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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2303615

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2303615

mardi 11 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2303615
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantCIMADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 7 juillet 2023 à 15 h 40 et le 11 juillet 2023, M. C A B, actuellement retenu au centre de rétention administrative de Saint-Jacques-de-la-Lande, représenté par Me Semino, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 juillet 2023 par lequel le préfet d'Indre-et-Loire l'oblige à quitter le territoire français sans lui accorder de délai de départ volontaire, lui interdit le retour sur ce territoire pendant une durée de deux ans et fixe le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Indre-et-Loire, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans le délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, ou, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son avocat d'une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de l'arrêté attaqué n'est pas établie ;

- l'arrêté attaqué n'est pas suffisamment motivé ;

- il n'a pas été mis à même de présenter des observations orales ou écrites préalablement à l'édiction de l'arrêté attaqué en méconnaissance de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, ainsi que le 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il ne peut pas faire l'objet d'une mesure d'éloignement dès lors qu'il remplit les conditions pour se voir délivrer de plein droit un titre de séjour sur le fondement des points 4 et 5 de l'article 6 de l'accord franco-algérien ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire n'est pas suffisamment motivée ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français n'est pas suffisamment motivée quant à ses liens privés et familiaux en France ;

- cette interdiction est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle et familiale et méconnaît l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu :

- l'ordonnance du 8 juillet 2023, par laquelle le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Rennes, a prolongé pour une durée de 28 jours à compter du 9 juillet 2023 à 9 h 36 le placement en rétention administrative de M. A B ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, notamment son article 19-1 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Albouy, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Albouy,

- les observations de Me Semino, avocat commis d'office, représentant M. A B,

- les explications de M. A B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, qui est un ressortissant algérien né en avril 1993, est entré régulièrement en France le 30 juillet 2015 muni d'un passeport revêtu d'un visa de court séjour valable jusqu'au 17 septembre 2015. Il s'est maintenu sur le territoire français après l'expiration de son visa. Il a fait l'objet le 16 février 2016 d'un premier arrêté du préfet d'Indre-et-Loire l'obligeant à quitter le territoire français sans que lui soit accordé un délai de départ volontaire. Il a sollicité le 22 juillet 2016 son admission au séjour au titre de l'asile. Il ne s'est toutefois pas rendu à une convocation de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides qui désirait l'entendre et qui a rejeté sa demande par une décision du 25 novembre 2016 devenue définitive. M. A B a fait l'objet le 15 mars 2017 d'un nouvel arrêté portant obligation de quitter le territoire français lui accordant un délai de départ volontaire de trente jours, auquel il n'a pas déféré. Le 10 juillet 2019, le préfet de la Sarthe a pris à son encontre un arrêté lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter sans délai le territoire français et lui interdisant le retour sur celui-ci pendant une durée de vingt-quatre mois. Le recours formé par M. A B a été rejeté par un jugement du tribunal administratif de Nantes du 18 octobre 2019 (n° 1907810) puis par une ordonnance du président de la Cour administrative d'appel de Nantes du 29 juillet 2020 (n° 29NT00703). Le 9 mai 2022, il a sollicité, auprès des services de la préfecture de la Loire-Atlantique, la délivrance d'un titre de séjour en invoquant les stipulations des points 4 et 5 de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ainsi que l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette demande a été rejetée par une décision du 9 janvier 2023. Par l'arrêté attaqué du 4 juillet 2023, le préfet d'Indre-et-Loire a décidé d'obliger M A B à quitter le territoire français sans lui accorder de délai de départ volontaire et de lui interdire le retour sur ce territoire pendant une durée de deux ans.

Sur les conclusions en annulation de l'arrêté attaqué :

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; / 6° L'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois a méconnu les dispositions de l'article L. 5221-5 du code du travail. /

Lorsque, dans le cas prévu à l'article L. 431-2, un refus de séjour a été opposé à l'étranger, la décision portant obligation de quitter le territoire français peut être prise sur le fondement du seul 4°. "

3. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () / 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; / () ".

4. Le droit d'être entendu, notamment énoncé au paragraphe 2 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne implique, que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Toutefois, dans le cas où la décision faisant obligation de quitter le territoire français est prise concomitamment au refus de délivrance d'un titre de séjour, l'obligation de quitter le territoire français découle nécessairement du refus de titre de séjour. Le droit d'être entendu n'implique alors pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu avant que n'intervienne la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour. Enfin, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'entraîner l'annulation de la décision faisant grief que si la procédure administrative aurait pu, en fonction des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, aboutir à un résultat différent du fait des observations et éléments que l'étranger a été privé de faire valoir.

