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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2303185

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2303185

mercredi 25 mars 2026

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2303185
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantFL AVOCAT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rennes a rejeté la requête de Mme D... visant à annuler le refus de protection fonctionnelle opposé par la chambre des métiers et de l'artisanat de Bretagne. La juridiction a jugé que les agissements allégués, notamment l'entrave au droit syndical et le frein à l'évolution de carrière, ne présentaient pas le caractère répété et excessif nécessaire pour constituer un harcèlement moral au sens des articles L. 133-2 et L. 134-5 du code général de la fonction publique. En conséquence, la demande d'indemnisation a également été rejetée.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 juin 2023, et un mémoire enregistré le 16 février 2026, Mme E... D..., représentée par Me Faivre Louvel, demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision du 17 avril 2023 par laquelle le président de la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne lui a refusé le bénéfice de la protection fonctionnelle ;

2°) de condamner la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne à lui verser la somme de 55 000 euros au titre de l’indemnisation des préjudices qu’elle estime avoir subis ;

3°) de mettre à la charge de la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne une somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
- la décision attaquée est illégale dès lors qu’elle a été victime de faits constitutifs de harcèlement moral durant plusieurs années qui ont dégradé ses conditions de travail et altéré sa santé physique ou mentale ;
- la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne a, de manière répétée, agi de manière illégale en entravant l’exercice de son droit syndical, en freinant son évolution de carrière de manière injustifiée et abusive, en minorant sa rémunération et en s’abstenant de prendre les mesures nécessaires propres à assurer sa sécurité ; ces agissements sont constitutifs d’un harcèlement moral ;
- elle a subi un préjudice né de la perte de chance de bénéficier d’une rémunération correspondant à son expérience et à son diplôme, qu’il convient d’estimer à 25 000 euros ;
- elle a subi un préjudice moral qui sera réparé par l’octroi de la somme de 30 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 mars 2024, le président de la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne, représenté par Me Bernot, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de Mme D... le versement de la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme D... ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces du dossier.


Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Ambert,
- les conclusions de M. Fraboulet, rapporteur public,
- et les observations de Me Bernot, représentant la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne.



Considérant ce qui suit :

Mme D... est professeure depuis 2004 au sein du centre de formation d’apprentis de Ploufragan, géré par la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne. Par un courrier du 13 mars 2023, Mme D... a sollicité le bénéfice de la protection fonctionnelle en raison de faits constitutifs, selon elle, de harcèlement et de manquement à l’obligation de sécurité et de prévention des risques psychosociaux. Par une décision du 17 avril 2023, le président de la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne a refusé sa demande de protection fonctionnelle. Par la présente requête, Mme D... demande au tribunal d’annuler cette décision et de condamner la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne à lui verser la somme de 55 000 euros au titre de l’indemnisation des préjudices qu’elle estime avoir subis.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

Aux termes de l’article L. 134-5 du code général de la fonction publique : « La collectivité publique est tenue de protéger l'agent public contre les atteintes volontaires à l'intégrité de sa personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. / Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. ». Aux termes de l’article L. 133-2 du même code : « Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ».

Il appartient à l’agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu’il entend contester le refus opposé par l’administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d’en faire présumer l’existence. Il incombe à l’administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d’apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu’il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d’instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu’ils sont constitutifs d’un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l’administration auquel il est reproché d’avoir exercé de tels agissements et de l’agent qui estime avoir été victime d’un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l’exercice normal du pouvoir hiérarchique.

Mme D... soutient avoir été victime d’agissements constitutifs de harcèlement moral dès lors que la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne a, de manière répétée, agi de manière illégale en entravant l’exercice de son droit syndical, en freinant son évolution de carrière de manière injustifiée et abusive, en minorant sa rémunération et en s’abstenant de prendre les mesures nécessaires afin d’assurer sa sécurité.

En ce qui concerne les modalités d’exercice de son droit syndical :

En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme D... a souhaité disposer, en novembre 2021, d’une journée de décharge syndicale par semaine, qui lui a été refusée. Mais sa décharge syndicale, à hauteur de 198 heures par an, a été intégrée à son plan de charge annuel de travail et est venue en déduction de ses obligations réglementaires annuelles de service, conformément à ce qui a été acté au sein de la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne, en accord avec les organisations syndicales, lors de la réunion du 31 août 2021. Mme D... n’est ainsi pas fondée à soutenir que les modalités d’exercice de sa décharge syndicale seraient constitutives d’un harcèlement moral.

