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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2300251

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2300251

vendredi 3 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2300251
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantSELARL VALADOU - JOSSELIN & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 janvier 2023, Mme A B, représentée par le Selarl Valadou-Josselin et associés, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution des décisions des 8 novembre 2022 et 27 décembre 2022 par lesquelles le directeur de la maison d'arrêt de Brest a refusé de lui accorder un permis de visiter son compagnon, ainsi que la décision du 15 décembre 2022 par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires du Grand Ouest a rejeté son recours hiérarchique contre le refus du 8 novembre 2022 ;

3°) d'enjoindre au directeur de la maison d'arrêt de Brest de lui délivrer un permis de visite dans un délai de cinq jours à compter de la notification de l'ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie : les refus réitérés de l'administration pénitentiaire de lui accorder un permis de visite la conduisent à être privée de contact avec son conjoint pour une durée indéterminée et ont des conséquences émotionnelles et psychiques sur chacun d'eux ; elle représente l'unique et seul soutien de son compagnon qui ne reçoit aucune autre visite pendant son incarcération.

- sur le doute sérieux quant à la légalité des décisions litigieuses :

- la décision du 27 décembre 2022 est entachée d'incompétence à défaut pour son signataire de justifier d'une délégation régulière ;

- la décision du 8 novembre 2022 n'est pas motivée en fait en méconnaissance de l'article L. 341-3 du code pénitentiaire ;

- elles sont entachées d'une erreur d'appréciation :

* en estimant que sa visite constituerait un risque pour le bon ordre de l'établissement et de la sécurité des personnes de l'établissement, à la prévention des infractions, ou à la réinsertion de la personne détenue concernée, le directeur de la maison d'arrêt de Brest a commis une erreur d'appréciation ;

* une réitération des faits ayant conduit à l'incarcération de son compagnon au parloir n'est pas probable, ce dernier ayant pris conscience de la gravité de ses actes et disposant d'un suivi psychologique ; le juge du tribunal correctionnel de Quimper n'a pas condamné son compagnon à une interdiction de contact avec elle ;

* la nécessité de recourir à un dispositif de séparation n'est pas davantage établie ;

* le risque d'emprise n'est pas davantage établi et, en tout état de cause, elle est déjà autorisée à communiquer avec son compagnon par courrier et par téléphone ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : le directeur de la maison d'arrêt de Brest rend impossible le maintien du droit à sa vie privée et familiale en l'empêchant d'aller voir son compagnon en détention et les décisions ne sont ni nécessaires, ni adaptées, ni proportionnées eu égard à l'absence d'atteinte avérée à la sécurité de l'établissement que fait courir une visite de sa part.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er février 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite : les décisions contestées sont justifiées par l'intérêt général et ont été prises en raison de la qualité de victime de Mme B ayant motivé la condamnation de son compagnon dont les derniers faits commis sur elle ont eu lieu peu de temps avant son incarcération ; ces décisions ont ainsi été prises pour assurer la protection de Mme B et sont justifiées pour des motifs de maintien de la sécurité et de prévention des infractions au sein de l'établissement ; elles ne préjudicient pas de manière grave et immédiate aux intérêts de la requérante, qui n'est pas privée de tout contact avec son compagnon, avec lequel elle peut correspondre par courrier et par téléphone ainsi que par appel vidéo ; l'état de santé de la requérante ne suffit pas à caractériser une urgence et son compagnon n'adopte aucun comportement auto-agressif en détention ; la requérante a attendu un certain délai avant de saisir le juge des référés ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité des décisions :

- le moyen tiré de l'incompétence manque en fait ;

- le moyen tiré de l'absence de motivation de la décision du 8 novembre 2022 manque en fait ;

- elles ne méconnaissent pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et ne sont entachées d'aucune erreur manifeste d'appréciation eu égard à la qualité de victime de la requérante, à la proximité des faits pour lesquels son compagnon est incarcéré, à l'emprise qu'il exerce sur elle ; au demeurant, l'instruction n'est pas close puisque le compagnon de Mme B doit comparaître en juillet 2023 devant le tribunal judiciaire de Quimper pour avoir calciné sa voiture.

Vu :

- la requête au fond n° 2300250 ;

- les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Plumerault, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 1er février 2023 :

- le rapport de Mme D,

- les observations de M. C, stagiaire avocat, en présence de Me Allaire, représentant Mme B, qui reprend les mêmes termes que les écritures qu'il développe, insiste sur l'urgence de la situation dès lors que la requérante est privée de la possibilité de voir son compagnon de manière durable, ce qui a des conséquences sur leur état de santé en particulier psychologique, souligne que la condamnation du compagnon de Mme B n'a pas été assortie d'une interdiction de rentrer en contact avec elle, insiste sur l'absence de motivation en fait de la décision du 8 novembre 2022 et sur l'erreur d'appréciation, dès lors que les échanges épistolaires que Mme B peut avoir avec son compagnon mettent en avant son absence d'animosité à l'égard de celui-ci ainsi que la volonté de ce dernier d'entamer un véritable travail sur lui-même, que Mme B est la seule à pouvoir bénéficier d'un parloir, conclut en soutenant que les décisions ne sont pas nécessaires, ni adaptées, ni proportionnées ;

- et les explications de Mme B, qui confirme être en couple avec son compagnon actuel depuis le mois de décembre 2021 et indique que celui-ci ne dispose pas d'autre parloir.

