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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2303317

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2303317

vendredi 30 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2303317
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement urgent
Avocat requérantSEMINO

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I - Par une requête, enregistrée le 22 juin 2023 sous le n° 2303317, M. B F, représenté par Me Semino, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 juin 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a déterminé le pays de destination ;

3°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a assigné à résidence ;

4°) d'annuler la décision du 19 juin 2023 portant modalités de contrôle de l'assignation à résidence ;

5°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour dans le délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, et, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente ;

6°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son avocat sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire français sans délai a été prise par une personne incompétente, à défaut de justifier d'une délégation de signature ;

- elle a méconnu son droit d'être entendu au sens de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- sa situation n'a pas été suffisamment examinée à cet égard ;

- la décision fixant les modalités de contrôle de l'assignation à résidence a été prise par une personne incompétente, à défaut de justifier d'une délégation de signature spéciale ;

- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation particulière ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 juin 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. F ne sont pas fondés.

II - Par une requête, enregistrée le 22 juin 2023 sous le n° 2303318, Mme E F, représentée par Me Semino, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 juin 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligée à quitter le territoire français sans délai et a déterminé le pays de destination ;

3°) d'annuler l'arrêté du 19 juin 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a assignée à résidence ;

4°) d'annuler la décision du 19 juin 2023 portant modalités de contrôle de l'assignation à résidence ;

5°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour dans le délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, et, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente ;

6°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son avocat sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle présente les mêmes moyens que M. F dans la requête n° 2303317.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Tourre, première conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Tourre,

- les observations de Me Semino, représentant M. et Mme F, assistés d'une interprète en langue albanaise, qui conclut aux mêmes fins que les requêtes par les mêmes moyens qu'il développe ; il ajoute que les requérants ont été convoqués pour apporter des éléments concernant leur enfant et se sont vus remettre des obligations de quitter le territoire français sans pouvoir présenter d'observations ; il précise que l'audition du 11 janvier 2023 concernait une précédente procédure d'assignation à résidence et est intervenue en tout état de cause plusieurs mois avant l'édiction des mesures d'éloignement contestées ;

- et les observations A D, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui précise notamment que M. et Mme F n'ont pas été convoqués le 16 juin 2023 en préfecture pour déposer des demandes de titres de séjour mais à la police aux frontières pour préparer leur départ.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme F, ressortissants albanais respectivement nés en 1988 et en 1995, sont entrés en France le 26 septembre 2021, accompagnés de leurs deux enfants, nés en 2014 et 2016. Leurs demandes d'asile ont été rejetées par deux décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 23 mars 2022. Leurs recours formés contre ces décisions ont été rejetés par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 27 juin 2022. M. et Mme F ont fait l'objet d'obligations de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours par arrêtés du 11 mai 2022 du préfet du Morbihan. Leurs recours contre ces arrêtés ont été rejetés par le tribunal administratif de Rennes le 8 juillet 2022. Par des arrêtés du 19 juin 2023, dont M. et Mme F demandent l'annulation, le préfet d'Ille-et-Vilaine les a obligés à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et les a assignés à résidence.

2. Les requêtes A et Mme F sont dirigées contre des arrêtés identiques pris simultanément à l'égard des membres d'un même couple et elles présentent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

3. M. et Mme F justifiant avoir introduit des demandes devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les décisions d'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, Mme G C, adjointe au chef de bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, placée sous l'autorité de la directrice des étrangers en France de la préfecture d'Ille-et-Vilaine, a reçu, par arrêté préfectoral du 23 mars 2023, régulièrement publié, délégation de signature aux fins de signer notamment les décisions attaquées, expressément visées au b) de l'article 1er de cet arrêté. Il n'est pas établi ni même allégué qu'à la date du 19 juin 2023 à laquelle les arrêtés contestés ont été signés, le chef du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière n'aurait pas été absent ou empêché et qu'ainsi Mme C n'aurait pas eu compétence pour signer les arrêtés attaqués, en application de la délégation qui lui a été directement consentie par le préfet d'Ille-et-Vilaine. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence de la signataire des décisions attaquées portant obligation de quitter le territoire français doivent être écartés.

5. En deuxième lieu, les décisions attaquées portant obligation de quitter le territoire français comportent l'ensemble des motifs de droit et des considérations de fait qui en constituent le fondement. Il ressort des pièces des dossiers, notamment de la motivation des décisions attaquées, que le préfet d'Ille-et-Vilaine a procédé à un examen suffisant de la situation des requérants.

