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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2302763

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2302763

mardi 20 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2302763
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS PEQUIGNOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 23 mai et 13 juin 2023, M. C A, représenté par la Sarl Pequignot avocat, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision implicite du 17 mars 2023 par laquelle le ministre des armées a refusé de lui octroyer le bénéfice de la protection fonctionnelle et le statut de lanceur d'alerte ;

2°) d'enjoindre au ministre des armées de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle ainsi que le statut de lanceur d'alerte et de cesser à son encontre tout acte de représailles ;

3°) de condamner le ministère des armées à lui verser la somme de 30 000 euros en réparation de son préjudice moral ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'urgence est caractérisée : il a été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral depuis le mois de juin 2020 et depuis le début de l'année 2022, ses conditions de travail se sont très fortement dégradées, ne se voyant confier dans sa nouvelle affectation qu'il a rejoint au mois de juin 2021 que quelques missions résiduelles sans intérêt et ayant été isolé physiquement ; la gravité de l'atteinte à sa situation ressort de l'ensemble des faits dont il est victime depuis 2021 et l'immédiateté de cette atteinte résulte dans la continuité de ce harcèlement qui ne cesse de s'amplifier, lequel a une répercussion psychologique ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

- le caractère implicite de la décision ne permet ni de satisfaire à l'obligation de motivation posée à l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ni de déterminer de quelle manière cette demande a été instruite, ni si le principe d'impartialité a été respecté ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation en tant qu'elle lui refuse le bénéfice de la protection fonctionnelle : un agent qui se prévaut d'une situation de harcèlement moral peut demander que lui soit accordé le bénéfice de la protection fonctionnelle ; en l'espèce, il est victime de harcèlement moral depuis le mois de février 2021 : sa situation professionnelle s'est dégradée subitement sans aucun motif tiré de l'intérêt du service ; des responsabilités lui ont été retirées, il a été évincé de son service, le champ de ses missions s'est sans cesse restreint, il a été contraint de changer de bureau et est physiquement isolé, il a été accusé d'être alcoolique et de présenter des troubles mentaux, son administration fait obstruction à ses demandes de communication de son dossier individuel, dénie le bien-fondé de ses signalements en remettant en question des capacités de discernement ; les éléments de justification apportés par le ministre ne concordent pas avec la temporalité des événements et il ne peut lui être reproché son propre comportement pour réfuter ou atténuer la responsabilité du ministère ; les observations qu'il a faites sur la passation d'un marché l'ont été dans l'intérêt du service et c'est la gestion de l'alerte par sa hiérarchie qui a été à l'origine des mesures de représailles ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation en tant qu'elle lui refuse le statut de lanceur d'alerte : il a eu connaissance, dans le cadre de ses fonctions, de dysfonctionnements de nature à causer un préjudice à l'intérêt général lors de la passation d'une commande publique, dont le prix a été doublé sans justification passant de 400 000 à 800 000 euros pour l'acquisition d'une plateforme technique.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juin 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite : M. A aurait plutôt dû demander à obtenir de son administration la mise en œuvre de mesures conservatoires pour mettre fin à la situation de harcèlement qu'il dénonce ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse, M. A n'établit pas le harcèlement moral dont il allègue faire l'objet : s'agissant de la décision de sa hiérarchie d'abroger son autorisation de télétravail, elle s'explique par le changement de comportement du requérant, à savoir défiance, non-respect du nombre de jours alloués, non-respect des horaires du site, travail insuffisant sur site, congés mal posés et pointage déficient et M. A a indiqué que cela lui convenait ; s'agissant des missions confiées à M. A, celles-ci ont été effectivement revues progressivement à la baisse compte tenu de son absence de travail et donc de résultats tangibles ; le déménagement de M. A est intervenu dans le cadre d'un déménagement plus global des personnels du département afin d'intégrer deux nouveaux arrivants et M. A n'est pas isolé au sein du département ; en revanche, le comportement de M. A au sein du département le conduit à s'isoler du reste des agents : il rédige des mails inappropriés tant sur le fond que sur la forme, a un comportement inapproprié envers ses supérieurs hiérarchiques ; l'administration s'est saisie de la situation et a sollicité la médecine du travail dans le but d'une préservation de la santé physique et mentale de M. A et une enquête administrative pour harcèlement moral à son encontre a été ouverte à la suite de sa saisine de l'inspection du travail dans les armées ; si des difficultés relationnelles existent entre le requérant et ses supérieurs hiérarchiques, les faits en cause ne sont pas constitutifs d'une situation de harcèlement moral dont il serait victime.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête au fond n° 2302632.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné Mme Plumerault, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 juin 2023 :

