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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2302114

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2302114

jeudi 11 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2302114
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS LE ROY GOURVENNEC PRIEUR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 17 avril et le 4 mai 2023, M. A B, représenté par Me Blanquet, demande au juge des référés, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution des décisions 2023-08 du 28 mars 2023 et 2023-13 du 21 avril 2023 par lesquelles le maire de la commune de Clohars-Carnoët a préempté la parcelle cadastrée section AK n° 326 située au lieudit Bellangenet, ainsi que de la décision 2023-14 du 21 avril 2023 par laquelle le maire de la commune de Clohars-Carnoët a entendu confirmer la préemption de la parcelle ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Clohars-Carnoët le versement de la somme de 4 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable : il a intérêt à agir en sa qualité d'acquéreur évincé ;

- la condition d'urgence est satisfaite : il bénéficie d'une présomption d'urgence en sa qualité d'acquéreur évincé ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

- elle méconnaît l'article L. 213-3 du code de l'urbanisme dès lors qu'il n'est pas établi que les délibérations des 9 février 2023 du conseil communautaire relative à l'instauration du droit de préemption urbain et à sa délégation partielle aux communes membres et 17 juillet 2020 du conseil municipal de Clohars-Carnoët portant délégations d'attribution notamment au maire du droit de préemption urbain dont se prévaut la commune soient exécutoires ;

- elle méconnaît l'article L. 213-2 du code de l'urbanisme à défaut pour la commune de démontrer qu'elle a été notifiée au notaire de la société civile immobilière venderesse et à la SCI elle-même, aucun mandat donné au notaire par le propriétaire du bien n'étant joint à la déclaration d'intention d'aliéner ;

- elle méconnaît l'alinéa 3 de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme dès lors qu'elle ne fait pas apparaître la nature du projet pour lequel le droit de préemption a été exercé et aucune motivation par référence valable ne pallie cette insuffisance de motivation ; le défaut de motivation ne peut pas être régularisé par la motivation d'une décision confirmative ultérieure ;

- la préemption n'est justifiée par aucun projet réel ni aucune action ou opération d'aménagement, que ce soit en matière de confortement de l'attractivité touristique ou de valorisation du patrimoine non bâti en milieu urbain, qui soit antérieur à la décision en litige ; la réunion qui s'est tenue le 22 mars 2023 n'a aucun cadre institutionnel dès lors qu'il ne s'agissait ni d'une réunion du conseil municipal ou de la commission urbanisme ; l'aménagement de la parcelle ne s'inscrit pas dans la politique globale d'aménagement du secteur ;

- la préemption n'est pas justifiée par la réalisation d'une action ou d'une opération d'aménagement d'une certaine importance répondant aux objectifs de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme ; la mise à disposition d'une partie de la parcelle pour l'animation de saison ne constitue pas une telle action ou opération d'aménagements ni davantage la mise en valeur de l'espace naturel ;

- la préemption n'est justifiée par aucun projet d'intérêt général.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2023, la commune de Clohars-Carnoët, représentée par la Selarl Le Roy, Gourvennec, Prieur, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de M. B le versement de la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- elle justifie que les délibérations des 9 février 2023 du conseil communautaire relative à l'instauration du droit de préemption urbain et à sa délégation partielle aux communes membres et 17 juillet 2020 du conseil municipal de Clohars-Carnoët portant délégations d'attribution notamment au maire du droit de préemption urbain sont exécutoires ;

- les dispositions de l'article L. 213-2 du code de l'urbanisme ont été respectées : la décision de préemption a été notifiée dans les délais au propriétaire du bien et au notaire mandaté ainsi qu'à l'acquéreur évincé ;

- l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme n'a pas été méconnu : l'arrêté du 21 avril 2023 confirmant l'exercice du droit de préemption fait apparaître la nature du projet ayant nécessité le recours à la procédure de préemption ;