6. En troisième lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu, énoncé à l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux États membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

7. Lorsqu'il oblige un étranger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont les dispositions sont issues de la transposition en droit national de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008, relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, le préfet doit être regardé comme mettant en œuvre le droit de l'Union européenne. Par ailleurs, lorsqu'un étranger sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour et en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, il ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. À l'occasion du dépôt de sa demande, il est conduit à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit délivré un titre de séjour et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utile et il lui est ainsi loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne la constatation du terme du maintien au séjour, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre l'intéressé à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français qui est prise à la suite de cette constatation.

8. Au cas particulier, ayant sollicité l'asile, M. et Mme F ont nécessairement entendu demander la délivrance de titres de séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 424-1 ou L. 424-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ils conservaient ainsi la faculté, pendant la durée d'instruction de leurs dossiers et avant l'intervention des arrêtés préfectoraux qui les ont obligés à quitter le territoire français le 11 mai 2022, de faire valoir devant le préfet tous éléments d'information ou arguments de nature à influer sur le contenu de cette mesure. Il ressort par ailleurs des pièces des dossiers que M. et Mme F ont fait l'objet d'auditions le 10 janvier 2023 par les services de police au cours desquelles leur situation administrative, familiale et personnelle ont été abordées, les intéressés ayant par ailleurs été invités à formuler leurs observations dans l'hypothèse où des mesures d'éloignement seraient de nouveau édictées à leur encontre. Si les requérants font valoir que ces auditions sont intervenues plusieurs mois avant les mesures d'éloignement contestées, il ne ressort pas des pièces des dossiers que la situation des requérants aurait évolué, ni qu'ils auraient sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux ou auraient été empêchés de présenter spontanément des observations avant que ne soient prises, le 19 juin 2023, les décisions d'éloignement attaquées. Enfin, contrairement à ce que soutiennent M. et Mme F, il ne ressort pas des pièces des dossiers que le préfet d'Ille-et-Vilaine aurait estimé avoir besoin d'éléments supplémentaires pour prendre ses décisions, alors que leur convocation le 16 juin 2023 à la direction centrale de la police aux frontières visait uniquement à remettre la photographie et l'acte de naissance de l'un de leurs enfants. Par suite, M. et Mme F ne sont pas fondés à soutenir que la garantie consistant dans le droit à être entendu préalablement à la mesure d'éloignement, telle qu'elle est notamment consacrée par le droit de l'Union, n'a pas été méconnue.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

10. En l'espèce, M. et Mme F soutiennent qu'ils ont fait preuve d'une volonté d'intégration, pris des cours de français, effectué des " missions de bénévolat dans diverses structures " et se sont investis dans la scolarité de leurs enfants. Toutefois les requérants, qui sont entrés ensemble et très récemment en France, n'établissent pas, notamment par les attestations qu'ils produisent, qu'ils auraient développé des liens personnels particuliers en France ou qu'ils y seraient particulièrement insérés, en particulier au regard de leurs activités de bénévolat dont ils ne justifient nullement. M. et Mme F n'établissent pas davantage ne plus avoir d'attaches personnelles et familiales dans leur pays d'origine où le couple a résidé l'essentiel de sa vie. Les décisions attaquées n'ont par ailleurs pas pour objet ni pour effet de séparer les requérants de leurs jeunes enfants, nés en 2014, 2016 et 2022, alors même que les deux aînés sont bien intégrés dans leur école et qu'ils obtiennent des résultats honorables. M. et Mme F faisant tous deux l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, il ne ressort pas des pièces des dossiers que leur cellule familiale ne pourrait pas se reconstituer dans un autre pays que la France alors que les intéressés n'apportent aucun élément tant sur leur origine ethnique que sur les discriminations dont ils seraient victimes en Albanie ainsi que leurs enfants. Il suit de là que les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences des obligations de quitter le territoire français sur leur situation personnelle doivent être écartés. Dans ces conditions, les requérants ne démontrent pas que les décisions les obligeant à quitter le territoire français porteraient à leur droit au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard du but en vue duquel elles ont été prises en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. En cinquième lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces dernières stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

