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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2300832

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2300832

vendredi 24 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2300832
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantBERTHET-LE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 février 2023, M. A C demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 février 2023 par lequel le préfet du Finistère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit, et lui a interdit de tout retour sur le territoire national pour une durée d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 février 2023 par lequel le préfet du Finistère l'a assigné à résidence dans la commune de Brest pour une durée de quarante-cinq jours ;

Il soutient que les arrêtés litigieux :

- ont été signés par une autorité incompétente ;

- sont insuffisamment motivés ;

- sont entachés d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- méconnaissent le principe du respect des droits de la défense ;

- méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaissent les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- sont entachés d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 février 2023, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Grondin, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Le greffe du tribunal a informé M. C, par téléphone, au numéro indiqué dans sa requête, des date et heure de l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les observations orales Me Berthet-Le Floch, avocate commise d'office, représentant M. C, qui abandonne moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des arrêtés litigieux et qui soutient en outre que la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle, tout comme la décision lui faisant interdiction de tout retour sur le territoire national pour une durée d'un an.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tunisien né le 9 mai 1994, est entré irrégulièrement en France en août 2021 selon ses déclarations. Par la présente requête, il demande au tribunal d'annuler les arrêtés du 13 février 2023 par lesquels le préfet du Finistère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit, et lui a interdit de tout retour sur le territoire national pour une durée d'un an d'une part, et l'a assigné à résidence dans la commune de Brest pour une durée de quarante-cinq jours d'autre part.

Sur les conclusions d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux deux arrêtés :

2. En premier lieu, s'agissant de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français, celui-ci vise les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, la convention de Schengen du 19 juin 1990 et notamment son article 96, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, ainsi que les articles L. 711-1, L. 711-2, L. 721-3 à L. 721-5, L. 722-3, L. 722-7 et R. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet a fait application, et qui constituent la base légale des décisions qu'il contient. Par ailleurs, il précise en quoi la situation de M. C justifie qu'il fasse l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, sans délai de départ volontaire, en quoi il n'est pas porté une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale, et en quoi il peut faire l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire national. Dans ces conditions, les considérations de droit et de fait sont suffisamment développées pour permettre à l'intéressé de saisir les motifs de l'arrêté et au juge d'exercer son contrôle en toute connaissance de cause. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

3. S'agissant de l'arrêté portant assignation à résidence, celui-ci vise les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la convention de Genève du 28 juillet 1951, la convention de Schengen du 19 juin 1990 et notamment son article 96, les articles L. 121-1 et L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, ainsi que les articles L. 721-3 à L. 721-5, L. 722-7, L. 730-1, L. 731-1, L. 732-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui constituent la base de la décision d'assignation à résidence. Il précise en outre que M. C fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et d'une interdiction de retour sur le territoire national, qu'il est dépourvu de document de voyage et d'identité en cours de validité et en quoi il peut faire l'objet d'une assignation à résidence. Dans ces conditions, l'arrêté litigieux contient les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et ses considérations sont suffisamment développées pour permettre utilement au requérant de les contester et au juge d'exercer son contrôle en toute connaissance de cause. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté portant assignation à résidence doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet, qui n'a pas à faire état de tous les éléments de la vie privée et familiale de M. C, n'aurait pas procédé à un examen complet de sa situation personnelle avant de prendre les deux arrêtés litigieux. Par suite, ce moyen sera écarté.

5. En troisième lieu, si M. C soutient que les arrêtés attaqués méconnaissent le principe du respect des droits de la défense, il n'assorti pas ce moyen, en se bornant à se prévaloir de ce principe sans aucunement expliquer en quoi il aurait été méconnu, de précisions suffisantes pour permettre au juge d'en apprécier le bien-fondé, alors au demeurant qu'il a été auditionné par les services de police de la commune du Brest le 13 février 2023 antérieurement aux arrêtés litigieux. Par suite, ce moyen sera écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

7. M. C, qui ne bénéficie que de moins de deux années de présence en France, ne justifie d'aucune intégration particulière dans la société française où il ne travaille pas. Il n'établit pas être dépourvu de toute attache dans son pays d'origine, où il a vécu la majeure partie de sa vie et où résident sa mère, son père et sa sœur ainsi qu'il l'a déclaré lors de son audition du 13 février 2023. S'il se prévaut d'une relation avec une ressortissante française depuis février 2022, il se borne à produire, pour en justifier, d'une attestation Engie certifiant que le requérant à conclu un contrat à la même adresse qu'une ressortissante française depuis mai 2022, soit depuis moins d'un an à la date des arrêtés litigieux, ainsi que des photographies non datées et une attestation de l'intéressée de valeur probante limitée. Eu égard au caractère récent de cette relation et de cette vie commune, d'une part, et compte tenu de l'ancienneté de la présence de l'intéressé en France et de ses conditions de séjour d'autre part, le préfet du Finistère n'a pas porté au droit de M. C de mener une vie privée et familiale normale, une atteinte disproportionnée en lui faisant obligation de quitter le territoire français eu égard aux buts poursuivis par l'administration. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

8. En cinquième lieu, si M. C se prévaut de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, il n'assorti pas ce moyen des précisions suffisantes pour permettre au juge d'en apprécier le bien-fondé, alors au demeurant qu'il est sans charge de famille sur le territoire national. Par suite, ce moyen doit être écarté.