- la préemption est justifiée par l'existence d'un projet réel : l'aménagement de la parcelle, objet de la préemption, s'inscrit dans une politique locale globale d'aménagement de la station balnéaire du Pouldu et il s'agit de créer un parc et des espaces verts sur la parcelle concernée ; les aménagements à réaliser sont nécessaires au développement des loisirs déjà implantés sur le territoire commun ainsi qu'au maintien du tourisme ;

- le projet respecte les dispositions de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme : la préemption répond à l'objectif de favoriser le développement des loisirs et la mise en valeur du patrimoine non bâti ; il permettra également l'accueil d'activités économiques ;

- le projet répond à un objectif d'intérêt général.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête au fond n° 2302113.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Plumerault, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 mai 2023 :

- le rapport de Mme C ;

- les observations de Me Blanquet, représentant M. B, qui reprend les mêmes termes que ses écritures qu'il développe, souligne que M. B et son père exploitent une activité foraine sur le site depuis plus de 40 ans et que l'occupation du site est importante pour eux, que l'objet de la décision de préemption est de réglementer l'activité sur le terrain et non pas de réaliser une opération d'aménagement, déclare abandonner le moyen tiré du caractère non exécutoire des délibérations des 9 février 2023 et 17 juillet 2020, insiste sur le défaut de motivation de la décision du 28 mars 2023, qui ne pouvait pas être régularisé par les décisions prises ultérieurement, sur l'absence de projet réel, aucun aménagement n'étant prévu sur la parcelle objet de la préemption, fait valoir que le projet est de faible ampleur et ne constitue pas une opération d'aménagement au sens des dispositions applicables du code de l'urbanisme, que ce projet ne revêt aucun caractère d'intérêt général eu égard à son coût et alors que l'activité foraine satisfait les touristes, que le terrain n'est pas inscrit dans une zone de loisirs au plan local d'urbanisme ;

- les observations de Me Le Baron, représentant la commune de Clohars-Carnoët, qui reprend les mêmes termes que les écritures qu'elle développe, insiste sur le fait qu'il est juridiquement possible de reprendre une seconde décision de préemption exécutoire dans le délai de deux mois, qu'à supposer que la décision du 28 mars 2023 ne soit pas suffisamment motivée, celle du 21 avril 2023 fait clairement apparaître la nature du projet, fait valoir que le projet consiste à créer des chemins balisés en préservant le milieu dunaire en zone urbaine, à planter de la végétation dunaire, à créer et délimiter une zone d'animation en partie basse, souligne que la parcelle préemptée revêt une importance stratégique, dès lors qu'elle se situe à proximité d'un secteur de la commune très récemment rénové et qui fait l'objet d'une politique d'aménagement global, que la décision de préemption répond à la volonté affichée depuis 2021 par la commune de réglementer les activités saisonnières dans le respect de l'environnement et que le projet revêt un intérêt général certain ;

- et les explications de M. B, père du requérant.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () "

En ce qui concerne l'urgence :

2. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Eu égard à l'objet d'une décision de préemption et à ses effets vis-à-vis de l'acquéreur évincé, la condition d'urgence doit en principe être regardée comme remplie lorsque celui-ci demande la suspension d'une telle décision. Il peut toutefois en aller autrement dans le cas où le titulaire du droit de préemption justifie de circonstances particulières, tenant par exemple à l'intérêt s'attachant à la réalisation rapide du projet qui a donné lieu à l'exercice du droit de préemption. Il appartient au juge des référés de procéder à une appréciation globale de l'ensemble des circonstances de l'espèce qui lui est soumise.

