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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2303044

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2303044

vendredi 23 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2303044
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS LEXCAP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 juin 2023, l'EARL Haras de la Haie Neuve, représentée par Me Poitout, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision de la commune d'Erbrée d'organiser un spectacle pyrotechnique le 24 juin 2023 ;

2°) de mettre à la charge de la commune d'Erbrée la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le conseil municipal de la commune d'Erbrée a approuvé, lors de sa séance du 12 avril 2023, l'organisation d'un évènement pyrotechnique le samedi 24 juin 2023 à 23 h, devant être tiré depuis le stade de football, soit à moins de 280 mètres de ses installations ; l'urgence est manifeste, eu égard à la date de l'évènement et au refus de maire de l'annuler ;

- la délibération est entachée d'incompétence : aux termes de la délibération du 10 juin 2020 portant délégation de compétence du conseil municipal au maire, celui-ci a compétence pour les dépenses dans la limite de 10 000 euros, outre que l'organisation d'attractions municipales ne relève pas de ses missions ;

- elle est spécialisée dans l'élevage de pur-sang anglais, particulièrement sensibles et vulnérables aux bruits et lumières vives qui seront générés par la pyrotechnie ; les animaux, pris de panique, risquent de graves blessures ; 58 poulinières sont présentes en permanence sur site et une trentaine sont présentes, pour des durées plus courtes ; le haras accueille, en juin 2023, environ 200 chevaux, dont plus d'une centaine de poulinières pleines, à un stade où le risque d'avortement est très élevé et sera décuplé par l'évènement en litige ; celui-ci sera donc la source d'un préjudice financier très important, dès lors qu'elle devra entretenir à perte ses poulinières non pleines, outre l'indemnisation des propriétaires lui ayant confié leurs chevaux, en cas de blessures ou d'incident ; la panique peut les amener à franchir les barrières, exposant les tiers à un risque d'accident ; il n'est pas possible de renter les chevaux dans les box, le temps de l'évènement ;

- le choix du lieu de tir est ainsi entaché d'erreur manifeste d'appréciation, eu égard à la proximité avec ses installations ; il existe également un risque d'incendie, compte tenu de la présence de produits hautement inflammables, tels que le bois et le foin.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juin 2023, la commune d'Erbrée, représentée par la Selarl Lexcap, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de l'EARL Haras de la Haie Neuve de la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable, en tant qu'elle ne permet pas d'identifier l'acte en litige ;

- la condition tenant à l'urgence n'est pas satisfaite ; l'EARL requérante ne justifie pas de l'atteinte grave et immédiate à ses intérêts ; les risques invoqués sont hypothétiques ; le pas de tir se situe à plus de 400 mètres de la parcelle la plus proche dont elle est propriétaire ; le lieudit " La haie neuve ", où est situé le haras, se situe à 1,7 km du pas de tir ; le spectacle pyrotechnique ne va durer que huit minutes, dont les trois premières de faible intensité ;

- l'EARL Haras de la Haie Neuve ne soulève aucun moyen propre à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige ; en particulier :

* la décision a été prise par le maire de la commune et le conseil municipal en a seulement été informé lors de la séance du 12 avril 2023 ;

* les artificiers disposent de toutes les compétences et tous les certificats requis ;

* les risques allégués pour les chevaux et les tiers ne sont pas établis ; le risque allégué d'incendie ne l'est pas davantage.

Vu :

- la requête au fond n° 2303043, enregistrée le 7 juin 2023 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielen, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 22 juin 2023 :

- le rapport de Mme Thielen,

- les observations de Me Poitout, représentant l'EARL Haras de la Haie Neuve, qui conclut aux mêmes fins que sa requête, par les mêmes moyens, et précise notamment que :

* le haras héberge 58 poulinières pleines, que l'évènement en litige expose à un risque majeur d'avortement ;

* il n'y a aucun intérêt général à organiser ce spectacle, pour la kermesse d'une école privée ; l'organisation d'un tel évènement n'entre pas dans les attributions de la commune ;

* le haras participe en revanche significativement au développement de la commune ; il a réalisé environ 700 000 euros de travaux d'infrastructure, en faisant appel à des entreprises locales ;

* il s'agit d'une exploitation de renommée mondiale ; ses clients viennent du monde entier ;

* les chevaux présents sont de très grande valeur et le préjudice susceptible d'être causé est majeur ; si un incident survient, l'EARL peut perdre l'ensemble de ses clients ;

* l'évènement similaire organisé l'année précédente a généré des incidents, qui sont restés gérables car seulement 50 chevaux étaient présents sur le site, et aucune poulinière pleine ;

* il est établi que ce type d'évènement ne peut être organisé à une distance inférieure à 1,5 ou 2 km de ses installations ;

