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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2302592

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2302592

mardi 23 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2302592
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantMOULIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

D une requête enregistrée le 13 mai 2023, Mme C A, représentée en dernier lieu D Me Moulin, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 11 mai 2023 D lesquels le préfet d'Ille-et-Vilaine, d'une part, ordonne son transfert aux autorités croates et d'autre part, l'assigne à résidence ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de l'autoriser à solliciter l'asile en France dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 € D jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 400 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté de transfert :

- il est entaché d'un vice d'incompétence ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il méconnaît le droit à l'information prévu D l'article 4 du règlement UE n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 5 de ce règlement ;

- il méconnaît l'article 23 de ce règlement en ce que la France n'a pas transmis dans le délai requis la demande d'asile à la Croatie et est en conséquence responsable de cette demande d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions combinées des articles 3 et 17 du règlement UE n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Sur l'arrêté portant assignation à résidence :

- il est entaché d'un vice d'incompétence ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est illégal à raison de l'illégalité de la décision de transfert.

D un mémoire défense, enregistré le 16 mai 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Tronel, président, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Le greffe du tribunal a informé Mme A, D téléphone, au numéro communiqué D son conseil, des date et heure de l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Moulin, représentant Mme A, qui développe les moyens exposés dans la requête en précisant que lors de son arrivé en Croatie, Mme A a été incarcérée et a subi un viol collectif, ainsi que l'établit le certificat médical versé au dossier.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle :

1. Mme A justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, comme de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres D un ressortissant de pays tiers ou un apatride : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. () ". D ailleurs, l'article 17 du même règlement prévoit que : " 1. D dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée D un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ".

3. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraîneraient un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet État membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, D tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection D cet État membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance D cet État de ses obligations.

4. Pour contester la décision de transfert aux autorités croates dont elle fait l'objet, M. A fait valoir qu'après être arrivée en Croatie, elle a été incarcérée puis a subi un viol collectif. Son récit est corroboré D un certificat médical indiquant que les constatations tant somatiques que psychiques, faites au cours de l'examen médical sont compatibles avec les déclarations de l'intéressée. Son récit n'est pas non plus incompatible avec la situation prévalant actuellement en Croatie telle qu'elle est dénoncée D l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés dans un rapport de 2022. Compte tenu de ces éléments non sérieusement contestés en défense, Mme A doit être regardée, dans les circonstances très particulières de l'espèce, comme établissant de manière suffisante qu'elle est personnellement et sérieusement exposée au risque que sa demande d'asile ne soit pas effectivement examinée en Croatie, dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées D le respect du droit d'asile.

5. Il résulte de ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du préfet d'Ille-et-Vilaine du 11 mai 2023 ordonnant le transfert de Mme A aux autorités croates doit être annulé. D voie de conséquence, l'arrêté du même jour assignant Mme A à résidence doit également être annulé.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

6. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet d'Ille-et-Vilaine délivre à Mme A une attestation de demande d'asile en procédure normale dans le délai de 15 jours à compter de la date de notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Mme A ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et sous réserve de son admission définitive à l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros à verser à Me Moulin, avocat de Mme A, au titre des frais exposés à raison de la présente instance et non compris dans les dépens, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A D le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée.

D É C I D E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les arrêtés du préfet d'Ille-et-Vilaine du 11 mai 2023 sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine d'enregistrer la demande d'asile Mme A en procédure normale, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Article 4 : L'État versera à Me Moulin, avocat de Mme A, la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de son avocat à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A D le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Moulin et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public D mise à disposition au greffe le 23 mai 2023.

Le magistrat désigné,

signé

N. BLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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