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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2302340

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2302340

mardi 16 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2302340
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantDOUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 avril 2023, Mme A B, représentée par Me Douard, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du préfet d'Ille-et-Vilaine du 6 mars 2023 portant refus d'autorisation de travail ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son avocat contre sa renonciation à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est satisfaite, dès lors que la décision en litige préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation personnelle et professionnelle ; elle fait obstacle à la continuation de son contrat de travail, conclu depuis août 2022, à durée indéterminée depuis le 3 novembre 2022 ; son employeur va procéder à son licenciement, ce qui la placera dans une situation précaire, la privant de ses revenus, s'élevant à 2 592 euros bruts mensuels ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige, dès lors que :

* elle est entachée d'incompétence ;

* elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation ; les services de la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DREETS) ont fait application des dispositions de l'article R. 5221-20 du code du travail dans leur version applicable antérieurement au 1er mai 2021 ; ce faisant, ils ont ajouté une condition qui n'est plus

*

prévue par la loi, exigeant un diplôme obtenu en France ; elle justifie de l'adéquation de l'emploi occupé avec tant sa formation et le diplôme d'ingénieur dont elle est titulaire, que son expérience professionnelle au sein du cabinet de géomètre expert, qui l'a recrutée à l'issue de son stage.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mai 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que Mme B ne soulève aucun moyen propre à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige ; en particulier :

- la signataire de la décision de refus d'autorisation de travail bénéficie d'une délégation de signature régulière et publiée ;

- la décision est motivée en fait et en droit ;

- elle procède d'un examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle procède d'une correcte application des dispositions de l'article R. 5221-20 du code du travail : elles exigent une adéquation entre l'emploi proposé et les diplômes et l'expérience acquise en France ou à l'étranger ; la référence à l'acquisition en France ou à l'étranger se rapporte à l'expérience, et non aux diplômes, qui doivent avoir été obtenus en France ; Mme B a obtenu son diplôme d'ingénieur d'État en topographie au Maroc, le 30 septembre 2022, mais n'a obtenu aucun diplôme en France ; la décision n'est donc entachée ni d'erreur de droit, ni d'erreur d'appréciation.

Vu :

- la requête au fond n° 2302339, enregistrée le 27 avril 2023 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielen, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience. Ont été entendus au cours de l'audience publique du 11 mai 2023 :

- le rapport de Mme Thielen,

- les observations de Me Peneau, substituant Me Douard, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que sa requête, par les mêmes moyens qu'elle développe ;

- les observations de M. C, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui persiste dans ses conclusions écrites, par les mêmes arguments qu'il développe ;

- les explications de Mme B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. La société Quarta a déposé, le 16 décembre 2022, une demande d'autorisation de travail au bénéfice de Mme B, à laquelle le service interrégional de la main d'œuvre étrangère compétent situé à Béthune (Pas-de-Calais) a opposé, au nom du préfet d'Ille-et- Vilaine, un refus, par décision du 6 mars 2023. Mme B a saisi le tribunal d'un recours en annulation contre cette décision et, dans l'attente du jugement au fond, demande au juge des référés d'en suspendre l'exécution.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Mme B justifie avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle. Il y a par suite lieu, en application des dispositions précitées, de prononcer son admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

6. Il résulte de l'instruction que la décision en litige fait obstacle à la continuation du contrat de travail de Mme B, conclu avec la société Quarta le 21 novembre 2022, pour une durée indéterminée et aux termes duquel elle a été recrutée en qualité d'ingénieur topographe, la procédure de licenciement ayant été déclenchée par son employeur et seulement mise en suspens dans l'attente de l'ordonnance à intervenir. Dans ces circonstances, Mme B établit que la décision en litige préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation financière et professionnelle pour que la condition d'urgence puisse être regardée comme remplie, ce que ne conteste au demeurant pas le préfet d'Ille-et-Vilaine en défense.

