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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2301130

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2301130

mercredi 8 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2301130
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LE STRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 février 2023, M. E C, représenté par Me Le Strat, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 février 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a ordonné son transfert en Bulgarie pour l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de l'autoriser à solliciter l'asile en France et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile sous procédure normale dans le délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir, et, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son avocate sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté de transfert est entaché d'incompétence ;

- il appartient au préfet de justifier que les informations prévues par l'article 4 du règlement européen (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 lui ont bien été délivrées ;

- l'arrêté de transfert est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des articles 17-1 et 3 paragraphe 2 du règlement européen (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-2 du règlement (UE) n° 604/2013 ainsi que de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mars 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement européen (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Descombes, président, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les observations de Me Semino, substituant Me Le Strat qui conclut aux mêmes fins que la requête ;

-les explications de M. C, assisté de son frère, en tant qu'interprète.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant afghan né en mars 1988, est entré en France le 7 juillet 2022 et a sollicité l'asile le 12 janvier 2023. La consultation du fichier Eurodac ayant révélé que l'intéressé avait précédemment sollicité l'asile en Bulgarie et en Autriche. Le préfet d'Ille-et-Vilaine a saisi les autorités autrichiennes et bulgares le 19 janvier 2023 d'une demande de prise en charge sur le fondement de l'article 18-1 b du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Alors que les autorités autrichiennes ont refusé cette demande, les autorités bulgares ont fait connaître leur accord le 27 janvier 2023. Par un arrêté du 13 février 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine a ordonné le transfert de M. C en Bulgarie. Le requérant demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. M. C justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, le préfet d'Ille-et-Vilaine a régulièrement donné délégation, selon arrêté du 19 octobre 2022, dûment publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, à M. A B, chef de l'unité régionale Dublin et signataire de l'arrêté attaqué, aux fins, notamment, de signer notamment les arrêtés de transfert et les assignations à résidence. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit dès lors être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, (). /2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de1'entretien individuel visé à l'article 5. / () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. C s'est vu remettre, le 13 janvier 2023 lors du dépôt de sa demande d'asile, les brochures intitulées " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", contenant les éléments d'information exigés par les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Ces brochures rédigées en langue française ont été portées à la connaissance du requérant par le truchement d'un interprète maîtrisant la langue pachto, et il ne ressort pas des pièces du dossier que M. C aurait été privé sur ce plan d'une garantie ou, au surplus, qu'il aurait déclaré n'avoir pas compris les informations relatives à l'asile, qui lui ont été communiquées. En effet, si l'intéressé soutient que la durée de l'interprétariat par téléphone n'aurait pas permis de traduire ces brochures, il les a cependant signées sans émettre la moindre observation quant aux difficultés qu'il aurait rencontrées pour comprendre les informations portées à sa connaissance et a indiqué, selon le compte-rendu de l'entretien individuel signé par ses soins, avoir compris la procédure engagée à son encontre et a apposé sa signature sous la mention " document numéroté de la page 1 à la page 13 en langue française traduite en langue pachto " figurant sur les brochures d'information. Au demeurant, la circonstance, à la supposée avérée, que l'interprète ait procédé à une traduction rapide des informations essentielles contenues dans ces brochures n'a privé, en tout état de cause, l'intéressé d'aucune garantie. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) du 26 juin 2013 doit être écarté.

6. En troisième lieu, dès lors que l'Autriche a refusé de prendre en charge le traitement de la demande d'asile de M. C, le préfet d'Ille-et-Vilaine ne pouvait décider de remettre ce dernier aux autorités de ce pays. Dès lors le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait dû être remis aux autorités autrichiennes.

7. En quatrième lieu, d'une part, aux termes du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Lorsque aucun État membre responsable ne peut être désigné sur la base des critères énumérés dans le présent règlement, le premier État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite est responsable de l'examen. / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable. " Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". La faculté pour les autorités françaises d'examiner une demande d'asile présentée par un ressortissant d'un État tiers, alors même que cet examen ne leur incombe pas, relève du pouvoir discrétionnaire du préfet et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

8. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet État membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet État membre, l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet État de ses obligations.

10. La Bulgarie est un État membre de l'Union européenne et est partie à la fois à la convention de Genève et à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit alors être présumé que les conditions d'accueil et de prise en charge des demandeurs d'asile y sont conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Si M. C fait valoir qu'il souffre de problème de santé, il ne produit, en tout état de cause, aucune pièce médicale de nature à établir qu'il ne pourrait avoir accès en Bulgarie, aux soins qui lui seraient nécessaires. Par ailleurs, M. C fait valoir qu'il est entré en France du fait des persécutions subies en Afghanistan, afin de trouver refuge chez son frère, et que la présence de ce dernier, ainsi que les liens affectifs qu'il a noués depuis son arrivée, justifient que sa demande d'asile soit examinée par la France et non par les autorités bulgares. Toutefois, hormis la présence de son frère sur le territoire national, l'intéressé, qui est sans charge de famille, n'apporte aucun élément démontrant des liens affectifs en France et ne justifie donc pas d'attaches familiales suffisantes pour démontrer qu'en refusant d'appliquer la clause discrétionnaire et estimer que la France devait instruire sa demande d'asile, le préfet aurait méconnu les stipulations précitées ou entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. Si la présomption selon laquelle le traitement réservé aux demandeurs d'asile en Bulgarie est conforme aux exigences de ces deux conventions internationales et à celles de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne peut être renversée s'il y a des raisons sérieuses de croire qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et dans les conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'État membre responsable, impliquant un traitement inhumain et dégradant, M. C, qui se borne à renvoyer à des rapports généraux sur les conditions d'accueil des demandeurs d'asile afghans en Bulgarie, et à évoquer les difficultés qu'il aurait rencontrées avec les garde-frontières qui l'auraient renvoyé en Turquie lors de sa première tentative pour se rendre en Bulgarie, ne démontre pas, par ces éléments, qu'il serait susceptible d'être exposé à un risque de traitements inhumains et dégradants.

13. Par ailleurs, si M. C fait état des craintes qu'il éprouve quant à un éventuel retour dans son pays d'origine, la décision attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de l'éloigner vers l'Afghanistan, mais seulement de prononcer son transfert aux autorités bulgares chargées de l'examen de sa demande d'asile. Dès lors qu'il n'a pas encore été statué sur sa demande, le requérant n'établit pas qu'il serait exposé, en cas de transfert en Bulgarie, à un risque de refoulement vers l'Afghanistan, ni qu'il ne serait pas en mesure de faire valoir, devant les instances bulgares chargées de l'asile, les éléments relatifs aux risques auxquels il serait exposé en cas de retour dans son pays d'origine.

14. Ainsi, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doivent être écartés.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 13 février 2023 ordonnant son transfert aux autorités bulgares.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Le présent jugement n'appelant aucune mesure d'exécution, les conclusions à fin d'injonction de la requête ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

D É C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E C et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 mars 2023.

Le magistrat désigné,

signé

G. DLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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