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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2206282

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2206282

jeudi 12 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2206282
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 sem
Avocat requérantMARAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 décembre 2022, Mme A C, représentée par Me Maral, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er décembre 2022 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine lui a fait obligation de quitter dans un délai de trente jours le territoire français à destination de la Géorgie, l'a assujettie à des mesures de contrôle et a abrogé tout titre en possession de l'intéressée ;

2°) à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution de cet arrêté dans l'attente de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui restituer son passeport et tous documents en sa possession ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son avocate de la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination est entachée d'une insuffisance de motivation et n'a pas été précédée d'un examen suffisant de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en raison des risques qu'elle encourt en cas de retour en Géorgie ;

- la décision prescrivant des mesures de contrôle est illégale du fait de l'illégalité, invoquée par voie d'exception, de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- elle justifie d'éléments nouveaux permettant la suspension de l'exécution de l'arrêté attaqué jusqu'à l'examen de sa situation par la Cour nationale du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 décembre 2022, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Maral représentant Mme C, et celles de Mme C, assistée d'une interprète.

Le préfet d'Ille-et-Vilaine n'était pas représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Mme C justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Mme C, née le 23 avril 1984, ressortissante de Géorgie, pays d'origine sûr ainsi qu'il résulte de la décision du conseil d'administration de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) adoptée le 9 octobre 2015 dans les conditions prévues par l'article L.722-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors applicable, est entrée en France le 10 juin 2022 accompagnée de ses quatre enfants, dont trois mineurs. Elle y a sollicité, le 27 juin suivant, le bénéfice du statut de réfugié et par décision du 12 octobre 2022, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté cette demande, de même que celle présentée par son fils majeur. Alors que l'intéressée avait sollicité l'aide juridictionnelle pour contester cette décision devant la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), le préfet d'Ille-et-Vilaine a, par un arrêté du 1er décembre 2022 pris sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, décidé de l'obliger à quitter le territoire français dans les trente jours, a fixé la Géorgie comme pays de destination d'une mesure d'éloignement forcé, a abrogé tout titre de séjour en possession de l'intéressée et lui a prescrit diverses mesures de contrôle. C'est l'arrêté attaqué.

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué précise les considérations de droit et de fait au vu desquelles il a été pris et il répond ainsi suffisamment aux exigences de motivation énoncées par les dispositions des articles L. 211-1 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Cette motivation, qui n'est pas stéréotypée, révèle, en outre, que contrairement à ce que soutient la requérante, le préfet a procédé, en l'état des informations dont il disposait à cette date, à un examen particulier de sa situation avant de l'obliger à quitter le territoire à destination de la Géorgie, sans s'estimer lié par l'appréciation portée par l'OFPRA sur sa demande d'asile.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

5. La requérante n'était, à la date de l'arrêté attaqué, présente en France que depuis moins de six mois et ne peut sérieusement soutenir avoir créé, depuis lors, des liens suffisants permettant de démontrer une quelconque intégration sur le territoire français. Il n'est pas démontré que la scolarisation de ses enfants mineurs ne pourrait se poursuivre en Géorgie où résident encore ses parents et sa sœur. En outre, si elle se prévaut de la présence en France de son ex-mari, père de ses quatre enfants, ce dernier, qui était également demandeur d'asile, a perdu le droit de se maintenir sur le territoire après le rejet de sa demande par l'OFPRA le 23 août 2022. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté de même, pour les mêmes motifs, que ceux tirés de l'erreur manifeste d'appréciation dont seraient entachées les décisions attaquées quant à leurs conséquences sur la situation de la requérante.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

7. Pour les mêmes motifs que ceux mentionnés au point 5 ci-dessus, les décisions attaquées, qui n'ont pas pour effet de séparer les enfants de chacun de leurs parents, ne peuvent être regardées comme n'ayant pas suffisamment pris en compte l'intérêt supérieur de ces enfants.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. Mme C ne produit aucun nouvel élément de nature à établir la réalité des risques qu'elle encourrait en cas de retour en Géorgie, en lien avec les violences et mauvais traitements qu'elle aurait endurés de la part de son concubin, qui serait actuellement incarcéré pour avoir poignardé son fils aîné. Elle ne démontre donc pas se trouver dans le cas où elle serait fondée à se prévaloir des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français et désignant la Géorgie comme pays de destination.

En ce qui concerne la décision prescrivant diverses mesures de contrôle :

11. Il résulte de ce qui vient d'être dit que le moyen tiré de l'illégalité, invoquée par voie d'exception, de la décision obligeant la requérante à quitter le territoire français, ne peut qu'être écarté. Les conclusions dirigées contre la décision l'astreignant à des mesures de contrôle doivent donc être rejetées.

En ce qui concerne la décision abrogeant tout titre de séjour en possession de Mme C :

12. La requérante qui ne présente aucun moyen spécifique tendant à contester la légalité de cette décision n'est pas fondée à en demander l'annulation.

13. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 1er décembre 2022 du préfet d'Ille-et-Vilaine.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

14. Le présent jugement de rejet n'implique aucune mesure d'exécution et par suite, les conclusions de Mme C tendant à ce que soient adressées diverses injonctions au préfet d'Ille-et-Vilaine doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à la suspension de l'exécution de l'arrêté attaqué :

15. Aux termes de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en vigueur à la date du présent jugement : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci ". Aux termes de l'article L. 752-6 du même code " Lorsque le juge n'a pas encore statué sur le recours en annulation formé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 614-1, l'étranger peut demander au juge déjà saisi de suspendre l'exécution de cette décision ". Aux termes de l'article L. 752-11 de ce code : " Le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné, saisi en application des articles L. 752-6 ou L. 752-7, fait droit à la demande de l'étranger lorsque celui-ci présente des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile ".

16. Mme C, qui établit que son recours devant la CNDA a été enregistré le 13 décembre 2022, indique à la barre que bien que son ex-conjoint ait été incarcéré pour avoir poignardé son fils aîné, il bénéficie de nombreux contacts dans les forces de l'ordre géorgiennes et que les menaces qu'il continue depuis sa prison à proférer contre elle, pourraient se concrétiser en cas de retour en Géorgie. Il y a lieu, eu égard au caractère suffisamment sérieux de ces éléments, de prononcer la suspension, dans les conditions prévues à l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'exécution de l'arrêté du 1er décembre 2022, et de toutes mesures prises en application de cet arrêté, jusqu'à ce que la Cour nationale du droit d'asile ait statué sur le recours formé contre la décision de refus opposée par l'OFPRA.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui ne peut être regardé comme partie perdante à l'instance, le versement au conseil de Mme C de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : Mme C est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 1er décembre 2022 du préfet d'Ille-et-Vilaine, ainsi que de toutes mesures prises en application de cet arrêté, est suspendue jusqu'à l'intervention de la décision de la Cour nationale du droit d'asile prise sur le recours de Mme C.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 janvier 2023.

Le président,

signé

E. BLa greffière,

signé

P. Cardenas

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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