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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2205695

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2205695

jeudi 24 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2205695
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSEMINO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 novembre 2022, M. B A, représenté par Me Semino, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du préfet d'Ille-et-Vilaine du 19 octobre 2022 portant refus de délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine, à titre principal, de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour assorti d'une autorisation de travail, à titre subsidiaire, de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour simple et, à titre infiniment subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation sans délai ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son avocat contre sa renonciation à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est satisfaite, dès lors que la décision portant refus de délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour, révélée par la délivrance d'une simple attestation de dépôt, le maintient dans une situation de précarité administrative ; il ne peut justifier de sa situation et ne peut trouver d'emploi, alors même que le délai d'instruction des demandes d'admission exceptionnelle au séjour est très long, de plusieurs années ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige, dès lors que :

* elle est entachée d'un défaut de motivation, alors même qu'elle constitue une mesure de police et refuse un avantage qui constitue un droit ;

* elle méconnaît les dispositions de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* il justifie de six années de travail comme Compagnon Emmaüs ; eu égard à son parcours et à cette expérience, il remplit les conditions pour se voir délivrer un récépissé de demande de titre de séjour assorti d'une autorisation de travail et la décision de refus est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

* son dossier a été regardé comme complet, dès lors qu'il a été enregistré ; la remise d'un récépissé s'impose dès l'enregistrement d'un dossier de demande de titre de séjour ;

* la décision est entachée d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 novembre 2022, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition tenant à l'urgence n'est pas satisfaite : M. A a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement sans délai avec interdiction de retour, qu'il n'a pas exécutée ; l'attestation remise lui permet de justifier de l'existence de sa démarche administrative, de sorte qu'il ne risque pas de placement en rétention avant qu'il ne soit statué sur sa demande ; l'intéressé est logé et travaille au sein de la communauté Emmaüs ;

- M. A ne soulève aucun moyen propre à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige ; sa demande de titre de séjour a été enregistrée et est en cours d'instruction ; il ne justifie aucunement avoir droit à la délivrance d'un récépissé assorti d'une autorisation de travail ; la remise d'un récépissé n'est pas obligatoire dans le cas où l'étranger a fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement.

Vu :

- la requête au fond n° 2205694, enregistrée le 11 novembre 2022 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielen, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 24 novembre 2022 :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Semino, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que sa requête, par les mêmes moyens qu'il développe, tout en précisant renoncer au moyen tiré du détournement de pouvoir ;

- les explications de M. A.

Le préfet d'Ille-et-Vilaine n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 26 octobre 1980, est entré en France en 2015. Il a sollicité son admission au titre de l'asile, rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 31 août 2015, confirmée par décision de la Cour nationale du droit d'asile du 19 mai 2016. Il a ensuite sollicité son admission au séjour pour raisons de santé, qui a été rejetée par arrêté préfectoral du 3 juillet 2018, assorti d'une obligation de quitter le territoire français sans délai et d'une interdiction de retour d'un an, dont la légalité a été validée par jugement du tribunal n° 1803374 du 19 octobre 2018. Il a sollicité, le 9 août 2022, la délivrance d'un titre de séjour, sur le fondement des dispositions des articles L. 435-1 et L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Lui a été remise, le 19 octobre 2022, une attestation de dépôt de demande de titre de séjour, précisant qu'elle ne vaut pas droit au séjour. Par la présente requête, M. A, qui a saisi le tribunal d'un recours en annulation contre cette décision, en tant qu'elle révèle un refus de délivrance d'un récépissé, demande au juge des référés d'en suspendre l'exécution dans l'attente du jugement au fond.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. M. A justifie avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle. Il y a par suite lieu, en application des dispositions précitées, de prononcer son admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

6. Il résulte de l'instruction que le refus de récépissé opposé par le préfet d'Ille-et-Vilaine a pour objet et effet de maintenir M. A dans une situation de précarité administrative, le temps de l'examen de sa demande de titre de séjour, alors même que son dossier a été enregistré et mis à l'instruction. Dans ces circonstances, et alors même que l'intéressé était précédemment en situation irrégulière, reste par ailleurs hébergé au sein de la Communauté Emmaüs et serait le cas échéant en mesure de justifier de l'existence de ses démarches administratives en cas de contrôle d'identité, la condition tenant à l'urgence doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision :

S'agissant de la décision, en tant qu'elle porte refus de récépissé :

7. Aux termes de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise. Ce document est revêtu de la signature de l'agent compétent ainsi que du timbre du service chargé, en vertu de l'article R. 431-20, de l'instruction de la demande. / () ".