3. En l'espèce, la suspension de la décision de préemption en litige est demandée par M. B, qui a la qualité d'acquéreur évincé. Par ailleurs, la commune de Clohars-Carnoët ne justifie d'aucune circonstance particulière s'attachant à la réalisation rapide du projet ayant donné lieu à l'exercice du droit de préemption. Dès lors, la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen de nature à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions litigieuses :

4. Aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1, à l'exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, à préserver la qualité de la ressource en eau et à permettre l'adaptation des territoires au recul du trait de côte, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement. () /Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé () ". Aux termes de l'article L. 300-1 du même code : " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en œuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser la mutation, le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le renouvellement urbain, de sauvegarder ou de mettre en valeur le patrimoine bâti ou non bâti et les espaces naturels, notamment en recherchant l'optimisation de l'utilisation des espaces urbanisés et à urbaniser () ".

5. Il résulte de ces dispositions que les collectivités titulaires du droit de préemption urbain peuvent légalement exercer ce droit, d'une part, si elles justifient, à la date à laquelle elles l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, si elles font apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption. En outre, la mise en œuvre de ce droit doit, eu égard notamment aux caractéristiques du bien faisant l'objet de l'opération ou au coût prévisible de cette dernière, répondre à un intérêt général suffisant.

6. Aux termes des décisions du 21 avril 2023, la commune de Clohars-Carnoët a décidé d'exercer son droit de préemption sur la parcelle concernée en vue de " réaliser un parc et des espaces verts pour les habitants ". Si la commune, pour justifier de la réalité d'un projet sur la parcelle en cause, se réfère aux investissements réalisés à proximité immédiate de cette parcelle pour requalifier et végétaliser les espaces urbains situés à proximité de l'océan, les projets d'aménagement de la station balnéaire du Pouldu ne se sont jamais étendus à cette parcelle. En outre, si la commune se prévaut également d'une réunion qui s'est tenue le 22 mars 2023 entre le maire et trois élus du conseil municipal, celle-ci se borne à évoquer de façon générale la nécessité de conforter l'activité touristique et de loisirs ainsi que l'activité économique et de valoriser le patrimoine non bâti au sein du milieu urbain et indique, sans plus de précision, qu'une partie de la parcelle devra ainsi être dédiée à l'animation de saison, une autre à un cheminement de promenade et que de la végétation dunaire sera plantée. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce qu'en l'état de l'instruction, la commune de Clohars-Carnoët ne justifie pas de la réalité d'un projet à la date des décisions de préemption, qui ne saurait davantage résulter de sa volonté de réglementer l'activité de restauration mobile sur son territoire, est de nature à créer un doute sérieux quant à leur légalité.

7. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, en l'état de l'instruction, aucun des autres moyens invoqués susvisés n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les conditions d'application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont réunies. Il y a lieu, par suite, de suspendre l'exécution des décisions 2023-08 du 28 mars 2023 et 2023-13 du 21 avril 2023 par lesquelles le maire de la commune de Clohars-Carnoët a préempté la parcelle cadastrée section AK n° 326 située au lieudit Bellangenet, ainsi que de la décision 2023-14 du 21 avril 2023 par laquelle le maire de la commune de Clohars-Carnoët a entendu confirmer la préemption de la parcelle.

Sur les frais liés au litige :

9. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par la commune de Clohars-Carnoët doivent, dès lors, être rejetées.

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Clohars-Carnoët le versement d'une somme de 1 500 euros à M. B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution des décisions 2023-08 du 28 mars 2023 et 2023-13 du 21 avril 2023 par lesquelles le maire de la commune de Clohars-Carnoët a préempté la parcelle cadastrée section AK n° 326 située au lieudit Bellangenet, ainsi que de la décision 2023-14 du 21 avril 2023 par laquelle le maire de la commune de Clohars-Carnoët a entendu confirmer la préemption de la parcelle est suspendue.

Article 2 : La commune de Clohars-Carnoët versera une somme de 1 500 euros à M. B sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par la commune de Clohars-Carnoët au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et à la commune de Clohars-Carnoët.

Copie de la présente ordonnance sera adressée à la SCI des Dunes du Pouldu.

Fait à Rennes, le 11 mai 2023.

Le juge des référés,

signé

F. C La greffière d'audience,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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