En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que, par un courrier électronique du 2 juillet 2021 adressé à plusieurs représentants syndicaux départementaux et nationaux, un dénommé B... A... a alerté l’organisation syndicale dont relève Mme D... sur l’adhésion récente au sein de ses rangs, afin de « masquer [leurs] failles professionnelles », de « trois salariées dissidentes de la CFDT », dont Mme D..., ayant fait preuve d’« agissements contraires aux valeurs des syndicats salariés ». Par un courrier du 30 août 2021, le président de la chambre des métiers et de l’artisanat (CMA) de Bretagne a informé l’avocate de la requérante que le dénommé M. B... A... ne faisait pas partie des effectifs de la CMA de Bretagne et que l’adresse électronique utilisée ne correspondait pas à celle utilisée au sein de son établissement, ce qui rendait difficile l’identification de l’auteur de la dénonciation. Il a cependant demandé au secrétaire général et au directeur du centre de formation d’apprentis de la CMA de Bretagne d’être particulièrement vigilants afin d’éviter ce type d’agissements au sein de son établissement. Mme D... n’est pas fondée à soutenir que ces faits sont constitutifs de harcèlement moral de la part de son administration dès lors que celle-ci a effectué les diligences nécessaires afin d’éviter la réitération d’une telle situation, qui ne s’est au demeurant pas reproduite.

En troisième lieu, si Mme D... soutient que la directrice du campus de Ploufragan a contacté le président de son syndicat afin de lui conseiller de l’évincer de ses fonctions syndicales, elle n’établit toutefois pas la réalité de ses allégations, qui ne sont pas confirmées par les pièces figurant au dossier, telles que le courriel électronique du 7 juin 2022 du président de son syndicat, lequel se borne à indiquer que la directrice « prenait la température uniquement ».

Il résulte de ce qui précède que Mme D... n’est pas fondée à soutenir qu’elle a été victime de faits constitutifs de harcèlement moral en raison d’une entrave à l’exercice de son droit syndical.

En ce qui concerne sa progression de carrière et sa rémunération :

En premier lieu, la circonstance que son entretien professionnel, qui s’est déroulé le 4 juin 2019, n’ait pas été signé par le président de la chambre des métiers et de l’artisanat n’est pas de nature à elle seule à faire présumer l’existence d’un harcèlement moral à son égard. Il en est de même du fait que l’évaluateur n’ait pas rempli l’ensemble des rubriques relatives à sa manière de servir lors de l’entretien professionnel du 20 septembre 2022.

En deuxième lieu, la requérante se prévaut du rejet de 22 candidatures qu’elle a présentées depuis 2013 au sein du réseau de la CMA de Bretagne, et notamment celle du 17 juillet 2020 au poste de directeur départemental du centre de formation d’apprentis (CFA) des Côtes-d’Armor et celle du 4 mars 2021 au poste de responsable de service recrutement et promotion. Toutefois, le seul rejet de ses candidatures n’est pas de nature à faire présumer l’existence d’une situation de harcèlement. Si la directrice du CFA de la CMA de Bretagne lui a recommandé, lors de l’entretien de recrutement au poste de responsable de service recrutement et promotion, de « postuler ailleurs », la CMA de Bretagne fait valoir, sans être contredite, s’être bornée à faire part à Mme D... d’une opportunité professionnelle pour elle puisque la directrice du CFA venait de disposer de l’information que la faculté de Rennes I recrutait un ingénieur pédagogique. Si Mme D... soutient que sa candidature au poste de responsable régional de la formation continue et examens a été rejetée sans motif, la CMA de Bretagne fait valoir, sans être contredite, que sa candidature a été rejetée, notamment, en l’absence d’aptitudes au management et d’une absence de connaissance suffisante de l’offre de formation continue de la CMA. La circonstance que Mme D... soit titulaire d’un diplôme d’Executive Master Management de la formation, délivré par l’université Paris-Dauphine le 6 juin 2016, ne lui donne en outre pas de droit à occuper le poste sur lequel elle postule puisque le recrutement d’un candidat et l’appréciation de son aptitude à exercer les fonctions requises repose tant sur ses savoir-faire que sur son savoir-être professionnel évalué lors de l’entretien de recrutement. Si les certificats médicaux produits par Mme D..., émanant d’un médecin généraliste, d’une psychologue du travail et d’une psychologue psychothérapeute, attestent d’une souffrance au travail ressentie par Mme D..., notamment au vu des nombreux refus qu’elle a eus, ils ne permettent cependant pas d’établir que cette situation découlerait d’un harcèlement moral à son encontre.

