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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2300410

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2300410

lundi 30 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2300410
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationTransfert 15j
Avocat requérantLE BIHAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 janvier 2023 à 10 h 58, M. D A, représenté par Me Le Bihan, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 janvier 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a ordonné son transfert en Croatie pour l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine d'enregistrer sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros à verser à son avocate sur le fondement desarticles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le signataire de l'acte n'avait pas compétence ;

- l'arrêté litigieux est entaché d'un défaut d'examen ou à tout le moins d'un défaut de motivation ;

- il méconnaît les dispositions des articles 4 et 5 du règlement européen (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013;

- il méconnaît les dispositions de l'article 7 de ce même règlement, et celles de l'article 2 du règlement d'exécution UE n°118/2014 de la Commission du 20 janvier 2014 ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 3 du règlement européen (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et celles de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement européen (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et les stipulations de l'article 3.1. de la convention internationale sur les droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 janvier 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le règlement européen (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Gourmelon, première conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Le Bihan, qui se désiste du moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté, et du moyen tiré de l'absence de preuve de la régularité de la saisine des autorités croates, et s'agissant des autres moyens, insiste sur l'état de santé particulièrement grave de la fille du requérant, atteinte d'une obésité morbide dont l'étiologie est en cours de diagnostic, et qui nécessite une prise en charge pluridisciplinaire au plan médical et d'une prise en charge adaptée au plan social, qu'un transfert vers la Croatie conduirait inévitablement à remettre en cause durablement ; en outre, elle insiste sur les défaillances systémiques dans l'accueil des demandeurs d'asile en Croatie, et relève que la circonstance que la reprise en charge intervienne sur le fondement de l'article 20.5. du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 expose le requérant et sa fille à un nouveau risque de transfert vers un autre pays ;

- les explications de M. A.

Le préfet d'Ille-et-Vilaine n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant irakien, est entré en France le 15 août 2022 et a sollicité l'asile le 23 août 2022. La consultation du fichier Eurodac ayant révélé que l'intéressé avait précédemment demandé l'asile en Croatie, le préfet d'Ille-et-Vilaine a saisi les autorités croates le 10 octobre 2022 d'une demande de prise en charge sur le fondement de l'article 18.1.b) du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Les autorités croates ont fait connaître leur accord le 24 octobre 2022. Par l'arrêté litigieux, le préfet d'Ille-et-Vilaine ordonne le transfert de M. A aux autorités croates.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. M. A justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté litigieux énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, et évoque notamment les éléments que le requérant a portés à la connaissance de l'autorité préfectorale concernant les problèmes de santé de sa fille, en relevant qu'il n'est pas établi que ces difficultés soient de nature à empêcher l'exécution d'un transfert en Croatie, ni que des soins ne pourraient lui être apportés dans ce pays en cas de nécessité. L'arrêté satisfait dès lors à l'obligation de motivation. Cette motivation permet par ailleurs de constater que l'autorité préfectorale a procédé à un examen complet de la situation de M. A, au vu des éléments dont il avait alors connaissance.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, (). /2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de1'entretien individuel visé à l'article 5. / () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A s'est vu remettre, le 23 août 2022 lors du dépôt de sa demande d'asile, les brochures intitulées " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", contenant les éléments d'information exigés par les dispositions de l'article précité. Ces brochures étaient rédigées en langue kurde badhini qu'il a déclaré comprendre. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du même règlement : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. 2. () ".

7. M. A a bénéficié d'un entretien individuel le 23 août 2022, traduit par un interprète dans la langue kurde badhini qu'il a déclaré comprendre. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable ". Aux termes de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

10. Si M. A invoque l'existence de défaillances systémiques en Croatie affectant tant les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, que les conditions de traitement dans leurs demandes, en se prévalant notamment de rapporteurs d'organisations internationales et humanitaires, cette argumentation reste trop générale pour établir que sa demande d'asile serait exposée à un risque sérieux de ne pas être traitée par les autorités croates dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors que la Croatie est un Etat membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 3 paragraphe 2 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et des stipulations de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doit être écarté.

11. En cinquième lieu, d'une part, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". D'autre part, aux termes de l'article 3 1- de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

12. La faculté, prévue par les dispositions précitées de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, pour les autorités françaises d'examiner une demande d'asile présentée par un ressortissant d'un État tiers, alors même que cet examen ne leur incombe pas, relève du pouvoir discrétionnaire du préfet et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

13. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France accompagné d'une de ses filles, B, née en 2014, qui est affectée d'une obésité morbide caractérisée par un indice de masse corporelle supérieur à 70, dont l'étiologie n'est pas encore déterminée avec certitude. Le requérant justifie, par la production d'un certificat médical et d'un bilan d'hospitalisation au centre hospitalier universitaire de Rennes, de la nécessité d'une approche pluridisciplinaire combinant le suivi d'un régime établi par un diététicien, des examens génétiques pour rechercher une éventuelle origine des gênes responsables de l'obésité, et la mise en place d'aides éducatives et psychologiques, dans l'attente d'une admission en centre de rééducation. Si ces éléments sont de nature à attester du caractère indispensable d'un suivi médical pour la jeune B, et de la nécessité d'une continuité de soins, il n'est pas établi que de tels soins ne pourraient lui être prodigués en Croatie, le requérant n'apportant aucun élément permettant de penser que le système de santé de ce pays ne le permettrait pas, la jeune fille bénéficiant, depuis le mois d'octobre 2022 d'un suivi en ambulatoire uniquement. Il n'est pas davantage établi que l'obésité présentée par la jeune fille, bien que limitant fortement sa capacité à se déplacer, contre-indiquerait un transfert en Croatie, en l'exposant à un risque grave pour sa santé. Enfin, la circonstance que les autorités croates aient donné leur accord à une reprise en charge sur le fondement de l'article 20.5. du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, n'est pas, à elle seule, de nature à établir l'existence d'un risque de transfert vers un autre pays à brève échéance. Dans ces circonstances, le requérant n'est pas fondé qu'en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation, ni qu'elle aurait méconnu l'intérêt supérieur de sa fille.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 23 janvier 2023 ordonnant son transfert aux autorités croates.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Le présent jugement n'appelant aucune mesure d'exécution, les conclusions à fin d'injonction de la requête ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

D É C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 janvier 2023.

La magistrate désignée,

signé

V. CLa greffière d'audience,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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