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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2301773

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2301773

mercredi 5 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2301773
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantCIMADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 31 mars 2023 à 16 h 40, M. A B, alors placé en rétention administrative à Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 29 mars 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Il soutient que :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de l'arrêté litigieux ;

- cet arrêté est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale de New York relative aux droits de l'enfant ;

- il est entaché d'un erreur manifeste d'appréciation quant à sa santé ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation sur la menace à l'ordre public que sa présence représenterait.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er avril 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu :

- l'ordonnance du 1er avril 2023 par laquelle le juge des libertés et de la détention a prolongé la rétention de M. B pour un délai maximum de vingt-huit jours ;

- les autres pièces du dossier.

Me Chauvel, commis d'office, bénéficie de la rétribution mentionnée à l'article 19-1 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991, au titre de l'aide juridictionnelle

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Gourmelon, première conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Chauvel, avocat commis d'office, représentant M. B, qui développe les moyens de la requête et soutient notamment que l'absence de démarches entreprises par le requérant pour obtenir le renouvellement de son titre s'explique par les problèmes de santé psychique qu'il a connus, et pas son incarcération, que le requérant a tenté de maintenir un lien avec son fils mais a souhaité le préserver lors de cette incarcération, qu'il ne représente pas de menace à l'ordre public, et qu'il n'a d'ailleurs pas fait l'objet d'une interdiction judiciaire du territoire français, que l'interdiction de retour sur le territoire français qui lui est faite privera le requérant et son fils de toutes possibilités de liens ;

- les explications de M. B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

1. Par un arrêté n° 23-033 du 30 janvier 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Seine-Maritime, Mme D, adjointe à la cheffe du bureau de l'éloignement de la préfecture, a reçu délégation du préfet de la Seine-Maritime, en cas d'absence ou d'empêchement du directeur des migrations et de l'intégration, de la directrice adjointe et de la cheffe du bureau de l'éloignement, à l'effet de signer notamment les mesures d'éloignement des étrangers, les décisions relatives au délai de départ volontaire, à l'interdiction de retour sur le territoire français et fixant le pays de renvoi. Par suite, le moyen tiré de la régularité de la délégation de signature manque en fait.

2. L'arrêté litigieux énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, en exposant de manière précise la situation administrative de M. B depuis son entrée sur le territoire français en 2005, les démarches qu'il a entreprises et les circonstances dans lesquelles il a été autorisé à séjourner en France jusqu'au 18 décembre 2019, et indique que depuis cette date, le requérant s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français. L'arrêté relève que le requérant a fait l'objet de plusieurs condamnations pénales, notamment à des peines d'emprisonnement, indique que le requérant, qui a été marié avec une ressortissante française, est père d'un enfant né en 2010, mais que cet enfant est placé auprès de l'aide sociale à l'enfance depuis 2016, et que M. B ne justifie pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine. L'arrêté expose par ailleurs les motifs pour lesquels le préfet a, au vu des critères posés par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile décidé de ne pas accorder à M. B de délai de départ volontaire, et pour lesquels il a assorti l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour d'une durée de deux ans. Enfin, l'arrêté relève que le requérant, dont la demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), rejet confirmé par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) ne prouve pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Ainsi, l'arrêté est suffisamment motivé.

3. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Il ressort des pièces du dossier que si M. B est père d'un enfant français né en 2010 de son union avec une ressortissante française, cet enfant a été placé auprès des services de l'Aide sociale à l'enfance dès 2016, et cette mesure de placement a été reconduite à plusieurs reprises par le juge des enfants, jusqu'au 31 décembre 2024, en raison des graves lacunes éducatives manifestées par le requérant et par la mère de l'enfant. Si les jugements successifs rendus au sujet de ce placement reconnaissaient que M. B, bien que ne vivant pas avec son fils, avait, jusqu'en 2019, maintenu un lien avec celui-ci, il ressort de ces mêmes jugements que ce lien a été interrompu pendant trois ans, le requérant ne justifiant avoir repris des nouvelles de son fils qu'en août 2022. Il ressort également des pièces du dossier que le requérant, incarcéré en 2020, avant d'être hospitalisé à la demande d'un tiers en établissement spécialisé en raison de troubles psychiques, puis de nouveau incarcéré en 2021, n'a jamais informé son fils de l'évolution de sa situation, l'argument selon lequel il aurait tenu à préserver son fils ne pouvant suffire à justifier une rupture aussi durable des relations. Les jugements successifs rendus par le juge des enfants évoquent en termes précis et constants les répercussions de cette situation sur la santé de l'enfant, qui manifeste des troubles graves de l'attachement et une difficulté à nouer des liens, qui peuvent être reliés à la situation de quasi-abandon de la part de ses parents qu'il a vécue, et relevaient enfin l'absence de prise de conscience des parents de leur responsabilité dans la situation de leur fils. Au vu de ce constat, le juge des enfants a confirmé, dans le dernier jugement rendu le 20 décembre 2022, la suspension des droits de visite et de correspondance du requérant. Si M. B a par ailleurs été marié avec la mère de son fils, ce mariage a pris fin en 2012. Le requérant ne fait état d'aucun autre lien personnel ou familial sur le territoire français, et n'établit pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine. Dans ces circonstances en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit ainsi être écarté. Il n'est pas davantage établi que le préfet de la Seine-Maritime aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressé.

5. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : ()5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié.".

6. Il résulte de ce qui a été exposé que M. B ne peut être regardé comme contribuant effectivement à l'entretien ou à l'éducation de son fils. Si le requérant fait état par ailleurs de ses troubles de santé psychiques et psychiatriques nécessitant une prise en charge, les éléments qu'il produit ne sont pas de nature à démontrer qu'un défaut de soins pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, ni qu'il ne pourrait pas bénéficier d'un traitement approprié en Géorgie, son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

7. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 4.

8. Si le requérant soutient que c'est à tort que le préfet de la Seine-Maritime a considéré que sa présence en France représentait une menace pour l'ordre public, et que, dès lors, les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne pouvaient lui être opposées, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre l'aurait été sur le fondement de ces dispositions, le préfet ayant expressément visé les dispositions du 2° de ce même article.

9. Aux termes de l'article L 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et des demandeurs d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. (). "

10. Il résulte de ce qui a été précédemment exposé que M. B, dont l'enfant a été confié à l'aide sociale à l'enfance jusqu'au 31 décembre 2024 et dont les droits de visite et de correspondance sont actuellement suspendus en raison des graves carences qu'il a manifestées dans l'éducation de cet enfant, n'est pas fondé à soutenir que l'interdiction de retour sur le territoire français qui lui est faite porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts en vue desquels cette décision est prise.

11. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. B a fait l'objet, depuis le 9 aout 2005, de quatorze condamnations par un tribunal correctionnel, dont plusieurs peines d'emprisonnement ferme pour des faits de vol par effraction, de port non autorisé d'une arme, de conduite sans permis. La dernière condamnation prononcée à son encontre porte sur une peine d'emprisonnement de deux ans fermes pour vol avec récidive. Au vu de ces éléments, et alors même que le requérant n'a jamais fait l'objet d'une interdiction judiciaire du territoire français, le préfet de la Seine-Maritime a pu, sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation, considérer que la présence du requérant sur le territoire français constituait une menace pour l'ordre public et en tenir compte pour lui interdire le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 29 mars 2023 par lesquels le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Seine-Maritime.

Lu en audience publique le 5 avril 2023.

La magistrate désignée,

signé

V. C La greffière,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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