En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme D... a sollicité une promotion à la catégorie de « cadre supérieur » par un courrier du 2 mai 2019 adressé au président de la chambre des métiers et de l’artisanat des Côtes-d’Armor. Le seul fait que sa demande n’a pu aboutir n’est pas de nature à faire présumer l’existence d’une situation de harcèlement.

Il résulte de ce qui précède que Mme D... n’est pas fondée à soutenir qu’elle a été victime de faits constitutifs de harcèlement moral révélés par l’évolution de sa carrière et de sa rémunération.

Sur l’absence de mesures propres à assurer sa sécurité :

Il ressort des pièces du dossier que Mme D... a déposé, le 11 décembre 2018, une main courante après qu’un collègue professeur, M. C..., l’eut percutée au niveau de l’épaule droite, la veille, dans un couloir. Elle a déposé plainte, le 13 février 2019, pour ces mêmes faits. Si Mme D... estime que son collègue l’a bousculée volontairement, son collègue reconnaît l’avoir heurtée mais soutient l’avoir heurtée par inadvertance et réfute le caractère violent et volontaire de l’incident et Mme D... ne produit aucun témoignage de nature à établir sa version des faits. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que Mme D... a été reçue en entretien, le 8 janvier 2019, par le directeur adjoint du CFA, en présence de la chargée de mission en développement RH et d’un membre du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail. Il ressort également des pièces du dossier qu’une tentative de médiation et de rencontre avec M. C... lui a été proposée mais que Mme D... a décliné cette proposition. Enfin, la circonstance que M. C... ait eu vocation à être présent dans la salle de professeurs, tout comme Mme D..., à compter de septembre 2022, soit plus de trois années après l’incident du 10 décembre 2018, et que M. C... ait été présent, comme elle, parmi 47 participants, à la journée portes ouvertes de découverte des métiers et de l’apprentissage du 29 janvier 2022 n’est pas, en l’absence d’autres éléments figurant au dossier, de nature à caractériser un agissement fautif de l’administration ni à faire présumer l’existence d’une situation de harcèlement. Dans ce contexte, Mme D... n’est pas fondée à soutenir que l’administration a fait preuve d’agissements fautifs en s’abstenant de prendre des mesures qui auraient été nécessaires en vue d’assurer sa sécurité.

Il résulte de ce qui précède que les éléments avancés par Mme D..., pris isolément ou dans leur ensemble, ne permettent pas, tels qu’ils sont présentés devant le tribunal, de faire présumer l’existence d’un harcèlement moral au sens de l’article L. 133-2 du code général de la fonction publique. En l’absence de faits constitutifs de harcèlement à son égard, Mme D... n’est pas fondée à soutenir que la décision litigieuse serait illégale au motif qu’elle aurait été victime de faits constitutifs de harcèlement moral durant plusieurs années. Le président de la CMA de Bretagne a ainsi fait une exacte application de l’article L. 134-5 du code général de la fonction publique en refusant de lui accorder la protection fonctionnelle.

Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête à fin d’annulation doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En premier lieu, ainsi qu’il a été dit au point 14, Mme D... ne peut être regardée comme ayant été victime de faits de harcèlement moral. Aucun préjudice ne saurait donc résulter de tels faits.

En second lieu, ainsi qu’il a été dit au point 13, Mme D... n’est pas fondée à soutenir que l’administration a fait preuve d’agissements fautifs en s’abstenant de prendre des mesures qui auraient été nécessaires en vue d’assurer sa sécurité.

Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu’une somme soit mise à la charge de la CMA de Bretagne au titre des frais exposés par Mme D... et non compris dans les dépens.

Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de Mme D... une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la CMA de Bretagne et non compris dans les dépens.


D É C I D E :


Article 1er : La requête de Mme D... est rejetée.

Article 2 : Mme D... versera à la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne une somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E... D... et au président de la chambre des métiers et de l’artisanat de Bretagne.


Délibéré après l’audience du 11 mars 2026, à laquelle siégeaient :

M. Jouno, président,
Mme Thielen, première conseillère,
M. Ambert, premier conseiller.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mars 2026.


Le rapporteur,


signé


A. AmbertLe président,


signé


T. Jouno
La greffière,


signé


S. Guillou

La République mande et ordonne au préfet de la région Bretagne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

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