5. Il ressort des pièces du dossier que la décision portant obligation de quitter le territoire en litige est fondée sur les dispositions, citées ci-dessus, des 2°, 3°, 4° et 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle procède ainsi notamment d'une décision du préfet de la Loire-Atlantique refusant à M. A B la délivrance d'un titre de séjour. L'arrêté attaqué pris le 4 juillet 2023 par le préfet d'Indre-et-Loire n'est toutefois pas intervenu concomitamment à la décision du 9 janvier 2023 par laquelle le préfet de la Loire-Atlantique a rejeté la demande de titre de séjour présentée par le requérant le 9 mai 2022. Or, M. A B fait valoir sans être contredit qu'il n'a pas été mis à même de présenter des observations sur la mesure d'éloignement avant qu'intervienne l'arrêté attaqué, alors que ce dernier comporte une analyse en partie erronée de la situation du requérant, relevant qu'il est père de deux enfants, alors qu'il est père de trois enfants français et ne porte aucune appréciation sur sa situation, au regard des dispositions du 5° de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, il y a lieu, pour ce motif et sans qu'il y ait lieu d'examiner les autres moyens de la requête, d'annuler la décision portant obligation de quitter le territoire et, dès lors que les autres décisions comprises dans l'arrêté attaqué en procèdent, l'ensemble de cet arrêté.

Sur les conclusions présentées aux fins d'injonction :

6. Le présent jugement qui annule l'arrêté attaqué pour un moyen de légalité externe implique uniquement que le préfet d'Indre-et-Loire réexamine la situation de M. A B. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet d'Indre-et-Loire de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur la demande présentée sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 :

7. Aux termes de l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " La commission ou la désignation d'office ne préjuge pas de l'application des règles d'attribution de l'aide juridictionnelle ou de l'aide à l'intervention de l'avocat. Par exception, l'avocat commis ou désigné d'office a droit à une rétribution, y compris si la personne assistée ne remplit pas les conditions pour bénéficier de l'aide juridictionnelle ou de l'aide à l'intervention de l'avocat, s'il intervient dans les procédures suivantes, en première instance ou en appel : () 10° Procédures devant le tribunal administratif relatives à l'éloignement des étrangers faisant l'objet d'une mesure restrictive de liberté () ".

8. Aux termes de l'article 37 de cette même loi : " Les auxiliaires de justice rémunérés selon un tarif peuvent renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et poursuivre contre la partie condamnée aux dépens et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle le recouvrement des émoluments auxquels ils peuvent prétendre. / Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'État majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide () / Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'État. S'il n'en recouvre qu'une partie, la fraction recouvrée vient en déduction de la part contributive de l'État. / () ".

9. Aux termes de l'article 36 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " A l'exception des situations dans lesquelles un avocat est désigné ou commis d'office, l'aide juridictionnelle ou l'aide à l'intervention de l'avocat est demandée avant la fin de l'instance ou de la procédure concernée, sans préjudicie de l'application des articles L. 512-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 9-4 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. ". Aux termes de l'article 39 de ce même décret : " Lorsque l'avocat est commis ou désigné d'office en matière d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat, il saisit le bureau d'aide juridictionnelle au nom de la personne qu'il assiste ou qu'il a assistée et formule la demande d'aide selon les modalités prévues à l'article 37. Par exception, l'avocat commis ou désigné d'office en matière d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat dans le cadre d'une procédure mentionnée à l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée est dispensé de déposer une demande d'aide ".

10. M. A B bénéficie de l'assistance d'un avocat commis d'office intervenant dans l'une des procédures visées à l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Par suite, il y a lieu de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros à verser à Me Semino, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cet avocat renonce à la part contributive de l'Etat.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 4 juillet 2023 par lequel le préfet d'Indre-et-Loire oblige M. A B à quitter le territoire français sans lui accorder de délai de départ volontaire, lui interdit le retour sur ce territoire pendant une durée de deux ans et fixe le pays de destination est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet d'Indre-et-Loire de réexaminer la situation de M. A B dans un délai de deux mois.

Article 3 : L'État versera à Me Semino la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cet avocat renonce à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A B et au préfet d'Indre-et-Loire.

Lu en audience publique le 11 juillet 2023.

Le magistrat désigné,

signé

E. AlbouyLa greffière d'audience,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au préfet d'Indre-et-Loire en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 2203615

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