estimant n'être saisi d'aucune demande, le préfet qui, en application du dernier alinéa de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pouvait légalement prendre, au seul visa du 4° de ce même article, une mesure d'éloignement justifiée tout à la fois par un refus définitif d'asile et un refus de titre de séjour, doit être regardé, en refusant de se prononcer sur la demande de titre de séjour, comme n'ayant pas procédé à un examen suffisant de la situation de l'intéressée et comme ayant entaché sa décision d'une erreur de droit.

4. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander l'annulation, en toutes ses dispositions, de l'arrêté du préfet d'Ille-et-Vilaine lui faisant obligation de quitter sans délai le territoire français vers la Russie et lui faisant interdiction de retour.

En ce qui concerne l'arrêté du 12 août 2022 portant assignation à résidence :

5. Aux termes de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut autoriser l'étranger qui justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne pouvoir ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, à se maintenir provisoirement sur le territoire en l'assignant à résidence jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ". Par ailleurs, si aux termes de l'article L. 732-8 du même code : " La décision d'assignation à résidence prise en application des 1°, 2°, 3°, 4° ou 5° de l'article L. 731-1 peut être contestée devant le président du tribunal administratif dans le délai de quarante-huit heures suivant sa notification. Elle peut être contestée dans le même recours que la décision d'éloignement qu'elle accompagne () ", ces dispositions dérogatoires ne sont pas applicables aux décisions d'assignation à résidence édictées en application de l'article L. 731-3 de ce code, et dont la contestation ressortit, par suite, exclusivement à la compétence du tribunal administratif statuant en formation collégiale. Il y a lieu, par suite, de renvoyer devant une telle formation les contestations dirigées contre l'arrêté du 12 août 2022 assignant Mme A à résidence.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

6. L'exécution du présent jugement implique seulement, sur le fondement des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le réexamen, par l'autorité compétente, de la situation de Mme A. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de délivrer à l'intéressée, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

7. L'État étant partie perdante à l'instance, il y a lieu de mettre à sa charge le versement à Me Le Strat d'une somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous la double réserve que soit accordée, à titre définitif, l'aide juridictionnelle à la requérante et que son avocate renonce au bénéfice de la part contributive de l'État à l'exercice de cette mission.

D É C I D E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 12 août 2022 du préfet d'Ille-et-Vilaine portant obligation de quitter sans délai le territoire français, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer la situation de Mme A dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'intervalle, une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Les conclusions dirigées contre l'arrêté du 12 août 2022 du préfet d'Ille-et-Vilaine portant assignation à résidence de Mme A sont renvoyées à une formation collégiale du tribunal administratif de Rennes.

Article 5 : L'État versera à Me Le Strat une somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous la double réserve que soit accordée, à titre définitif, l'aide juridictionnelle à Mme A et que son avocate renonce au bénéfice de la part contributive de l'État à l'exercice de cette mission.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C épouse A, à Me Le Strat et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 septembre 2022.

Le président,

signé

E. KolbertLe greffier,

signé

M.-A. Vernier

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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