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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2205967

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2205967

vendredi 16 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2205967
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantDOUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 novembre 2022, Mme C D, représentée par Me Douard, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du recteur de l'académie de Rennes portant refus implicite de mise en œuvre de la notification de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH) d'Ille-et-Vilaine du 17 février 2022, portant attribution d'une aide humaine individuelle au bénéfice de son fils, A, du 1er août 2022 au 31 juillet 2023, à hauteur de 75 % du temps scolaire hebdomadaire ;

2°) d'enjoindre au recteur de l'académie de Rennes de mettre en œuvre cette notification et de procéder au recrutement d'un accompagnant des élèves en situation de handicap (AESH), dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est satisfaite, dès lors que la carence de l'État à mettre en œuvre la notification de la CDAPH dont bénéficie son fils, scolarisé en 6ème, préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation ; elle compromet gravement sa scolarité ; il est établi que son fils ne parvient à assimiler les attendus majeurs de sa classe d'âge que s'il est soutenu et accompagné par un AESH, en permanence ; les praticiens qui le suivent de longue date ont relevé un repli sur soi et une régression dans les apprentissages ainsi que dans sa motivation, depuis la rentrée scolaire ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige, dès lors que :

* le recteur n'a pas donné suite à sa demande de communication des motifs, de sorte que la décision est entachée d'un défaut de motivation ;

* la carence de l'État méconnaît le droit de son enfant à l'éducation, dans des conditions et selon des modalités adaptées à sa situation et son handicap, que protègent tant la Constitution que les conventions internationales et le code de l'éducation ; les praticiens qui suivent son enfant ont constaté une régression dans les apprentissages et dans sa mobilisation, directement liée à l'absence de l'accompagnement auquel il a droit.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 décembre 2022, le recteur de l'académie de Rennes conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les services du pôle Aides humaines de la direction des services départementaux de l'éducation nationale ne disposaient, jusqu'au 14 septembre 2022, que de la notification de la CDAPH d'Ille-et-Vilaine du 10 juillet 2020 attribuant à l'enfant A une aide humaine mutualisée, du 1er août 2020 au 31 juillet 2023 ; c'est sur la base de cette notification que les affectations ont été réalisées, pour la rentrée scolaire de septembre 2022 ; ils n'ont reçu la nouvelle notification de la CDAPH, prise sur recours de Mme D et attribuant à son fils une aide individualisée, que le 14 septembre 2022 ;

- il lui appartient, en lien avec le pôle inclusif d'accompagnement localisé (PIAL), de trouver les meilleures solutions d'accompagnement avec les moyens humains et matériels qui sont les siens, notamment lorsque deux enfants scolarisés dans le même établissement se sont vu reconnaître les mêmes droits, comme c'est le cas en l'espèce ;

- A bénéficie actuellement d'un accompagnement à hauteur de 11 heures hebdomadaires, sur les 21 heures de présence au collège ; il est absent les lundis et mardis après-midi, du fait d'une prise en charge en Institut thérapeutique éducatif et pédagogique (ITEP), et les jeudis après-midi, du fait de ses rendez-vous médicaux réguliers ;

- il existe des difficultés majeures et établies de recrutement des AESH, malgré des offres d'emploi régulièrement publiées sur le site de Pôle emploi ; sont régulièrement organisées des sessions de présentation de ce métier ; à titre d'exemple, une journée de présentation a eu lieu le 21 novembre 2022 : sur les 80 personnes ayant manifesté leur intérêt, seules 40 remplissaient les conditions légales et réglementaires de recrutement et seules 7 sont susceptibles d'être effectivement recrutées ;

- un AESH affecté au sein du collège de A pourra, en principe, prochainement assurer les heures d'accompagnement : l'intéressé est actuellement en poste dans un autre établissement dans le cadre du remplacement d'un AESH en arrêt maladie, qui doit prendre fin le 5 décembre 2022 ;

- il résulte du GEVA-Sco renseigné, dans le cadre d'un réexamen, le 21 novembre 2022 que si A n'a pu bénéficier de l'accompagnement auquel il a droit, il est accueilli au sein de son établissement scolaire sans rupture de scolarité et qu'il progresse dans ses apprentissages ; son droit à la scolarisation n'est ainsi pas méconnu.