9. En sixième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradant ".

10. Si M. C soutient que les arrêtés attaqués méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il n'établit, ni même n'allègue, qu'il ferait l'objet de traitements inhumains et dégradants en cas de retour en Tunisie. Dès lors qu'il n'a produit aucun élément permettant de démontrer l'existence alléguée de risques actuels et personnels de mauvais traitements en cas de retour dans son pays d'origine, ce moyen doit être écarté.

11. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que les décisions faisant obligation à M. C de quitter le territoire français et fixant le pays de destination seraient entachées d'erreurs manifestes dans l'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

12. Aux termes des dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () ".

13. D'une part, il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée a été prise sur le fondement du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que du 1° et du 4° de l'article L. 612-3 de ce code. Il est constant que M. C est entré irrégulièrement sur le territoire national et n'a pas sollicité de titre de séjour. Il entre donc dans le champ d'application des dispositions du 1° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En revanche, si l'intéressé a déclaré lors de son audition du 13 février 2023 vouloir rester en France pour s'y installer, il a également précisé qu'il rejoindrait son pays d'origine s'il n'avait pas le choix. Dans ces conditions, il ne peut être regardé comme ayant explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français. Toutefois, le préfet du Finistère aurait pris la même décision en se fondant uniquement sur le 1° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, M. C pouvait légalement faire l'objet d'un refus d'octroi de délai de départ volontaire.

14. D'autre part, pour caractériser l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, M. C a indiqué durant l'audience que sa compagne est enceinte et doit accoucher en juillet 2023. Toutefois, dès lors que le délai de départ volontaire est de 30 jours, celui-ci sera nécessairement expiré lorsque sa compagne accouchera. Dans ces conditions, l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences sur la situation personnelle de M. C n'est pas établie.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire national :

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

16. Il ressort des pièces du dossier, que l'interdiction de retour sur le territoire national pour une durée d'un an faite à M. C a été prise aux motifs que l'intéressé ne bénéficie pas d'un délai de départ volontaire et ne justifie pas de circonstances humanitaires. Toutefois, si la relation qu'il entretient avec une ressortissante française est relativement récente, celle-ci est néanmoins enceinte et doit accoucher en juillet 2023. Si M. C n'a pu faire de reconnaissance anticipée de paternité faute de disposer d'un document d'identité en cours de validité, sa compagne à néanmoins attesté de ce qu'il était le père de l'enfant à naitre, et a indiqué à sa sage-femme le 24 novembre 2022, soit avant l'interpellation du requérant, qu'elle était en couple avec un certain Salah, sans papier. Dans ces conditions, M. C, qui doit être regardé comme étant le père de l'enfant à naître, justifie de circonstances humanitaires de nature à entacher la décision d'interdiction de retour sur le territoire national d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

17. Aux termes des dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " I.- L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ".

18. M. C se trouve dans le cas où le préfet du Finistère pouvait légalement décider son assignation à résidence dès lors que le délai de départ volontaire lui a été refusé, que l'exécution de la mesure d'éloignement dont il a fait l'objet demeure une perspective raisonnable et que justifiant d'une adresse d'hébergement, il présente des garanties de représentation, ce qui permet d'éviter son placement en rétention. Afin de s'assurer du respect de cette décision, le préfet lui fait obligation de remettre son passeport et tous documents d'identité, et de se présenter du lundi au vendredi entre 10 h et midi, sauf jours fériés, au commissariat de Brest, et l'interdit de sortir du périmètre de cette commune sans autorisation. En se bornant à soutenir que cette décision est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle, le requérant n'établit nullement le caractère disproportionné de la décision litigieuse. Par suite, ce moyen sera écarté.

19. Il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 18 que M. C est uniquement fondé à solliciter l'annulation de l'arrêté du 13 février 2023 portant obligation de quitter le territoire français en tant qu'il lui fait interdiction de tout retour sur le territoire national pour une durée d'un an. Par suite, il y a lieu de rejeter le surplus des conclusions de la requête.

DÉCIDE :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Finistère du 13 février 2023 portant obligation de quitter le territoire français est annulé en tant qu'il fait interdiction à M. C de retour sur le territoire français.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet du Finistère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 février 2023.

Le magistrat désigné,

signé

T. BLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet du Finistère, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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