* il n'est pas possible de regrouper les chevaux ailleurs ; l'exploitation ne possède pas suffisamment de box ; 66 sont à Montdevert et 25 à Erbrée, accueillant en priorité les étalons ; les poulinières ne peuvent être avec les étalons, et les poulains ne peuvent être avec d'autres poulinières que leur mère ;

* l'EARL a vainement proposé d'autres sites pour accueillir l'évènement ;

- les observations de Me Cazo, représentant la commune d'Erbrée, qui persiste dans ses conclusions écrites, par les mêmes arguments, et fait notamment valoir que :

* un spectacle pyrotechnique a été organisé l'année précédente sans susciter aucun incident relevé ni signalé ;

* le spectacle va durer huit minutes, dont les trois premières seront de faible intensité ; le feu d'artifice sera d'une hauteur maximum de 70 mètres ;

* la décision d'organiser un feu d'artifice a été prise par le maire et les élus en ont été informés lors de la séance du conseil municipal du 12 avril 2023 ;

* le choix du lieu d'implantation n'est pas entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

* les cartes et documents transmis matérialisent les installations du haras à environ 1,7 km du terrain de football d'où sera tiré le feu d'artifice ; il n'est aucunement établi que les chevaux ne pourraient pas être déplacés sur des parcelles dont le haras est propriétaire, plus éloignées du terrain de football ; il n'est pas davantage établi que les poulinières se trouvent sur les parcelles les plus proches de ce terrain, et ne pourraient pas en être déplacées ;

* il est à relever que les installations et parcelles du haras se situent à proximité immédiate, pour certaines d'entre elles, de la route départementale n° 29 et de la route nationale n° 157.

- les explications de M. A, gérant de l'EARL Haras de la Haie Neuve.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. La commune d'Erbrée a décidé d'organiser, le 24 juin 2023, un spectacle pyrotechnique le samedi 24 juin 2023 à 23 h, ce dont a été informé le conseil municipal lors de sa séance du 12 avril 2023. L'EARL Haras de la Haie Neuve a saisi le tribunal d'un recours en annulation contre cette délibération et, dans l'attente du jugement au fond, demande au juge des référés d'en suspendre l'exécution.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

3. Au soutien de sa requête et pour contester la légalité de la décision d'organisation de ce spectacle pyrotechnique, l'EARL Haras de la Haie Neuve soutient qu'elle est entachée d'incompétence, qu'elle n'entre pas dans les attributions de la commune et ne répond à aucune considération d'intérêt général, et que le choix du lieu du pas de tir est entaché d'erreur manifeste d'appréciation, eu égard aux risques auxquels l'évènement expose les chevaux et subséquemment les tiers, outre le risque d'incendie créé, du fait de la présence dans ses installations de bois et de fourrage.

4. Aucun de ces moyens n'apparaît, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige. En particulier, les seules attestations de deux vétérinaires produites, certifiant que la réalisation de ce spectacle est susceptible de provoquer des mouvements incontrôlés des pur-sang et des blessures subséquentes, outre des avortements de poulinières, ces risques étant augmentés du fait de la présence de nombreux poulains, ne suffisent pas pour établir que les risques évoqués ne sont pas susceptibles d'être évités, ni, par suite, que la décision en litige, portant sur l'organisation d'un spectacle pyrotechnique de dimension modeste et d'une durée de seulement huit minutes et le choix du lieu du pas de tir, serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, alors même qu'il résulte de l'instruction que l'EARL requérante possède de très nombreuses parcelles et des installations, éloignées de ce lieu, et qu'il n'est pas établi, ni même allégué, que des mesures ne pourraient être prises pour limiter l'impact sonore et visuel de l'évènement. Il ne résulte pas davantage de l'instruction qu'eu égard à la configuration des lieux et la distance entre les installations du Haras et le lieu du pas de tir, la réalisation du spectacle en litige génèrerait un risque d'incendie.

5. Il résulte de ce qui précède que l'une des conditions auxquelles les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonnent la suspension de l'exécution d'une décision administrative n'est pas remplie. Les conclusions de l'EARL Haras de la Haie Neuve tendant à la suspension de l'exécution de la décision du maire de la commune d'Erbrée d'organiser un spectacle pyrotechnique le 24 juin 2023 ne peuvent, par suite et sans qu'il soit besoin de statuer sur la condition d'urgence, qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

6. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune d'Erbrée qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, la somme que l'EARL Haras de la Haie Neuve demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

7. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'EARL Haras de la Haie Neuve la somme que la commune d'Erbrée demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de l'EARL Haras de la Haie Neuve est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la commune d'Erbrée présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à l'EARL Haras de la Haie Neuve et à la commune d'Erbrée.

Fait à Rennes, le 23 juin 2023.

Le juge des référés,

signé

O. ThielenLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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