Vu :

- la requête au fond n° 2205966, enregistrée le 28 novembre 2022 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution et notamment son préambule ;

- le premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'éducation ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielen, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 8 décembre 2022 :

- le rapport de Mme B ;

- les observations de Me Peneau, substituant Me Douard, représentant Mme D, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, et précise notamment que :

* la notification dont bénéficie A n'est pas pleinement mise en œuvre ; une solution temporaire a été mise en place au sein de l'ITEP, pour pallier l'absence d'AESH sur deux après-midi, ce qui nuit à sa scolarisation ;

* le bilan du GEVA-Sco n'est pas positif et les praticiens qui le suivent relèvent une régression dans les apprentissages ;

* l'accompagnement n'a pas lieu à horaires fixes et l'emploi du temps de l'AESH fluctue de semaine en semaine, ce qui déstabilise A ;

- les observations de Me Castelbajac, représentant le recteur de l'académie de Rennes, qui persiste dans ses conclusions écrites, par les mêmes arguments, et fait notamment valoir que :

* la situation de Mme D et de son fils est identifiée comme prioritaire ;

* la solution envisagée ne pourra être mise en œuvre immédiatement, dans la mesure où l'AESH affecté au sein du collège de A reste pour l'instant affecté au remplacement d'un AESH d'un autre établissement, dont l'arrêt de travail a été prolongé jusqu'au 28 décembre 2022 ;

* le rectorat met en œuvre régulièrement des actions de recrutement de nouveaux AESH, mais le vivier de personnes réellement motivées et remplissant les conditions légales et réglementaires est très restreint.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. A, né le 16 juin 2010, est scolarisée en classe de 6ème au sein du collège Germaine Tillion à La Mézière (35520). Il s'était vu attribuer par la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH) d'Ille-et-Vilaine, par décision du 10 juillet 2020, l'aide mutualisée d'un accompagnant des élèves en situation de handicap (AESH), sur 75 % du temps scolaire, du 1er août 2020 au 31 juillet 2023, ainsi qu'une orientation vers le dispositif Institut thérapeutique éducatif et pédagogique (ITEP), sur la même période de trois années. A bénéficie d'une prise en charge au sein de l'un des ITEP désignés, l'ITEP du Bas-Landry, depuis le 23 juin 2020. Cette prise en charge a été modifiée et fixée, à titre expérimental, les lundis et mardis après-midi, à compter du 21 novembre 2022, jusqu'au 13 décembre suivant, avec éventuelle prorogation après les vacances de Noël.

2. Sur recours administratif de Mme D, la CDAPH d'Ille-et-Vilaine a, par décision du 17 février 2022, attribué à son fils A l'aide individuelle d'un AESH, sur 75 % du temps scolaire. Par courriel du 21 septembre 2022, puis courrier d'avocat du 27 octobre 2022, Mme D a vainement mis en demeure le recteur de l'académie de Rennes de mettre en œuvre la notification dont bénéficie son fils. Par la présente requête, Mme D, qui a saisi le tribunal d'un recours en annulation à l'encontre de la décision du 21 novembre 2022 portant rejet implicite de sa demande, demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'en suspendre l'exécution et d'enjoindre au recteur de l'académie de Rennes d'affecter un AESH au soutien de son fils, conformément à la notification de la CDAPH d'Ille-et-Vilaine du 17 février 2022.

Sur l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

4. Mme D justifie avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle. Il y a par suite lieu, en application des dispositions précitées, de prononcer son admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

5. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

6. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

7. L'égal accès à l'instruction, garanti par le treizième alinéa du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, auquel se réfère celui de la Constitution du 4 octobre 1958, ainsi que par l'article 2 du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, est également rappelé à l'article L. 111-1 du code de l'éducation, aux termes duquel : " () Le droit à l'éducation est garanti à chacun () ", ainsi qu'à son article L. 111-2, aux termes duquel : " Tout enfant a droit à une formation scolaire qui, complétant l'action de sa famille, concourt à son éducation. / () / Pour favoriser l'égalité des chances, des dispositions appropriées rendent possible l'accès de chacun, en fonction de ses aptitudes et de ses besoins particuliers, aux différents types ou niveaux de la formation scolaire. / () ". Ces dispositions sont complétées par celles de l'article L. 112-1 du même code, aux termes duquel : " Pour satisfaire aux obligations qui lui incombent en application des articles L. 111-1 et L. 111-2, le service public de l'éducation assure une formation scolaire, professionnelle ou supérieure aux enfants, aux adolescents et aux adultes présentant un handicap ou un trouble de la santé invalidant. Dans ses domaines de compétence, l'État met en place les moyens financiers et humains nécessaires à la scolarisation en milieu ordinaire des enfants, adolescents ou adultes en situation de handicap. / () ", et par celles de son article L. 112-2, aux termes duquel : " Afin que lui soit assuré un parcours de formation adapté, chaque enfant, adolescent ou adulte en situation de handicap a droit à une évaluation de ses compétences, de ses besoins et des mesures mises en œuvre dans le cadre de ce parcours, selon une périodicité adaptée à sa situation. Cette évaluation est réalisée par l'équipe pluridisciplinaire mentionnée à l'article L. 146-8 du code de l'action sociale et des familles. Les parents ou le représentant légal de l'enfant sont obligatoirement invités à s'exprimer à cette occasion. / En fonction des résultats de l'évaluation, il est proposé à chaque enfant, adolescent ou adulte en situation de handicap, ainsi qu'à sa famille, un parcours de formation qui fait l'objet d'un projet personnalisé de scolarisation assorti des ajustements nécessaires en favorisant, chaque fois que possible, la formation en milieu scolaire ordinaire. Le projet personnalisé de scolarisation constitue un élément du plan de compensation visé à l'article L. 146-8 du code de l'action sociale et des familles. Il propose des modalités de déroulement de la scolarité coordonnées avec les mesures permettant l'accompagnement de celle-ci figurant dans le plan de compensation ".

