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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2204350

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2204350

vendredi 2 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2204350
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantBERTHET-LE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 août 2022 à 12h28, M. A C, représenté par Me Berthet-Le Floch, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 24 août 2022 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé son transfert aux autorités bulgares ;

3°) d'annuler l'arrêté du 24 août 2022 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a assigné à résidence ;

4°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine à titre principal, d'enregistrer sa demande d'asile et de l'admettre au séjour à ce titre, et à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle moyennant la renonciation de l'avocat à percevoir la contribution versée par l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

M. C soutient que :

- l'arrêté de transfert méconnait l'article 4 du règlement UE n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- l'arrêté de transfert méconnait l'article 5 du règlement UE n° 604/2013 du Parlement Européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- l'arrêté de transfert méconnait les articles 17-1 et 3§2 du règlement communautaire n° 604/2013 du 26 juin 2013 et violation du droit constitutionnel d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2022, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement européen (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Pottier, première conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B ;

- les observations orales de Me Berthet-Le Floch, représentant M. C qui déclare abandonner les moyens tirés de la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, compte tenu des productions de la préfecture ; elle reprend et développe le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance des articles 17 et 3 du même règlement européen, soutenant que le préfet aurait dû dans les circonstances de l'espèce autoriser le requérant à solliciter l'asile en France ; elle cite le rapport de l'OSAR du 30 août 2019 faisant état de l'existence de défaillances systématiques dans la prise en charge des demandeurs d'asile en Bulgarie, notamment les Afghans, qui font l'objet d'enfermement systématiques dans des conditions non conformes à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle mentionne également la mise en demeure adressée par la Commission européenne le 8 novembre 2018 aux autorités bulgares, constatant des lacunes dans le système d'asile bulgare et les services d'appui correspondants, notamment la rétention des demandeurs d'asile ainsi que la méconnaissance des garanties prévues durant la procédure de rétention ; elle cite également l'Office statistique de l'Union européenne Eurostat selon lequel le pourcentage de rejet des demandes d'asile présentées par les ressortissants afghans atteint 90 % en Bulgarie en 2021 est ainsi particulièrement supérieur à celui concernant les autres nationalités en Bulgarie que celui concernant les Afghans dans les autres États membres de l'Union européenne, sans qu'aucun facteur particulier ne vienne expliquer cette spécificité ; elle insiste enfin sur l'expérience vécue par son client en Bulgarie, qui confirme l'actualité des constats faits par les ONG et institutions précitées, dès lors que M. C, à son arrivée en Bulgarie, a été interpellé, frappé, et placé en détention 15 jours dans un camp fermé, s'est vu confisquer son téléphone et ses effets personnels et n'a pu avoir accès à aucune assistance médicale ni juridique ; en outre, le requérant a son frère en France qui est présent à l'audience et qui a la qualité de réfugié ;

- et les observations orales de M. C, qui déclare qu'à son arrivée en Bulgarie il a été interpellé, frappé, et enfermé dans un camp par les forces de police bulgares ; ces coups ont entraîné une blessure de la mâchoire, qu'il ne parvenait plus à mobiliser pour manger et qui le faisait souffrir, raison pour laquelle il a demandé à voir un médecin durant cette quinzaine de jours d'enfermement ; il n'a cependant reçu ni assistance médicale ni assistance juridique ; il a vécu ces 15 jours de détention dans des conditions particulièrement difficiles, dans des conditions d'hygiène insuffisantes ; il n'avait pas accès à son téléphone qui lui a été confisqué, et ne pouvait communiquer avec personne d'autre que ses codétenus ; ses empreintes digitales ont été prises sous la contrainte, mais il n'a pas reçu de récépissé de demande d'asile ; il déclare que parmi les personnes avec lesquelles il a été enfermé, certaines avaient déjà fait l'objet de précédents transferts vers la Bulgarie et présentaient des troubles psychologiques qu'il assimile à une forme de démence ; il appréhende de se retrouver de nouveau enfermé dans un camp et souhaiterait rester avec son frère qui est réfugié en France et lui sert d'interprète.

