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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2205613

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2205613

mercredi 23 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2205613
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LE STRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

C une requête enregistrée le 7 novembre 2022, Mme D A, représentée C Me Le Strat, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 19 octobre 2022 C laquelle le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine à titre principal de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour, à titre subsidiaire de procéder à un nouvel examen de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie : le refus de délivrance d'un récépissé porte une atteinte grave et immédiate à sa situation en la maintenant en situation de précarité administrative, en la contraignant à limiter ses déplacements dans la crainte d'être placée en retenue administrative, en l'empêchant de poursuivre une formation ou de trouver un travail et alors que les délais d'instruction des demandes de titre de séjour vie privée et familiale et d'admission exceptionnelle sont de l'ordre de deux à trois ans ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

- la décision n'est motivée ni en droit ni en fait en méconnaissance des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnaît l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur d'appréciation : l'autorité administrative a enregistré sa demande de titre de séjour, ce qui justifie du caractère complet du dossier et elle devait se voir remettre un récépissé de demande de titre de séjour.

C un mémoire en défense, enregistré le 22 novembre 2022, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite : la situation de la requérante n'entre pas dans le cas d'urgence d'une demande de renouvellement d'un titre de séjour dès lors qu'elle ne fait valoir aucun élément nouveau depuis le précédent refus de titre de séjour ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision : la requérante avait la possibilité de contester la première décision de refus du 11 mars 2021 et sa nouvelle demande est en réalité abusive, le fondement légal et les arguments étant identiques ; de plus, la requérante n'établit pas que son dossier de demande serait complet.

Vu :

- la requête au fond n° 2205601 ;

- les pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Plumerault, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 22 novembre 2022 :

- le rapport de Mme B,

- les observations de Me Semino, substituant Me Le Strat, représentant Mme A, qui reprend les mêmes termes que les écritures qu'il développe, insiste, au regard du caractère dilatoire ou abusif de la demande, sur le fait que les circonstances de fait ont changé depuis la précédente demande de titre de séjour de Mme A, puisqu'un an et demi se sont écoulés et que la requérante a poursuivi son intégration, souligne qu'en tout état de cause, le préfet a enregistré la demande, laquelle est en cours d'instruction, insiste, au regard de l'urgence, sur la situation de précarité administrative dans laquelle la requérante est placée du fait de l'absence de délivrance d'un récépissé, indique qu'elle ne peut pas postuler à la formation d'aide-soignante qu'elle vise et ne peut faire que du bénévolat, soutient que le préfet n'a pas contesté la complétude du dossier puisqu'il l'a enregistré ;

- et les explications de Mme A, qui indique qu'elle mène plusieurs actions de bénévolat.

Le préfet d'Ille-et-Vilaine n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante comorienne née le 18 novembre 1994, est entrée à Mayotte en 2001 où elle a poursuivi toute sa scolarité. Elle est entrée sur le territoire métropolitain le 7 septembre 2016 sous couvert d'un visa de court séjour. Elle a sollicité, le 22 janvier 2019, la délivrance d'un titre de séjour, sur le fondement des dispositions du 7° de l'article L. 313-11 et de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors applicables, dont les dispositions sont désormais reprises aux articles L. 423-23 et L. 435-1 du même code, au titre respectivement de la vie privée et familiale et de l'admission exceptionnelle au séjour. Sa demande a été rejetée C décision du préfet d'Ille-et-Vilaine du 11 mars 2021. Elle a de nouveau sollicité, le 22 août 2022, la délivrance d'une carte temporaire de séjour sur les mêmes fondements. Sa demande a été enregistrée le 19 octobre 2022 et une attestation lui a été remise mentionnant qu'elle ne valait pas droit au séjour. Mme A demande au juge des référés, de suspendre l'exécution de la décision implicite C laquelle le préfet d'Ille-et-Vilaine a ainsi refusé de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée C la juridiction compétente ou son président () ".

3. Mme A justifiant avoir introduit le 31 octobre 2022 une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de prononcer son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision administrative contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies C le requérant, si les effets sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

6. Le refus opposé C le préfet d'Ille-et-Vilaine a pour objet et effet de maintenir Mme A dans une situation de précarité administrative, le temps de l'examen de sa demande de titre de séjour, alors même que son dossier a été enregistré et mis à l'instruction. Cette décision l'expose à un risque d'éloignement et la prive notamment de la possibilité de suivre une formation. Ces circonstances sont constitutives d'une situation d'urgence justifiant l'intervention du juge des référés.

En ce qui concerne les moyens propres à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision :

7. Aux termes de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise. () ". Il résulte de ces dispositions qu'en dehors du cas d'une demande à caractère abusif ou dilatoire, l'autorité administrative chargée d'instruire une demande de titre de séjour ne peut refuser de l'enregistrer, et de délivrer le récépissé y afférent, que si le dossier présenté à l'appui de cette demande est incomplet. Le caractère abusif ou dilatoire de la demande doit s'apprécier compte tenu d'éléments circonstanciés. Le simple fait que l'étranger soit sous le coup d'une obligation de quitter le territoire français exécutoire ne suffit pas à le caractériser.

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a déposé sa nouvelle demande de titre de séjour à la préfecture d'Ille-et-Vilaine le 22 août 2022. Si le préfet d'Ille-et-Vilaine soutient que Mme A n'apporte pas la preuve que son dossier aurait été complet, il est toutefois constant qu'il lui a délivré, le 19 octobre 2022, une attestation d'enregistrement et a mis ce dossier à l'instruction, reconnaissant C là-même son caractère complet. En outre, si le préfet d'Ille-et-Vilaine fait également valoir que la demande de Mme A, en l'absence de tout élément nouveau depuis sa précédente demande de titre de séjour ayant donné lieu à une décision de rejet, est abusive, il lui appartenait seulement, s'il s'y croyait fondé, de lui opposer pour ce motif un refus d'enregistrement. Il ne peut en revanche, dès lors que Mme A a été admise à souscrire une demande de délivrance d'un titre de séjour, refuser de lui délivrer un récépissé. C suite, le moyen soulevé C Mme A et tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

9. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension d'une décision administrative étant réunies, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 19 octobre 2022 du préfet d'Ille-et-Vilaine, en tant qu'elle porte refus de délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour à Mme A.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. La présente ordonnance implique qu'il soit enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de délivrer à Mme A un récépissé de demande de titre de séjour, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à huit jours à compter de sa notification.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme A ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et sous réserve de son admission définitive à l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 800 euros, à payer à Me Le Strat, avocate de Mme A, au titre des frais exposés à raison de la présente instance et non compris dans les dépens, sous réserve que cette avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A C le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros lui sera versée.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision implicite du 19 octobre 2022 C laquelle le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de délivrer un récépissé de demande de titre de séjour à Mme A est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de délivrer à Mme A un récépissé de demande de titre de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : L'État versera à Me Le Strat la somme de 800 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de cette avocate à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A C le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros lui sera versée.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D A, à Me Le Strat et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera transmise, pour information, au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Fait à Rennes, le 23 novembre 2022.

Le juge des référés,

signé

F. BLe greffier,

signé

M.-A. Vernier

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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