Le garde des sceaux, ministre de la justice n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes du 1er alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

2. Mme B justifiant avoir introduit le 5 janvier 2023 une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. L'article L. 521-1 du code de justice administrative dispose que : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

4. Aux termes de l'article L. 341-1 du code pénitentiaire : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce notamment par les visites que ceux-ci leur rendent ". Aux termes de l'article L. 341-3 du même code : " Les personnes détenues condamnées peuvent recevoir la visite des membres de leur famille ou d'autres personnes au moins une fois par semaine ". Enfin, aux termes de l'article L. 341-7 du même code : " L'autorité administrative ne refuse de délivrer, suspend ou retire un permis de visite aux membres de la famille d'une personne condamnée, que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. / L'autorité administrative peut également, pour les mêmes motifs ou s'il apparaît que les visites font obstacle à la réinsertion de la personne condamnée, refuser de délivrer un permis de visite à d'autres personnes que les membres de la famille, suspendre ce permis ou le retirer ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 341-2 du même code : " Pour des motifs de bon ordre, de sécurité et de prévention des infractions, et spécialement en cas de crime ou de délit relevant des dispositions de l'article 132-80 du code pénal, le permis de visite délivré en application des dispositions des articles L. 341-5, R. 341-4 à R. 341-6 et R. 341-13 peut être refusé à la personne victime de l'infraction pour laquelle la personne prévenue ou condamnée est détenue, y compris si la victime est membre de la famille de la personne détenue ".

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. Il résulte des dispositions citées aux points précédents que les décisions tendant à restreindre, supprimer ou retirer les permis de visite relèvent du pouvoir de police des chefs d'établissements pénitentiaires. Ces décisions affectant directement le maintien des liens des détenus avec leurs proches, elles sont susceptibles de porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il appartient en conséquence à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées à assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions, sans porter d'atteinte excessive au droit des détenus et des membres de leur famille.

7. Pour refuser le permis de visite sollicité par Mme B, le directeur de la maison d'arrêt de Brest et la directrice interrégionale des services pénitentiaires du Grand Ouest se sont fondés sur la circonstance que celle-ci a été la victime des faits de violence pour lesquels son compagnon a été condamné et que ses visites sont susceptibles de faire obstacle au maintien du bon ordre et de la sécurité des personnes dans l'établissement.

8. Il résulte de l'instruction que le compagnon de Mme B a été condamné, par jugement du tribunal correctionnel de Quimper du 25 octobre 2022 à une peine de deux ans d'emprisonnement pour d'une part avoir commis les 26 août, 10 et 25 septembre 2022, des faits de violence sur sa compagne, les derniers faits ayant entraîné une incapacité totale de travail supérieure à huit jours et ce en état de récidive légale pour avoir été condamné le 2 mars 2022 par le même tribunal pour des faits similaires, d'autre part, pour avoir pendant cette période menacé de mort de manière réitérée Mme B. Si la circonstance que Mme B est la victime des faits de violences de son compagnon ne suffit pas à elle seule à établir un risque d'incident au parloir, en l'espèce, les violences commises sont toutefois encore très récentes à la date de demande de permis de visite de Mme B et son compagnon n'a débuté que très récemment son suivi psychologique. En outre, l'instruction n'est pas close puisque le compagnon de la requérante doit à nouveau comparaître devant le tribunal judiciaire de Quimper le 3 juillet 2023 pour avoir calciné la voiture de sa compagne. Enfin, Mme B et son compagnon ont toujours la possibilité de maintenir des liens par courrier ou par téléphone et ce dernier n'apparaît au surplus pas totalement isolé, puisqu'il mentionne dans ses courriers la présence de son frère et de sa mère. Dans ces conditions, en l'état de l'instruction et à la date de la présente ordonnance, les moyens tirés de ce que les décisions porteraient une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie familiale de la requérante et de son compagnon protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de ce qu'elles seraient entachées d'erreur d'appréciation, ne sont pas de nature à créer un doute sérieux quant à leur légalité.

9. Aucun des autres moyens invoqués par Mme B et analysés ci-dessus ne sont, en l'état de l'instruction, davantage propres à créer un doute sérieux quant à la légalité des décisions litigieuses.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin de suspension de l'exécution des décisions litigieuses ne peuvent, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. La présente ordonnance qui rejette les conclusions à fin de suspension de la requête de Mme B n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte présentées par l'intéressée doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par Mme B doivent, dès lors, être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de Mme B est rejetée.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée au directeur de la maison d'arrêt de Brest.

Fait à Rennes, le 3 février 2023.

Le juge des référés,

signé

F. D La greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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