- le rapport de Mme Plumerault, qui a soulevé en audience le moyen d'ordre public tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires de la requête ;

- les observations de Me Pequignot et de Me Houdyer, représentant M. A, qui reprennent les mêmes termes que les écritures qu'ils développent, rappellent l'historique du différend lié au surcoût de la passation d'un marché public dont le requérant était initialement en charge et dont il a été évincé à son retour d'un arrêt maladie, que les faits de harcèlement moral dénoncés par M. A ont commencé à partir du moment où il a alerté sa hiérarchie sur les dysfonctionnements liés à la passation de ce marché, soulignent que le requérant ne peut plus poursuivre ses missions dans l'ambiance délétère qui l'entoure, insistent sur le fait que M. A a apporté suffisamment d'éléments objectifs de nature à caractériser le harcèlement moral dont il fait l'objet et la dégradation objective de ses conditions de travail, éléments qui ne sont que peu contestés par le ministre des armées ;

- les observations de M. B, chef du bureau contentieux administratif au service local du contentieux de Rennes, représentant le ministre des armées, qui reprend les mêmes termes que les écritures qu'il développe, souligne que la situation de harcèlement dont se prévaut M. A n'est pas établie et que d'ailleurs sa plainte a été classée sans suite, que M. A n'a demandé la protection fonctionnelle qu'en décembre 2022 alors que les faits dont il se prévaut dateraient de 2020 ou 2021, fait valoir que la demande de statut de lanceur d'alerte est en dehors du périmètre de la protection fonctionnelle, insiste sur le fait que si les missions de M. A ont évolué, c'est pour les adapter à ses capacités et à l'intérêt du service, que M. A a eu, au cours de ces dernières années, de nombreux écarts de comportements, exprimant une réelle défiance vis-à-vis de sa hiérarchie et que l'administration a pris des mesures pour le soustraire de ses relations hiérarchiques problématiques par un changement d'affectation ;

- et les explications de M. A.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, technicien à statut ouvrier d'État auprès du ministère des armées, est affecté au sein de la direction générale de l'armement - maîtrise de l'information. Il a exercé ses fonctions de 2005 à 2021 au sein du département " architecture de communications sécurisées " de la division télécommunications et était le prescripteur technique pour les marchés publics pour le matériel de télécommunication. En septembre 2021, il a été muté au sein de la division du soutien technique à la production de la sous-direction technique en qualité de responsable de la mutualisation des moyens de soutien de l'établissement. Par un courrier du 23 décembre 2022 dont le ministère des armées a accusé réception le 17 janvier 2023, M. A a sollicité, d'une part, le bénéfice de la protection fonctionnelle en raison du harcèlement moral dont il estime être victime ainsi que le statut de lanceur d'alerte, et, d'autre part, la réparation de son préjudice moral par l'allocation d'une indemnité de 30 000 euros. Une décision implicite de rejet est née le 17 mars 2023 du silence gardé par le ministre des armées sur sa demande. Par une décision explicite du 20 avril 2023, le ministre des armées a refusé d'octroyer le bénéfice de la protection fonctionnelle à M. A. Ce dernier demande la suspension de l'exécution de la décision du 17 mars 2023 ainsi que la condamnation de l'État à l'indemniser du préjudice moral qu'il estime avoir subi.

