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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2205057

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2205057

lundi 24 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2205057
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantJULIEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 octobre 2022, M. A B, représenté par Me Julien, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 23 août 2022 par laquelle le préfet du Morbihan a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre à l'administration de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie : le refus de titre de séjour impacte très gravement sa situation économique dès lors qu'il ne perçoit plus l'allocation adultes handicapés et l'aide personnalisée au logement en application de l'article L. 821-1 du code de la sécurité sociale, et que la seule pension d'invalidité qu'il perçoit d'un montant mensuel de 467,32 euros ne lui permet plus de subvenir aux besoins de sa famille avec trois enfants à charge ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

- elle est entachée d'incompétence à défaut pour le préfet de justifier que son signataire disposait d'une délégation régulière ;

- elle a été prise à la suite d'une procédure irrégulière en l'absence de saisine de la commission du titre de séjour : il réside en France depuis plus de dix ans sous couvert de titres de séjour vie privée et familiale en qualité d'étranger malade puis d'une carte portant la mention artisan ou salarié ; il a justifié de motifs exceptionnels concernant sa situation personnelle et familiale pouvant justifier la délivrance d'un titre de séjour vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'une erreur de fait en indiquant que tous les membres de la famille ont fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français alors que c'est le cas pour seulement ses deux fils aînés âgés de 22 et 20 ans ;

- elle méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : il ne pourra pas bénéficier d'un suivi médical en Turquie similaire à celui qu'il a actuellement en France ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : il réside régulièrement en France depuis le 23 juillet 2010 et s'est inséré professionnellement, tous les membres de sa famille résident sur le territoire français, il est suivi pour des problèmes médicaux en France, il n'a commis aucun trouble à l'ordre public et les deux infractions qu'il a commises sont mineures ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa vie personnelle et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 octobre 2022, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- l'urgence n'est pas en l'espèce présumée dès lors que le requérant, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle salarié valable jusqu'au 16 décembre 2021, a déposé une nouvelle demande de titre de séjour pour raisons de santé et n'a pas formulé de demande de titre pour un autre motif ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

- le moyen tiré de l'incompétence manque en fait ;

- le requérant n'a pas formulé de demande d'admission exceptionnelle au séjour au titre de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et la commission du titre de séjour n'avait donc pas à être saisie ;

- aucune erreur de fait n'a été commise : les trois enfants de M. B ont fait l'objet d'obligations de quitter le territoire français, qui ont été validées tant par le tribunal que par la cour administrative d'appel ;

- les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas méconnues dès lors que M. B peut bénéficier d'un traitement approprié à son état de santé dans son pays d'origine et que cet état de santé lui permet de voyager vers ce pays ;

- les moyens tirés de l'atteinte portée au droit au respect de la vie privée et familiale de M. B et de l'erreur manifeste d'appréciation sont inopérants dès lors que ce dernier n'a déposé une demande de titre de séjour qu'en qualité d'étranger malade.

Vu :

- la requête au fond n° 2205056 ;

- les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Plumerault, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 19 octobre 2022 :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Julien, représentant M. B, qui reprend les mêmes termes que ses écritures qu'elle développe, insiste sur le fait que le requérant est présent en France en situation régulière depuis plus de dix ans, déclare abandonner le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte, fait valoir que l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est applicable en l'espèce dès lors qu'il ne serait pas logique que le texte soit plus favorable à un étranger présent irrégulièrement sur le territoire français depuis plus de dix ans lorsqu'il fait une demande de titre de séjour fondée sur des motifs exceptionnels qu'à l'étranger justifiant d'une présence régulière de plus de dix ans, souligne que M. B ne pouvait pas solliciter un titre de séjour en qualité de salarié car il ne travaille plus ayant été reconnu travailleur handicapé et qu'il n'avait pas à faire de demande de titre de séjour à titre exceptionnel puisqu'il était déjà en situation régulière, indique que si les trois enfants de M. B font effectivement l'objet d'obligations de quitter le territoire français, tel n'est pas le cas de leur mère, souligne enfin les efforts d'intégration de M. B ;

- les explications de M. B.

Le préfet du Morbihan n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant turc né le 7 avril 1971, est entré en France selon ses déclarations en 2007. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés le 30 octobre 2008, décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 23 janvier 2009. Par un arrêté du 9 février 2009, dont la légalité a été confirmée, le préfet du Morbihan a rejeté sa demande de titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français. M. B s'est toutefois vu délivrer, à partir du 23 juillet 2010, un premier titre de séjour pour raisons médicales, régulièrement renouvelé jusqu'au 9 avril 2015. Il a ensuite bénéficié d'un changement de statut et s'est vu délivrer un titre de séjour en qualité d'artisan du 17 décembre 2015 au 16 décembre 2016. A la suite de la cessation de son activité et de la reprise d'une activité salarié, il a ensuite obtenu des titres de séjour portant la mention " salarié " entre le 17 décembre 2016 et le 16 décembre 2021. Le 20 décembre 2021, M. B a sollicité un titre de séjour pour raisons de santé. Par décision du 23 août 2022, le préfet du Morbihan a rejeté sa demande. M. B a saisi le tribunal d'un recours en annulation contre cette décision et, dans l'attente du jugement au fond, demande au juge des référés d'en suspendre l'exécution.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. M. B a déposé une demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu, par suite, de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé () ".

6. La partie qui justifie d'un avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) allant dans le sens de ses conclusions doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de destination. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

7. Il ressort de l'arrêté attaqué que le préfet du Morbihan a suivi l'avis du collège des médecins de l'OFII émis le 29 juin 2022, qui a estimé que l'état de santé de M. B nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Le seul certificat médical du 18 janvier 2022 produit par le requérant qui relate un examen clinique cardiologique satisfaisant ne permet pas d'infirmer l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'est pas propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 () ".

9. L'arrêté du 23 août 2022 a pour seul objet de se prononcer sur la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne ressort ni des pièces du dossier, ni des termes de l'arrêté contesté que le préfet, qui n'était pas tenu d'examiner si M. B pouvait bénéficier d'un titre de séjour sur un autre fondement, aurait examiné sa demande au regard des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du même code. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le préfet aurait dû saisir la commission du titre de séjour en application du 2ème alinéa de l'article L. 435-1 précité, en raison de la présence en France de M. B depuis plus de dix ans, n'est pas propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse.

10. Aucun des autres moyens invoqués susvisés n'est davantage de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

11. Il résulte de ce qui précède que l'une des conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'étant pas remplie, les conclusions de M. B tendant à la suspension de l'exécution de la décision du 23 août 2022 par laquelle le préfet du Morbihan a refusé de lui délivrer un titre de séjour ne peuvent, sans qu'il soit besoin de statuer sur la condition d'urgence, qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. La présente ordonnance qui rejette les conclusions à fin de suspension de la requête de M. B n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par l'intéressé doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, la somme que M. B demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis provisoirement au bénéficie de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie de la présente ordonnance sera adressée au préfet du Morbihan.

Fait à Rennes, le 24 octobre 2022.

Le juge des référés,

signé

F. CLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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