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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2205051

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2205051

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2205051
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantLE BIHAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 octobre 2022, Mme A E B, représentée par Me Le Bihan, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 janvier 2022 par laquelle le préfet du Finistère a rejeté la demande de passeports qu'elle avait déposée pour ses deux enfants mineurs nés le 10 août 2017 à Saint-Brieuc et retiré leurs cartes nationales d'identité ;

2°) d'enjoindre à l'administration de lui délivrer des passeports pour ses deux enfants et de lui restituer leurs cartes nationales d'identité dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi sur l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la compétence du signataire de la décision attaquée n'est pas établie ;

- la décision attaquée méconnaît l'autorité de la chose jugée par le tribunal le 9 septembre 2021 (instance n° 1906536), ainsi que les articles 2 du décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 et 4 du décret 2005-1726 du 30 décembre 2005 relatif aux passeports.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2023, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par Mme E B n'est fondé.

Par une décision du 19 mai 2022 le président du bureau d'aide juridictionnelle a accordé à Mme E B l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Albouy,

- et les conclusions de M. Fraboulet, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Le 25 février 2019, Mme E B ressortissante de la République démocratique du Congo, a sollicité la délivrance de cartes nationales d'identité pour ses deux enfants C et G, tous deux nés le 10 août 2017, auprès des services de la mairie de Saint-Brieuc. Par une décision du 2 juillet 2019, le préfet du Finistère a rejeté cette demande. Par un jugement n° 1906536, du 9 septembre 2021, le tribunal a annulé cette décision au motif que le préfet du Finistère n'avait pas fait état d'un doute suffisant pesant sur la filiation et la nationalité des enfants de la requérante et ne pouvait, par suite, légalement refuser la délivrance des cartes nationales d'identité sollicitées sans entacher sa décision d'une erreur d'appréciation. Par ailleurs, ce jugement enjoignait au préfet du Finistère, ou à tout autre préfet territorialement compétent, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de fait ou de droit des intéressés, de délivrer une carte nationale d'identité aux deux enfants de Mme E B, dans un délai de trois mois à compter de la date de sa notification. En exécution de ce jugement, le préfet des Côtes-d'Armor a délivré les deux cartes nationales d'identité sollicitées. Le 17 novembre 2021, Mme E B a déposé auprès des services de la mairie de Saint-Brieuc des demandes de passeport pour ses deux enfants mineurs. Par la décision attaquée du 6 janvier 2022, le préfet du Finistère a rejeté cette demande et a informé la requérante qu'une procédure de retrait des cartes nationales d'identité précédemment délivrées allait être mise en œuvre par le préfet du département des Côtes-d'Armor et que ces documents devaient être restitués.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne la légalité externe de la décision attaquée :

2. En premier lieu, par un arrêté préfectoral n°29-2021-01-11-006 du 11 janvier 2021, dûment publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le 12 janvier 2021, le préfet du Finistère a donné délégation à M. H D, attaché hors classe, chef du centre d'expertise et de ressources titres de Bretagne, à l'effet de signer tout document relevant de la compétence du centre d'expertise et de ressources titres, à l'exception de certains arrêtés et décisions, au nombre desquels ne figurent pas les décisions portant refus de délivrance des passeports et les demandes de restitutions des cartes nationales d'identité. Le moyen tiré de ce que la décision attaquée émane d'une autorité incompétente doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne de la décision attaquée :

3. En premier lieu, l'autorité de la chose jugée qui s'attache au dispositif du jugement définitif n° 1906536 du 9 septembre 2021, ainsi qu'aux motifs qui en sont le support nécessaire, interdisait seulement à l'autorité administrative de refuser à nouveau à Mme E B la délivrance de cartes nationales d'identité pour ses deux enfants, pour les motifs fondant la décision du 2 juillet 2019, lesquels ne caractérisaient pas l'existence d'un doute suffisant sur leur nationalité. Ce jugement n'a pas tranché la question de leur nationalité, qui d'ailleurs ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative. Par suite, en refusant de délivrer à Mme E B des passeports aux noms de ses enfants et en lui demandant de restituer leurs cartes nationales d'identité, au motif que leur père n'a acquis la nationalité française que postérieurement à leur naissance, le préfet du Finistère n'a pas méconnu l'autorité de la chose jugée par le tribunal le 9 septembre 2021.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. ". Aux termes de l'article 21-2 du même code : " L'étranger ou apatride qui contracte mariage avec un conjoint de nationalité française peut, après un délai de quatre ans à compter du mariage, acquérir la nationalité française par déclaration à condition qu'à la date de cette déclaration la communauté de vie tant affective que matérielle n'ait pas cessé entre les époux depuis le mariage et que le conjoint français ait conservé sa nationalité. ". Aux termes de l'article 21-3 du même code : " Sous réserve des dispositions prévues aux articles 21-4 et 26-3, l'intéressé acquiert la nationalité française à la date à laquelle la déclaration a été souscrite. ".

5. En vertu de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 instituant une carte nationale d'identité et de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports, la carte nationale d'identité et le passeport sont délivrés, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande.

6. Pour l'application des dispositions citées aux deux points précédents, il appartient aux autorités administratives, qui ne sont pas en état de compétence liée, de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité ou d'un passeport sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement du titre demandé. Dans ce cadre, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre, qu'une reconnaissance de paternité a été souscrite frauduleusement, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la délivrance du titre sollicité.

7. Alors que Mme E B soutient que ses deux enfants, nés le 10 aout 2017, sont tous deux de nationalité française dès lors qu'ils ont été reconnus le 4 janvier 2019 par M. I F ressortissant français, le préfet du Finistère fait valoir et établit que M. F a acquis la nationalité française à raison de son mariage avec une ressortissante française par déclaration souscrite le 17 août 2017 postérieurement à la naissance des deux enfants en cause. Cette circonstance démontrée par la production d'une copie de l'acte de naissance de M. F constitue un élément objectif de nature à faire naître un doute suffisant sur la nationalité française des deux enfants de la requérante, lequel a permis au préfet du Finistère de refuser légalement à Mme E B la délivrance de passeports au nom de ses deux enfants mineurs et de retirer les cartes nationales d'identité qui leur avaient été remises en exécution du jugement du 9 septembre 2021. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 2 du décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 et 4 du décret 2005-1726 du 30 décembre 2005 relatif aux passeports doivent être écartés.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision attaquée du 6 janvier 2022 doivent être rejetées.

Sur les conclusions présentées aux fins d'injonction :

9. Le présent jugement, qui rejette les conclusions de la requête de Mme E B présentées aux fins d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, ses conclusions aux fins d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

10. L'État n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions présentées par Mme E B sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E B, au préfet du Finistère et à Me Le Bihan.

Copie du présent jugement sera adressée au préfet des Côtes-d'Armor.

Délibéré après l'audience du 26 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Jouno, président,

M. Albouy, premier conseiller,

M. Ambert, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.

Le rapporteur,

signé

E. AlbouyLe président,

signé

T. Jouno

La greffière,

signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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