Sur l'étendue du litige :

2. Si le silence gardé par l'administration sur une demande dont elle a été saisie a fait naître une décision implicite de rejet, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. Dans ce cas, les conclusions à fin d'annulation, et par voie de conséquence à fin de suspension, de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête, dirigées contre la décision implicite par laquelle le ministre des armées a refusé à M. A le bénéfice de la protection fonctionnelle, doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 20 avril 2023 par laquelle sa demande a été explicitement rejetée.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / Lorsque la suspension est prononcée, il est statué sur la requête en annulation ou en réformation de la décision dans les meilleurs délais. La suspension prend fin au plus tard lorsqu'il est statué sur la requête en annulation ou en réformation de la décision " ;

5. Aux termes des dispositions de l'article L. 134-5 du code général de la fonction publique : " La collectivité publique est tenue de protéger l'agent public contre les atteintes volontaires à l'intégrité de sa personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. / Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté ".

6. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision administrative contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette urgence s'apprécie objectivement, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce et à la date à laquelle le juge des référés est appelé à se prononcer.

7. Pour justifier de l'urgence à suspendre l'exécution de la décision litigieuse, M. A se prévaut d'une dégradation progressive de sa situation professionnelle et de ses conditions de travail, de nature à altérer son état de santé. Il soutient qu'il est victime de harcèlement moral depuis le mois de janvier 2021 à la suite d'un différend avec son précédent supérieur hiérarchique lié au surcoût de la passation d'un marché public pour lequel il a d'ailleurs saisi le contrôle général des armées et le procureur de la République. Toutefois, il résulte de l'instruction que M. A s'est vu proposer une mobilité au sein de la sous-direction technique au mois de septembre 2021 en tant que coordinateur et prescripteur référent de moyens techniques d'essais qu'il a accepté, qui, à supposer qu'elle se traduise par une certaine perte de responsabilité et d'autonomie par rapport à son précédent poste, est en relation avec ses compétences et son statut et a permis de le soustraire des agissements de son supérieur hiérarchique direct avec lequel il est constant qu'il entretenait des relations très dégradées. En outre, l'allégation selon laquelle il aurait été récemment physiquement isolé de ses autres collègues ne peut être établie alors que son changement de bureau est intervenu dans le cadre d'un déménagement plus global des personnels du bâtiment concerné afin d'intégrer deux nouveaux arrivants et que son étage est occupé par d'autres personnes de son département. Si M. A fait par ailleurs valoir qu'il ne dispose plus que d'attributions très résiduelles dans son nouveau poste, il résulte de l'instruction qu'il a effectivement rencontré des difficultés à respecter les consignes données par sa nouvelle hiérarchie et que ses objectifs ont simplement dû être modifiés en conséquence. Dans ces conditions, la décision de refuser à M. A la protection fonctionnelle et le statut de lanceur d'alerte ne peut être regardée comme préjudiciant de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation, de nature à caractériser une situation d'urgence justifiant la suspension de son exécution, sans attendre le jugement de la requête au fond.

8. Il résulte de ce qui précède que l'une des conditions auxquelles les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonnent la suspension d'une décision administrative n'étant pas remplie, les conclusions de M. A tendant à la suspension de l'exécution de la décision litigieuse ne peuvent, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à sa légalité, qu'être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

9. M. A demande la condamnation de l'État à l'indemniser du préjudice moral qu'il estime avoir subi en raison des faits de harcèlement moral qu'il dénonce. Toutefois, il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, qui ne peut prendre que des mesures provisoires, de se prononcer sur de telles conclusions. Elles ne peuvent, dès lors, qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. La présente ordonnance qui rejette les conclusions à fin de suspension de la requête de M. A n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par l'intéressé doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par M. A doivent, dès lors, être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A et au ministre des armées.

Fait à Rennes, le 20 juin 2023.

Le juge des référés,

signé

F. Plumerault La greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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