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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2304080

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2304080

jeudi 19 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2304080
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantKIOUNGOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 juillet 2023, M. E, représenté par Me Kioungou, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 19 juin 2023 par lequel le préfet du Morbihan a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé ;

3°) d'enjoindre au préfet du Morbihan de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son conseil, Me Kioungou, sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français sont entachées d'insuffisance de motivation ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen suffisamment approfondi de sa situation ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet s'est estimé, à tort, en situation de compétence liée par l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français sont entachées d'une erreur de fait quant à l'appréciation sur son état de santé ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée en conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er août 2023, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Grenier, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant congolais né le 20 juin 1991, est entré régulièrement en France avec un visa de court séjour Schengen, le 29 avril 2022. Il a déposé une demande de titre de séjour pour motif de santé, le 13 mars 2023. Par un arrêté du 19 juin 2023, dont M. D demande l'annulation, le préfet du Morbihan a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé.

Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose :

" Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. D, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions :

3. Mme B A, cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité de la préfecture du Morbihan, a reçu, par un arrêté préfectoral du 29 août 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 31 août 2022, délégation de signature aux fins de signer les décisions contestées par M. D. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de ces décisions doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens propres à la décision portant refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, la décision portant refus de titre de séjour attaquée précise les conditions d'entrée en France de M. D. Elle expose les motifs pour lesquels sa demande de titre de séjour pour raisons de santé a été refusée. Si

M. D fait valoir qu'elle est erronée quant à la possibilité qu'il a de bénéficier d'un traitement effectif adapté à son état de santé dans son pays d'origine, cette circonstance relève du bien-fondé de la décision attaquée et non de sa motivation. Par ailleurs, la décision portant refus de titre de séjour fait également état de la situation privée et familiale de M. D. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision ne peut qu'être écarté.

5. En deuxième lieu, il ressort des termes mêmes de la décision portant refus de titre de séjour attaquée, que le préfet précise les motifs pour lesquels il rejette la demande de titre de séjour pour raison de santé du requérant. Par suite, le préfet du Morbihan a procédé à un examen suffisamment sérieux de la situation de M. D.

6. En troisième lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. D est arrivé récemment en France en avril 2022. Il est célibataire et n'a pas d'enfant à charge. De plus, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il n'aurait plus d'attaches dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de 31 ans. En outre, M. D ne fait état d'aucune insertion privée ou professionnelle en France. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, la décision portant refus de titre de séjour ne porte pas au droit au respect de la vie privée et familiale de M. D, garanti par les stipulations précitées, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Il suit de là qu'elle ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. En quatrième lieu, il résulte des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet du Morbihan a procédé à un examen de la situation de M. D sans s'estimer lié par l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an. () / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ". L'article

R. 425-11 du même code énonce que : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. () ".

10. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, et s'il peut bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La partie qui justifie d'un avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, la possibilité ou l'impossibilité pour ce dernier de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

11. L'avis du 31 mai 2023 du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, produit en défense, précise que l'état de santé de

M. D nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé en République du Congo, il peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié.

12. Il ressort des pièces du dossier que M. D souffre d'un diabète de type II avec rétinopathie et atteinte rénale. Il produit deux attestations du mois de juillet 2023 de deux cliniques de Pointe Noire. L'une d'elles indique ne pas pratiquer la chirurgie de la cataracte et ne pas disposer d'un plateau technique adapté aux pathologies de M. D. L'autre relève que sa prise en charge est " quasi impossible " dans son pays d'origine. Ces deux attestations sont toutefois insuffisantes pour remettre en cause l'avis du 31 mai 2023 du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, selon lequel M. D sera en mesure de bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Les documents médicaux relatifs au suivi médical dont il bénéficie en France ne sont pas davantage de nature à infirmer cet avis. Dès lors, en estimant que M. D ne remplit pas les conditions pour bénéficier d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade, le préfet du Morbihan a fait une exacte application des dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen d'erreur de fait soulevé par le requérant, lequel doit être requalifié en moyen d'erreur d'appréciation, ne peut, en conséquence, qu'être écarté.

13. En dernier lieu, pour les motifs exposés au point 7 et au point précédent, le moyen d'erreur manifeste d'appréciation de la décision portant refus de titre de séjour, eu égard à ses conséquences d'une gravité exceptionnelle pour le requérant, doit être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. D tendant à l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour du

19 juin 2023 doivent être rejetées.

En ce qui concerne les moyens propres à la décision portant obligation de quitter le territoire français :

15. En premier lieu, ainsi qu'il est dit au point précédent, la décision par laquelle le préfet du Morbihan a refusé de délivrer un titre de séjour à M. D n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français n'a pas été prise sur le fondement d'une décision illégale. Le moyen tiré, par voie d'exception, de son illégalité ne peut, dès lors, qu'être écarté.

16. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour. () ". L'article L. 613-1 du même code énonce que : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. Toutefois, les motifs des décisions relatives au délai de départ volontaire et à l'interdiction de retour édictées le cas échéant sont indiqués. ".

17. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que la motivation de l'obligation de quitter le territoire français édictée en application des dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile se confond avec celle du refus de titre de séjour dont elle découle nécessairement et n'implique pas, par

conséquent, dès lors que ce refus est lui-même motivé et que les dispositions législatives qui permettent d'assortir le refus de séjour d'une obligation de quitter le territoire français ont été rappelées, de motivation spécifique.

18. Ainsi qu'il est dit au point 4 du présent jugement, la décision portant refus de titre de séjour est suffisamment motivée. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation dont serait entachée la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

19. En troisième lieu, en vertu des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français " l'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. ".

20. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 12 du présent jugement, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

21. En dernier lieu, les moyens tirés du défaut d'examen suffisamment approfondi de la situation du requérant, de la méconnaissance de son droit à une vie privée et familiale normale et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés par les mêmes motifs que ceux exposés aux points 5, 7 et 13 du présent jugement.

22. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. D tendant à l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français doivent être rejetées, ainsi qu'en conséquence, celles tendant à l'annulation de l'arrêté préfectoral du 19 juin 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

23. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions de M. D à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

24. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. D demande au profit de son conseil au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : M. D est admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E et au préfet du Morbihan.

Délibéré après l'audience publique du 5 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Christine Grenier, présidente,

- Mme Marie Thalabard, première conseillère,

- Mme Caroline Pellerin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2023.

La présidente-rapporteure,

signé

C. GrenierL'assesseure la plus ancienne

dans le grade,

signé

M. C

La greffière,

signé

I. Le Vaillant

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 1901371 11

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