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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2303702

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2303702

mercredi 26 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2303702
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 sem
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LE STRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 juillet 2023, Mme A B, représentée par Me Le Strat, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 26 juin 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé la République démocratique du Congo comme pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine, à titre principal, de lui délivrer un titre séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, et, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à Me Le Strat de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

- elle est entachée d'un vice de procédure, le préfet s'étant substitué au collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) pour apprécier les problèmes de santé de Mme B et ayant estimé à tort que c'était à elle d'apporter la preuve qu'elle ne pouvait bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine ; l'OFII aurait dû être saisi de la situation de l'intéresséee ;

- elle a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et viole les articles L. 425-9 et L. 611-3 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire dont elle procède ;

- la fixation de la République démocratique du Congo comme pays de destination méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juillet 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Vergne, président, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Vergne,

- les observations de Me Berthaut, substituant Me Le Strat, représentant Mme B, qui s'en rapporte à l'instruction écrite et qui fait valoir que : la motivation de l'arrêté litigieux est clairement insuffisante eu égard à l'absence de mention des problèmes de santé d'ordre gynécologique et psychologique de sa cliente, pour lesquels celle-ci n'a pas réussi à obtenir la délivrance d'une attestation par sa gynécologue, qui ne le souhaitait pas, mais justifie à l'audience d'un rendez-vous fixé au mois d'août ; ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine sont fondées et la mention par le préfet de ses deux enfants restés au pays révèle un défaut d'examen abyssal, puisqu'elle n'a plus de contacts depuis 2013 avec ses enfants, retenus et détournés d'elle par la famille de leur père ; l'erreur manifeste d'appréciation est patente, si l'on prend en compte son état de santé, le fait qu'elle n'a plus personne en République démocratique du Congo, son intégration par le bénévolat en France, le fait qu'elle peut y bénéficier d'un accompagnement psychologique, sanitaire et social inaccessible dans son pays d'origine ; le procès-verbal de son audition, qui relève qu'elle a déclaré lire et écrire " un peu " le français, mentionne à tort qu'elle n'a pas souhaité l'assistance d'une interprète, ce qui est faux et permet de remettre en cause le contenu de cette audition ; l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est établi par le fait que les soins et conditions, notamment financières, d'accès aux soins sont désastreux en République démocratique du Congo, qu'elle y serait une femme isolée, à ce titre discriminée, que l'accusation de meurtre qui pèse sur elle l'expose à un lynchage ou à des accusations de sorcellerie, qu'intimidée et frappée de mutisme, elle n'a pas pu oser exposer sa situation devant les instances en charge de l'asile,

- et les déclarations de Mme B, assistée d'une interprète, qui expose que : il faut que soit prise en compte sa situation de santé et la nécessité qu'elle soit suivie pour ses problèmes physiques et psychologiques ; elle dispose d'une promesse d'embauche et est depuis longtemps engagée dans des actions de bénévolat et veut donc poursuivre sa vie en France, et non au Congo où elle n'a plus personne.

Le préfet d'Ille-et-Vilaine n'était pas représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante de République démocratique du Congo née en 1990, déclare être entrée sur le territoire français le 16 août 2022 après avoir quitté le Congo en janvier 2020 pour la Turquie où elle a séjourné deux ans, puis la Grèce, rejointe clandestinement par bateau, où elle est restée quelques mois. Elle a déposé le 15 septembre 2022 une demande de protection internationale, qui a été rejetée successivement par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 5 décembre 2022, puis par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 31 mai 2023. Après une audition de Mme B par la police aux frontières de Rennes pour vérification de son droit de circulation ou de séjour, le préfet d'Ille-et-Vilaine, par un arrêté du 26 juin 2023 pris sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a décidé d'obliger l'intéressée à quitter le territoire français dans le délai trente jours et a fixé la République démocratique du Congo comme pays de destination d'une mesure d'éloignement forcé. La requérante demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Mme B justifiant avoir formé une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué précise les considérations de droit et de fait au vu desquelles il a été pris et répond ainsi suffisamment aux exigences de motivation énoncées par les dispositions des articles L. 211-1 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Cette motivation révèle en outre que, contrairement à ce que soutient Mme B, le préfet, avant de prendre sa décision, compte tenu des éléments dont il est établi qu'ils ont été portés à sa connaissance, a procédé à un examen particulier de la situation de l'intéressée y compris en ce qui concerne l'état de santé de celle-ci. Sur ce point, il n'est pas démontré que l'autorité administrative, qui a mentionné dans son arrêté que Mme B avait déclaré qu'elle allait subir une opération chirurgicale pour des fibromes, sans toutefois produire aucun document en ce sens, et qui a rappelé que l'intéressée n'avait pas déposé de demande de titre de séjour pour raison de santé, disposait d'autres informations ou pièces qu'il pourrait lui être fait grief de ne pas avoir pris en considération. Enfin, il n'est pas établi que, comme il est soutenu à l'audience, la requérante, si elle a déclaré au cours de son audition en retenue administrative qu'elle " parle correctement le français et le lit et écrit un peu ", aurait en vain demandé à être assistée d'un interprète en langue lingala ou aurait dû se voir proposer cette assistance, et que, dans ces conditions, elle n'aurait pas pu exactement et complètement exposer sa situation, au détriment d'un examen suffisamment complet de celle-ci par l'autorité préfectorale. Elle n'indique d'ailleurs pas de quels éléments déterminants de sa situation non repris au procès-verbal de son audition elle n'aurait pas pu faire état. Les moyens, invoqués à l'audience, tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen complet, doivent donc être écartés.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / () ". Mme B n'établissant ni même n'alléguant avoir demandé un titre de séjour pour raison de santé, le moyen tiré de la violation des dispositions précitées est inopérant et ne peut qu'être écarté. De même, en l'absence d'une telle demande, le moyen tiré de ce que, en s'abstenant de saisir pour avis le collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), le préfet d'Ille-et-Vilaine aurait entaché la décision d'éloignement litigieuse qu'il a prise d'un vice de procédure ne peut être accueilli.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. "

