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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2302026

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2302026

mardi 18 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2302026
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantTHEBAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 avril 2023, Mme B D, représentée par Me Thébault, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 12 avril 2023 par lesquels le préfet d'Ille-et-Vilaine a, d'une part, décidé de son transfert aux autorités croates et, d'autre part, prononcé son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de l'autoriser à solliciter l'asile en France ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté de transfert aux autorités croates a été pris par une personne incompétente, à défaut pour le préfet de justifier d'un arrêté de délégation de signature ;

- il est entaché d'un vice de procédure à défaut d'avoir été précédé d'une saisine des autorités croates dans le délai imparti et d'un accord à une telle saisine en méconnaissance de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et méconnaît le principe à valeur constitutionnellle du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 et le protocole signé à New York le 31 janvier 1967 relatifs au statut des réfugiés ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme René, première conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les observations de Me Vaillant, substituant Me Thébaut et représentant Mme D, qui conclut aux mêmes fins que la requête ; elle abandonne les moyens tirés de l'incompétence du signataire de l'arrêté de transfert attaqué et du vice de procédure dont serait attaché l'arrêté de transfert, à défaut d'avoir été précédé d'une saisine des autorités croates dans le délai imparti et d'un accord à une telle saisine en méconnaissance de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ; elle développe les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de la méconnaissance des stipulations des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne dont serait entaché l'arrêté de transfert aux autorités croates ; elle régularise en outre des pièces produites par Mme D, enregistrées le 17 avril 2023, en particulier une ordonnance médicale qui n'était pas jointe à la requête et dont M. C, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine, a pris connaissance lors de l'audience ;

- les explications de Mme D ;

- et les observations de M. C, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante burundaise née le 7 septembre 1987, est entrée irrégulièrement sur le territoire français le 17 octobre 2022. Elle a sollicité l'asile le 14 novembre 2022. À la suite du relevé de ses empreintes digitales, il a été constaté dans le fichier Eurodac que préalablement au dépôt de sa demande d'asile en France, l'intéressée avait franchi irrégulièrement la frontière croate dans la période précédant les douze mois du dépôt de sa première demande d'asile, ses empreintes y ayant été enregistrées par les autorités croates sous la catégorie 2, désignant les personnes interpellées lors du franchissement irrégulier d'une frontière en provenance d'un pays tiers, et non sous la catégorie 1 désignant les demandeurs de protection internationale, ainsi que le prévoit l'application combinée des dispositions de l'article 24 du règlement (UE) n° 603/2013 du 26 juin 2013 avec celles de ses articles 9 et 14. Consécutivement à leur saisine le 28 décembre 2022 les autorités croates ont explicitement accepté le 27 février 2023 de prendre en charge Mme D sur le fondement du paragraphe 1 de l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Par deux arrêtés du 12 avril 2023 dont la requérante demande l'annulation, le préfet d'Ille-et-Vilaine a, d'une part, décidé de son transfert aux autorités croates et, d'autre part, prononcé son assignation à résidence.

Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Mme D justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle le 13 avril 2023, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté de transfert aux autorités croates :

3. En premier lieu, aux termes du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Éat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ".

4. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Aux termes des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

5. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet État membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet État membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet État de ses obligations.

6. D'une part, la Croatie est un État membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit dès lors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans ce pays est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Si une telle présomption n'est pas irréfragable, d'une part, l'ordonnance médicale établie le 22 mars 2023 prescrivant notamment à Mme D un anxiolytique et l'attestation de sa sœur produites par la requérante et, d'autre part, les extraits des documents généraux cités dans la requête ne permettent pas d'établir que sa demande d'asile serait exposée à un risque sérieux de ne pas être traitée par les autorités croates dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile ni qu'elle y serait personnellement exposée à des risques de traitements inhumains ou dégradants. Si Mme D se prévaut de l'existence d'une décision des autorités croates du 26 septembre 2022 l'obligeant à quitter le territoire de l'espace économique européen dans un délai de sept jours, la traduction de la décision qu'elle verse aux débats concerne non pas la requérante mais un tiers dénommé Kyumauhore Ndayhimane, En tout état de cause, et alors que la production d'une telle pièce ne permet pas de corroborer son récit, il n'est pas établi que cette décision du 26 septembre 2022 impliquerait le retour de l'intéressée dans son pays d'origine sans examen de sa demande d'asile alors qu'elle a été prise à une date à laquelle Mme D n'avait pas encore déposé de demande d'asile. D'autre part, si Mme D fait valoir qu'en cas d'exécution de la décision de transfert en litige, il existerait un risque de renvoi, par ricochet, au Burundi, l'arrêté contesté du préfet d'Ille-et-Vilaine n'a ni pour objet ni pour effet d'éloigner l'intéressée vers son pays d'origine, où elle ne démontre au demeurant pas que sa vie ou sa sécurité seraient menacées, mais seulement de prononcer son transfert en Croatie. Il s'ensuit que la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet d'Ille-et-Vilaine aurait méconnu les stipulations précitées des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, ni qu'il aurait commis une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et méconnu le principe à valeur constitutionnelle du droit d'asile.

7. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

8. Mme D, dont la gravité de l'état de santé n'est pas établie par la seule ordonnance du 22 mars 2023 qu'elle produit, se prévaut de la présence en France depuis 2015 de sa sœur qui dispose d'une carte de résident en qualité de réfugiée et la prend en charge depuis son entrée sur le territoire français. Toutefois, la seule présence de sa sœur, en dépit de l'intensité des relations que cette dernière atteste avoir avec la requérante, n'est pas suffisante pour démontrer que l'arrêté attaqué porterait au droit au respect de sa vie privée et familiale de cette dernière, qui a élu domicile auprès du service concerné de la structure du premier accueil des demandeurs d'asile Coallia de Plescop et dont les deux enfants résident au Burundi, une atteinte disproportionnée. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par Mme D à fin d'annulation de l'arrêté du 12 avril 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé son transfert aux autorités croates doivent être rejetées.

En ce qui concerne l'arrêté d'assignation à résidence :

10. La requérante ne démontre pas, par les moyens qu'elle invoque, l'illégalité de la décision ordonnant son transfert aux autorités croates. Elle ne soulève aucun moyen dirigé à l'encontre de l'arrêté du 12 avril 2023 l'assignant à résidence, y compris lors de l'audience au cours de laquelle elle s'est bornée à indiquer qu'elle vivait difficilement cette décision et son obligation de se présenter deux fois par semaine devant des gendarmes, une telle circonstance n'étant en tout état de cause pas suffisante pour démontrer une erreur manifeste d'appréciation. Il s'ensuit que les conclusions de la requête à fin d'annulation de l'arrêté l'assignant à résidence doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. L'exécution du présent jugement, qui rejette les conclusions de la requête à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction présentées par Mme D doivent dès lors être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas dans la présente instance, la partie perdante, la somme que la requérante et leur conseil demande au titre des dépenses exposées et non comprises dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : Mme D est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 avril 2023.

La magistrate désignée,

signé

C. ALa greffière d'audience,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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