8. Il résulte de ces dispositions qu'en dehors du cas d'une demande à caractère abusif ou dilatoire, l'étranger qui sollicite la délivrance ou le renouvellement d'une carte de séjour a le droit, s'il a été admis à déposer un dossier de demande et s'il a déposé un dossier complet, d'obtenir, dès cet instant, un récépissé de sa demande qui vaut autorisation provisoire de séjour, ainsi qu'autorisation de travail dans les cas listés aux termes de l'article R. 431-14 du même code. Seuls l'incomplétude du dossier ou le caractère abusif ou dilatoire de la demande peuvent légalement justifier un refus d'enregistrement d'un dossier de demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour. Le caractère abusif ou dilatoire de la demande doit s'apprécier compte tenu d'éléments circonstanciés. À cet égard, le simple fait que l'étranger ait précédemment fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qu'il n'a pas exécutée ne suffit pas à le caractériser.

9. Il est en l'espèce constant que le dossier de demande de titre de séjour déposé par M. A le 9 août 2022, sollicitant son admission au séjour au titre des dispositions des articles L. 135-1 ou L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est encore en cours d'instruction. Il n'est par ailleurs pas établi, ni même allégué, par le préfet d'Ille-et-Vilaine que le dossier ainsi déposé par M. A était incomplet.

10. Si le préfet d'Ille-et-Vilaine fait par ailleurs valoir, dans ses écritures en défense, qu'il ne serait pas tenu de délivrer un récépissé à M. A, dès lors que celui-ci a déjà fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, cette seule circonstance ne saurait suffire, par elle-même et ainsi qu'il a été dit au point 8, à établir le caractère abusif ou dilatoire de la demande d'admission au séjour. En tout état de cause, à supposer que le préfet d'Ille-et-Vilaine entende opposer le caractère abusif ou dilatoire de cette nouvelle demande, il lui appartenait seulement, s'il s'y croyait fondé, de lui opposer, pour ce motif, un refus d'enregistrement de son dossier. Il ne peut en revanche, dès lors que M. A a été admis à souscrire une demande de délivrance d'un titre de séjour, refuser de lui délivrer un récépissé.

11. Dans ces circonstances, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, portant refus de délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour.

S'agissant de la décision, en tant qu'elle porte refus d'autorisation de travail :

12. Il résulte de l'instruction que les deux titres de séjour dont M. A a sollicité la délivrance ne sont pas mentionnés parmi ceux pour lesquels le récépissé est assorti d'une autorisation de travail, en application des dispositions de l'article R. 431-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, aucun des moyens visés et analysés ci-dessus n'apparaît propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, en tant qu'elle porte refus d'autorisation de travail.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est fondé à demander que l'exécution de la décision du préfet d'Ille-et-Vilaine du 19 octobre 2022 soit suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité par une formation collégiale du tribunal, en tant seulement qu'elle porte refus de délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour et non en tant qu'elle porte refus d'autorisation de travail.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

14. La présente ordonnance implique seulement qu'il soit enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de délivrer à M. A un récépissé de demande de titre de séjour, dans un délai de huit jours à compter de sa notification.

Sur les frais liés au litige :

15. M. A ayant été admis provisoirement à l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il n'y a toutefois pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme que M. A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision du préfet d'Ille-et-Vilaine du 19 octobre 2022 est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité par une formation collégiale du tribunal, en tant seulement qu'elle porte refus de délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de délivrer à M. A un récépissé de demande de titre de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Semino et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera transmise, pour information, au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Fait à Rennes, le 24 novembre 2022.

Le juge des référés,

signé

O. CLa greffière d'audience,

signé

P. Cardenas

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

4

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