12. M. et Mme F font tous deux l'objet d'une obligation de quitter le territoire français et ces décisions n'ont ni pour objet ni pour effet de séparer les membres de la famille, leurs enfants mineurs ayant vocation à suivre leurs parents, lesquels n'apportent aucun élément sérieux quant à l'impossibilité de poursuivre leur vie familiale dans leur pays d'origine ou quant aux discriminations dont les enfants seraient personnellement l'objet dans le milieu scolaire. Ainsi, il ne ressort pas des pièces des dossiers, en particulier compte-tenu de leur âge et de leur scolarisation en CP et CE1, que le préfet d'Ille-et-Vilaine a omis d'accorder une considération primordiale à l'intérêt des enfants mineurs A et Mme F, en méconnaissance du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Il s'ensuit que les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de ces articles doivent être écartés. Pour les mêmes motifs, M. et Mme F ne sont pas fondés à soutenir que les décisions attaquées seraient entachées d'une erreur manifeste d'appréciation de leurs conséquences sur leur situation.

13. Il résulte de ce qui précède que M. et Mme F ne sont pas fondés à demander l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français dont ils ont fait l'objet.

En ce qui concerne les décisions portant refus de délai de départ volontaire :

14. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

15. Pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. et Mme F, le préfet d'Ille-et-Vilaine s'est fondé sur les dispositions précitées des 1°, 2° et 8° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en raison du risque qu'ils se soustraient aux décisions les obligeant à quitter le territoire français dès lors notamment qu'ils se sont soustraits à l'exécution des précédentes mesures d'éloignement dont ils ont fait l'objet le 11 mai 2022. Ces motifs n'étant pas contestés, le préfet d'Ille-et-Vilaine a pu légalement refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. et Mme F. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces des dossiers que les refus de délai de départ volontaire porteraient une atteinte disproportionnée au respect de la vie privée et familiale des intéressés du fait de la scolarisation de deux de leurs enfants en CP et en CE1 et de la fin de l'année scolaire le 6 juillet 2023. Les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de ces décisions sur leur situation personnelle doivent être rejetés.

16. Il résulte de ce qui précède que M. et Mme F ne sont pas fondés à demander l'annulation des décisions refusant de leur accorder un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne les décisions fixant l'Albanie comme pays de destination :

17. En premier lieu, dès lors que M. et Mme F ne démontrent pas l'illégalité des décisions les obligeant à quitter le territoire français, les moyens tirés de ce que les décisions fixant le pays de destination devraient être annulées par voie de conséquence de l'illégalité de ces décisions ne peuvent qu'être écartés.

18. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Il appartient à l'étranger qui invoque la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales de justifier de la réalité, de la nature et de la gravité des risques qu'il encourt personnellement dans le pays de renvoi. L'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

19. D'une part, il ne résulte pas des pièces des dossiers qu'en fixant l'Albanie comme pays de destination des mesures d'éloignement décidées à l'égard A et Mme F, le préfet se serait, s'agissant de l'appréciation de la réalité des risques allégués par ces derniers, estimé lié par les décisions de l'OFPRA qui ont rejeté leurs demandes d'asile ou aurait insuffisamment apprécié leur situation personnelle au regard des seules dispositions et stipulations citées ci-dessus.

20. D'autre part, M. et Mme F, en se bornant à citer un extrait d'un rapport de portée générale sur la situation des communautés de Roms et d'Égyptiens en Albanie en 2021, n'apportent pas d'éléments pertinents de nature à établir tant la réalité des discriminations dont ils font état que celle des craintes qu'ils encourraient personnellement en cas de retour dans leur pays d'origine. Par ailleurs, les pièces produites relatives à l'emprisonnement du père A F en 1990 par le régime communiste pour des raisons politiques n'établissent pas davantage que les requérants sont personnellement et actuellement exposés au risque de subir en Albanie des traitements prohibés par les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de ces stipulations et des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

21. Il résulte de ce qui précède que M. et Mme F ne sont pas fondés à demander l'annulation des décisions fixant l'Albanie comme pays de renvoi.

En ce qui concerne les décisions portant assignation à résidence :

22. En premier lieu, Mme G C, adjointe au chef de bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, placée sous l'autorité de la directrice des étrangers en France de la préfecture d'Ille-et-Vilaine, a reçu, par arrêté préfectoral du 23 mars 2023, régulièrement publié, délégation de signature aux fins de signer notamment les décisions attaquées. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence de leur signataire doivent être écartés.