Le préfet d'Ille-et-Vilaine n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant afghan, est entré en France le 15 mai 2022. Il a sollicité l'asile le 1er juin 2022. Saisies le 20 juin 2022 d'une demande de reprise en charge, les autorités bulgares ont fait connaître leur accord le 30 juin 2022 sur le fondement de l'article 18.1 b) du règlement UE n° 604/2013. Par deux arrêtés du 24 août 2022, le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de transférer M. C aux autorités bulgares et de l'assigner à résidence. M. C demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. M. C justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux () La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable ". Par ailleurs, l'article 17 du même règlement dispose que : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité ". Il résulte de ces dispositions que si le règlement (UE) n° 604/2013 prévoit en principe qu'une demande d'asile est examinée par un seul État membre et que cet État est déterminé par application des critères fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application des critères de détermination de l'État responsable de l'examen des demandes d'asile est écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un État membre.

4. M. C soutient que lors de son séjour en Bulgarie, il a fait l'objet de détention dans des conditions inhumaines, de coups, et de mauvais traitements sans pouvoir bénéficier d'une assistance médicale ou juridique quelconque, avant d'être relâché sans explication. Il mentionne dans sa requête et à l'audience, à cet égard, des constats émanant d'organisations internationales comme le rapport de l'OSAR du 30 août 2019, mais également la mise en demeure adressée par la Commission européenne le 8 novembre 2018 aux autorités bulgares relative aux lacunes dans le système d'asile bulgare et les services d'appui correspondants, notamment la méconnaissance des garanties prévues durant la procédure de rétention, ainsi que le rapport du Comité des droits de l'enfant des Nations-Unies, en date 22 septembre 2021 faisant état de défaillances systémiques dans la procédure d'asile notamment en ce qu'elle vise spécifiquement les ressortissants afghans en Bulgarie. En outre, les données de l'office européen Eurostat citées dans la requête et à l'audience, et disponibles publiquement, relèvent un taux de rejet des demandes d'asile des Afghans en Bulgarie de 90% en 2021, nettement supérieur à celui des autres États de l'Union européenne ainsi que des autres nationalités en Bulgarie. Ces informations générales concernant une défaillance systémique de la Bulgarie, qui doit en outre faire face depuis quelques mois à un afflux supplémentaire de réfugiés lié à la guerre en Ukraine ainsi qu'aux bouleversements politiques récents en Afghanistan, sont corroborées par le récit précis et circonstancié du requérant qui relate au cours de l'audience ses conditions d'entrée et de séjour sur le territoire bulgare, son interpellation par les forces de police bulgares, son enfermement durant quinze jours en camp, les coups subis qui ont entraîné une luxation de la mâchoire qui l'empêchaient de se nourrir et l'absence d'assistance médicale malgré sa demande pendant ces quinze jours d'enfermement, période pendant laquelle, comme d'autres migrants, il a été privé de toute assistance et de toute communication avec l'extérieur, s'étant vu confisquer son téléphone. Ainsi, compte tenu de l'expérience individuelle de M. C corroborant les constats généraux effectués par les organisations internationales, et alors qu'au surplus, M. C a un frère en France qui bénéficie du statut de réfugié, qui peut le prendre en charge et l'assiste à l'audience, le requérant est fondé à soutenir qu'en décidant de le remettre aux autorités bulgares en vue de l'examen de sa demande d'asile, sans mettre en œuvre la clause discrétionnaire prévue par l'article 17 précité du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, le préfet d'Ille-et-Vilaine a entaché l'arrêté de transfert attaqué d'une erreur manifeste d'appréciation.

5. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision du 24 août 2022 portant transfert de M. C aux autorités bulgares doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, celle du même jour l'assignant à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Compte tenu du motif d'annulation retenu et en exécution du présent jugement, il y a lieu d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine d'autoriser M. C à solliciter l'asile en France dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir.

Sur les frais liés au litige :

7. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. C sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Les arrêtés du 24 août 2022 par lesquels le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé le transfert de M. C vers la Bulgarie et son assignation à résidence sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine d'autoriser M. C à solliciter l'asile en France dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir.

Article 4 : Les conclusions présentées par M. C sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Berthet-Le Floch et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 septembre 2022.

La magistrate désignée,

signé

F. BLa greffière d'audience,

signé

P. Cardenas

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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