1.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision :

7. Pour s'opposer à la délivrance de l'autorisation de travail sollicitée par la société Quarta, au bénéfice de Mme B, le service interrégional de la main d'œuvre étrangère a opposé le motif tiré de l'inadéquation entre l'emploi proposé et le cursus ou les qualifications de l'intéressée, motif pris de ce qu'elle ne justifie d'aucun diplôme obtenu en France.

8. Aux termes de l'article R. 5221-20 du code du travail, dans sa rédaction en vigueur depuis le 1er mai 2021 : " L'autorisation de travail est accordée lorsque la demande remplit les conditions suivantes : / () / 5° Lorsque l'étranger est titulaire d'une carte de séjour portant les mentions "étudiant" ou "étudiant-programme de mobilité" prévue à l'article L. 422-1, L. 422-2,

L. 422-5, L. 422-26 et L. 433-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il a achevé son cursus en France (), l'emploi proposé est en adéquation avec les diplômes et l'expérience acquise en France ou à l'étranger ".

9. D'une part, pour l'application de ces dispositions, un étranger titulaire d'un titre de séjour portant la mention " étudiant " peut être regardé comme ayant achevé son cursus en France s'il a finalisé ses études en réalisant un ou plusieurs semestres au sein d'un établissement supérieur français, dans le cadre notamment d'un programme de mobilité d'études, y compris dans l'hypothèse où les enseignements suivis en France ne permettent que la validation et l'obtention du diplôme délivré par l'université ou l'établissement d'enseignement supérieur du pays d'origine, sans être également sanctionnés par la délivrance d'un diplôme en France. D'autre part, et pour l'application de ces mêmes dispositions, l'emploi proposé doit être en adéquation avec les diplômes obtenus par l'étranger titulaire d'un titre de séjour " étudiant ", cette adéquation s'appréciant au regard de l'ensemble des diplômes en cause et non des seuls diplômes obtenus en France.

10. Il résulte de l'instruction que Mme B a obtenu, le 30 septembre 2022, son diplôme d'ingénieur d'État en topographie, délivré par l'Institut agronomique et vétérinaire Hassan II, filière " sciences géomatique et ingénierie topographique ", après avoir réalisé sa dernière année d'études, dans le cadre du programme Erasmus Plus, au sein de l'École supérieure des géomètres et topographes (ECGT) du Conservatoire national des Arts et Métiers (Cnam), située au Mans, et validé sa dernière année par l'obtention des crédits ECTS acquis au sein de l'ESGT et par la réalisation de son stage de fin d'études, au sein de la société Quarta. Dans ces circonstances et compte tenu de ce qui a été dit au point 9, le moyen tiré de ce que le service instructeur a fait une inexacte application des dispositions précitées du 5° de l'article

R. 5221-20 du code du travail apparaît propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 6 mars 2023 portant refus d'autorisation de travail.

11. Il résulte de ce qui précède que Mme B est fondée à demander que l'exécution de cette décision soit suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité par une formation collégiale du tribunal.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. La présente ordonnance implique que le service instructeur procède au réexamen de la demande de la société Quarta, présentée au bénéfice de Mme B, en tenant compte du motif de suspension retenu au point 10, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

1.

Sur les frais liés au litige :

13. Mme B ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et sous réserve de son admission définitive à l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 800 euros, à verser à Me Douard, avocat de Mme B, au titre des frais exposés à raison de la présente instance et non compris dans les dépens, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros lui sera versée.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision du préfet d'Ille-et-Vilaine du 6 mars 2023 portant refus d'autorisation de travail est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité par une formation collégiale du tribunal.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de procéder au réexamen de la demande de la société Quarta, présentée au bénéfice de Mme B, en tenant compte du motif de suspension retenu au point 10 de la présente ordonnance, dans un délai de quinze jours à compter de sa notification.

Article 4 : L'État versera à Me Douard la somme de 800 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de Mme B à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de son avocat à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros lui sera versée.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, à Me Douard et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera transmise pour information au préfet d'Ille-et-Vilaine. Fait à Rennes, le 16 mai 2023.

Le juge des référés, signé

O. Thielen

La greffière d'audience, signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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