23. En deuxième lieu, les arrêtés attaqués précisent les considérations de droit et de fait au vu desquelles ils ont été pris et précisent notamment que la mise à exécution des mesures d'éloignement dont M. et Mme F font l'objet demeure une perspective raisonnable et que les modalités des mesures d'assignation visent à permettre l'exécution de ces mesures. Ils répondent ainsi suffisamment aux exigences de motivation énoncées par les dispositions des articles L. 211-1 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Cette motivation révèle en outre que, contrairement à ce que soutiennent M. et Mme F, le préfet a procédé à un examen particulier de leur situation en l'état des éléments d'information dont il est établi qu'il disposait. Les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen sérieux doivent, par suite, être écartés.

24. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ".

25. Compte tenu de ce qui a été développé précédemment, M. et Mme F se trouvent dans le cas où le préfet d'Ille-et-Vilaine pouvait décider leur assignation à résidence, alors même qu'ils ne représentent pas une menace pour l'ordre public. Les moyens tirés de l'erreur de droit doivent être écartés.

26. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie () ". Aux termes de l'article L. 733-4 du même code : " L'autorité administrative peut prescrire à l'étranger assigné à résidence la remise de son passeport ou de tout document justificatif de son identité, dans les conditions prévues à l'article L. 814-1 ". Aux termes de l'article R. 733-1 de ce code : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside ".

27. Par ailleurs, si les décisions d'assignation à résidence prévues par les dispositions précitées de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas assimilables à des mesures privatives de liberté, elles doivent être, dans leur principe comme dans leurs modalités, adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent.

28. Par les arrêtés attaqués, le préfet d'Ille-et-Vilaine a contraint M. et Mme F à se présenter les mardis et jeudis à 17 heures à la direction zonale de la police aux frontières de Saint-Jacques-de-la-Lande, à demeurer à leur domicile entre 18 et 21 heures tous les jours sauf à justifier d'une difficulté particulière faisant obstacle au respect de cette sujétion et leur a interdit de quitter la commune de Rennes sauf pour satisfaire leurs obligations de pointage, pour consulter un avocat et pour se rendre à toute convocation de justice ou des services de police.

29. M. et Mme F soutiennent que ces modalités d'assignation à résidence sont incompatibles avec leurs contraintes familiales, étant l'un et l'autre tenus à la même obligation de pointage à 17 heures alors que la durée de leur trajet est estimée à une heure, qu'ils seront donc dans l'obligation d'amener leurs enfants qui sont scolarisés à l'école primaire et qu'il leur sera très difficile de rejoindre leur logement pour respecter l'horaire de 18 heures. Cependant, les obligations de pointage n'imposent qu'une présentation deux fois par semaine. En outre, il n'est pas démontré qu'aucune garderie du soir ou étude surveillée ne permettrait la prise en charge de leurs enfant le temps que les parents exécutent les modalités de contrôle fixées par les arrêtés attaqués. En tout état de cause, le préfet d'Ille-et-Vilaine fait valoir sans être sérieusement contesté qu'un départ de l'école à l'heure de sortie habituelle permet de rejoindre les locaux de la direction zonale de la police aux frontières vers 17 heures et de rejoindre leur logement avant 18 heures. Dans ces conditions, eu égard à sa durée et aux obligations imposées à M. et Mme F, les arrêtés préfectoraux les assignant à résidence, qui constituent une mesure alternative au placement en rétention, ne peuvent être regardés comme disproportionnés par rapport au but poursuivi au regard de leur situation personnelle et familiale et de leur liberté d'aller-et-venir. Les requérants ne sont pas davantage fondés à soutenir que ces décisions seraient entachées d'une erreur d'appréciation.

30. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs, la circonstance que deux de leurs enfants sont scolarisés n'est pas de nature à établir que l'assignation à résidence A et Mme F porterait à leur droit au respect à la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni que le préfet d'Ille-et-Vilaine aurait omis d'accorder une considération primordiale à l'intérêt des enfants mineurs des intéressés, en méconnaissance du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Les moyens tirés de la méconnaissance de ces stipulations et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent, dès lors, être écartés.

31. Il résulte de ce qui précède que M. et Mme F ne sont pas fondés à demander l'annulation des arrêtés du 19 juin 2023 du préfet d'Ille-et-Vilaine portant assignation à résidence.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

32. Les dispositions visées ci-dessus font obstacle à ce que soit mises à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, les sommes que M. et Mme F demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : M. et Mme F sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des requêtes A et Mme F est rejeté.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme B et E F et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 juin 2023.

La magistrate désignée,

signé

L. Tourre La greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2303317, 2303318

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