8. A, qui est scolarisé en classe de 6ème au sein du collège Germaine Tillion à La Mézière (35520), s'est vu attribuer une aide humaine individuelle, sur 75 % du temps scolaire, par décision de la CDAPH d'Ille-et-Vilaine du 17 février 2022, du 1er août 2022 au 31 juillet 2023. Mme D a, par courriel du 21 septembre 2022, puis courrier d'avocat du 27 octobre 2022, vainement mis en demeure le recteur de l'académie de Rennes de mettre en œuvre la notification dont bénéficie son fils.

9. Il résulte de l'instruction que l'enfant A bénéficie de l'accompagnement individuel effectif d'un AESH à hauteur de 11 heures hebdomadaires, sur les 21 heures de cours suivis. Il est ainsi constant que la notification dont cet enfant bénéficie ne reçoit qu'une exécution partielle, ce qui, nonobstant l'absence de moyens humains disponibles, caractérise une méconnaissance de son droit à l'éducation. Dans ces circonstances, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions citées au point 7 est de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, portant refus implicite opposé par le recteur de l'académie de Rennes de mettre en œuvre de manière pleine et complète la notification de la CDAPH d'Ille-et-Vilaine du 17 février 2022.

10. Il résulte en revanche de l'instruction, notamment du GEVA-Sco de A, mis à jour aux termes de la réunion de suivi du 21 novembre 2022, que si la présence et le soutien permanents et continus de son AESH restent nécessaires, notamment pour maintenir son attention, faciliter ses apprentissages et gérer ses réactions émotionnelles, l'enfant parvient à suivre les cours, prendre en note les énoncés et exercices et réaliser les exercices y compris en son absence, exercices et travaux pour la réalisation desquels il bénéficie en tout état de cause d'aménagements adaptés à sa situation. Il résulte de ce même document que, même en l'absence de son AESH, A se montre volontaire pour participer en classe, y compris à l'oral, ne présente aucune difficulté notable et récurrente de comportement, est intégré et semble épanoui parmi ses camarades ainsi qu'avec les adultes, et progresse et renforce progressivement sa confiance en lui. Il résulte également de l'instruction que A bénéficie actuellement d'une prise en charge alternative et expérimentale au sein de l'ITEP du Bas-Landry, les lundis et mardis après-midi, éventuellement prorogée après les vacances de Noël et que le rectorat de l'académie de Rennes a priorisé son dossier pour pleinement mettre en œuvre la notification du 17 février 2022. Ainsi, en l'état de l'instruction et à la date de la présente ordonnance, pour insatisfaisantes que soit la situation et la prise en charge dont A bénéficie et sans minimiser la souffrance pouvant résulter de cette absence d'accompagnement effectif continu à hauteur de ce qui a été décidé par la CDAPH d'Ille-et-Vilaine, les circonstances décrites par Mme D ne permettent pas de caractériser une compromission grave et immédiate de la scolarité de son fils, ni, par suite, une situation d'urgence au sens des dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de Mme D présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doivent être rejetées, la présente ordonnance ne faisant pas obstacle à une nouvelle saisine du juge des référés, en cas de dégradation de la prise en charge et de l'accompagnement de l'enfant A.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. La présente ordonnance n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction présentées par Mme D ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, la somme que Mme D demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme D est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C D et au ministre de l'éducation et de la jeunesse.

Copie en sera transmise pour information au recteur de l'académie de Rennes.

Fait à Rennes, le 16 décembre 2022.

Le juge des référés,

signé

O. BLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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