6. Mme B justifie qu'elle est suivie régulièrement dans le cadre d'un accompagnement psychologique par le psychologue rattaché au centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) " Guy Houist " de Rennes et, par la production d'un certificat d'un médecin généraliste daté du 21 mars 2023, qu'elle présente un fibrome utérin à l'origine de douleurs pelviennes depuis plusieurs années, susceptible de faire l'objet d'une " prise en charge spécialisée éventuellement chirurgicale ". Elle produit également à l'audience une convocation datée du 20 juillet 2023, pour un rendez-vous médical avec un médecin spécialiste en gynécologie-obstétrique programmé le 29 août 2023. Toutefois, il n'est produit aucune pièce médicale de nature à établir, d'une part, que le défaut de prise en charge de Mme B en France exposerait cette patiente à des conséquences pouvant être qualifiées de " conséquences d'une exceptionnelle gravité ", au sens des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile citées au point 5, et, d'autre part, qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé en République démocratique du Congo, elle ne pourrait pas bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Ainsi qu'il a déjà été dit au point 4, la requérante, qui n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour pour raisons de santé, ne peut soutenir que le préfet aurait dû saisir pour avis les médecins l'OFII, et les éléments qu'elle fait valoir ne permettent pas non plus d'établir que son état de santé ferait obstacle à son éloignement vers le Congo. Les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance par l'autorité administrative des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peuvent donc être accueillis.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

8. Mme B n'était présente en France que depuis un peu plus de dix mois à la date de la décision litigieuse, et n'y justifie d'aucun lien familial ou amical. Ses efforts d'intégration comme bénévole pour l'association " L'Equipière " de Rennes ou pour le Secours catholique restent limités et très récents. Si la requérante reproche au préfet d'avoir mentionné dans sa décision qu'elle est mère de deux enfants nés en 2006 et résidant en République démocratique du Congo, alors qu'elle a toujours soutenu être sans contact depuis 2013 avec ceux-ci, retenus et détournés d'elle par la famille de leur père, la décision litigieuse mentionne sans inexactitude que ces enfants résident " dans la famille de leur père " et, en tout état de cause, il n'est pas démontré que la requérante serait dépourvue de toute relation, familiale ou autre, et complètement isolée dans son pays d'origine, qu'elle a quitté en 2020 à l'âge de 29 ans, l'OFPRA, dont l'analyse a été confirmée par la CNDA, ayant au demeurant considéré comme peu crédible le récit selon lequel l'intéressée aurait été victime de violences du père de ses enfants et, après qu'il soit mort, des frères de celui-ci, ce qui l'aurait déterminée à fuir le Congo. Eu égard à la durée et aux conditions du séjour en France de Mme B, et nonobstant le début d'insertion, la prise en charge médicale et la promesse d'embauche dont il est justifié à l'audience, il ne peut être considéré que la décision contestée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ou aurait été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit ci-dessus aux points 3 à 8 du présent jugement que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire doit être écarté.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. Mme B se borne à mentionner, dans sa requête écrite, " de nombreuses violences physiques, sexuelles et morales de la part de son concubin, puis des frères de ce dernier après son décès ", et à produire des extraits et références de documentations générales relatives à la situation difficile, en République démocratique du Congo, des femmes victimes de violences domestiques ou vulnérables en raison de leur situation d'isolement, et aux capacités limitées des autorités pour leur accorder protection et assistance, et pour lutter contre les discriminations dont elles sont victimes. Toutefois, il n'est produit par écrit ou oralement à l'audience aucun récit ni aucun autre élément suffisant permettant d'établir que Mme B encourrait un risque actuel et personnel d'être soumise à des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour en République démocratique du Congo. Les déclarations faites par l'intéressée concernant les circonstances et les raisons de son départ de ce pays n'ont d'ailleurs pas été considérées comme suffisamment précises, cohérentes et crédibles par l'OFPRA, dont la décision, produite en défense, n'a pas été infirmée par la CNDA. Enfin, et eu égard à ce qui a déjà été dit au point 6, l'exposé de la situation de santé particulière de Mme B ne permet pas d'établir que son retour en République démocratique du Congo l'exposerait à des traitements contraires aux stipulations citées au point 11. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations ne peut donc être accueilli.

13. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de Mme B ne peut qu'être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2023.

Le magistrat désigné,

signé

G.-V. VergneLa greffière d'audience,

signé

E. Fournet

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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